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La "Cité sans Dieu" : un post-christianisme.
par origenius 2012-04-26 17:33:57
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Comment la chute de la Croyance au Progrès réorganise nos représentations de la Religion ?



Dans un grenier on croit voir un rayon de lumière dans lequel dansent une myriade de grains de poussière. En réalité, on ne voit que les poussières qui font obstacle à la lumière. La lumière ne se voit pas, elle permet seulement de voir ce qu'elle éclaire. De même, l'Absolu ne peut être connu qu'à travers la connaissance que nous pouvons avoir des choses relatives.

Catholique qui veut croire à ce que croit l’Église et convaincu des critères de la Tradition, il m'a semblé plus utile d'exprimer ici un point de vue de sociologue. C'est-à-dire qu'en renonçant pour un temps à m'appuyer sur la Révélation ou sur les facultés intuitives je reconnais n'avoir pas d'autre qualification ici que celle de décrire l'écorce profane des phénomènes spirituels (Pro-fanum = devant le temple). Car, si comme le dit l'adage médiéval, la philosophie est servante de la théologie, combien le rôle des sciences humaines sera plus ancillaire.

Que peut-on attendre des sciences profanes ? Certainement pas qu'elles édifient ; elles sont essentiellement critiques. Mais peut-être qu'elles éprouvent la force ou révèlent la faiblesse de certains discours tenus sur le religieux, y compris certains discours tenus par les sciences humaines.
Dans ces limites, je me contenterai d'esquisser les réponses à deux questions :

• Comment penser la nature religieuse des hommes ?

• Comment penser la "sécularisation" ou plutôt la déchristianisation à laquelle nous assistons ?

Ces questions sont classiques mais je les revisiterai à partir d'un fil directeur qui l'est moins : en quoi la fin de la croyance au mythe du Progrès qui caractérise le passage du XXe au XXIe siècle, modifie notre façon de penser le religieux ?

I) Le religieux était pensé dans la mythologie du Progrès


Depuis au moins deux siècles, le religieux était pensé comme un accident, ou une étape dans l'histoire de l'humanité.

Des typologies religieuses obsolètes

A la fin du XIXe et au début du XXe siècle, avec Spencer, Tylor, Frazer (Le Rameau d'or) Durkheim ou Lévy-Bruhl, l'anthropologie a tenté d'expliquer le phénomène religieux ; mais plutôt que de le comprendre en lui-même, elle s'est plutôt intéressée à trouver une origine extra-religieuse aux religions (transformation du culte des morts en culte des dieux, angoisse devant la nature qu'on ne peut maîtriser, ... ) ou encore à l'évolution du phénomène dans l'histoire de l'humanité (sur fond d'idéologie du Progrès).

A partir de cette perspective ont été élaborées, de multiples typologies religieuses (animisme, totémisme, évhémérisme, ...) qui ont pu être reprises par les ouvrages d'apologétique chrétienne du début du XXe siècle. Ces typologies apparaissent à présent comme des systèmes artificiels peu pertinents.

Après les études sérieuses des ethnologues de terrain, l'anthropologie religieuse a renoncé à l'idée d'une évolution historique qui aurait fait passer l'humanité de l'animisme au polythéisme puis au monothéisme. De telles spéculations permettaient d'asseoir la supériorité du Christianisme sur les religions "primitives", mais elles se retournaient contre l'intention apologétique quand on envisageait que l'évolution spirituelle de l'humanité n'avait aucune raison de s'arrêter là et devait se poursuivre d'un dieu personnel au dieu des philosophes ou encore vers une vague spiritualité athée...

Au contraire, la phénoménologie des religions montrait que le polythéisme n'excluait pas l'intuition de la transcendance ou que le culte des saints (ou des marabouts) pouvait recouper quelque panthéon païen. Lorsque St. Paul évoque parmi les hiérarchies angéliques, les Puissances et les Principautés qui gouvernent ce monde, sa cosmologie n'est probablement pas très différente de celle du monde hellénistique où les dieux se manifestent dans les influences planétaires.

Théories évolutionnistes et stades de développement

Comment est advenue l'idée que cette dimension religieuse - qui a par ailleurs fasciné historiens, sociologues et ethnologues - pourrait ne pas être consubstantielle à l'humanité ?

Deux schémas explicatifs concomitants se présentent à nous :

• Celui que l'humanité passerait par des stades qualitatifs de développement

• Celui de l'émergence progressive de la Raison.

Issue d'une réinterprétation de l'histoire du salut dont une des premières formes se manifestèrent dans les spéculations du cistercien calabrais du XIIe Siècle, Joachim de Flore, (âge du Père, âge du Fils, âge de l'Esprit) la mythologie occidentale postulait un parallélisme entre les grandes étapes dans lesquelles devait passer l'humanité (philogénèse) et les étapes traversées par l'enfant, l'adolescent et l'adulte (ontogénèse).

Au début du XIXe siècle, cette mythologie du Progrès envahissait le champ des sciences. Alors que le savoir du XVIIIe siècle s'était constitué sur les taxinomies (Linné, Buffon) et sur l'opposition d'une nature humaine restaurée contre les aliénations de l'histoire (Montesquieu, Rousseau, et autres inventeurs de "bons sauvages"), le savoir du XIXe siècle se fondait sur l'Histoire et les rapports de forces.

Hegel, Darwin (évolution et sélection naturelle), Adam Smith, A. Comte, Marx (l'histoire accoucheuse des sociétés et lutte des classes) et dans une certaine mesure Nietzsche et Freud (le comportement d'une personne s'explique par son histoire et la conscience s'analyse en termes de mécanique des fluides libidineux), toute la pensée du XIXe siècle (qui ne décline vraiment qu'à la fin du XXe siècle) consiste à expliquer un phénomène en le situant sur un continuum historique par rapport à ce qui le précède et ce qui le suit ; le moteur de ce changement étant un jeu de rapports de forces plus ou moins calqué sur le modèle de la machine vapeur.

C'est pourquoi, quand les occidentaux entrent en contact avec des sociétés différentes, ils les appellent "primitives", "archaïques" ou plus récemment encore "peuples premiers", tentant ainsi de réduire les différences qualitatives à une différence d'évolution.

Contre toute évidence - car ce sont en réalité nos contemporains - Bororos d'Amazonie, pygmées ou aborigènes australiens sont perçus comme les témoins fossiles de stades que les occidentaux, à la pointe de l'évolution, auraient vécus antérieurement.

Dans cette perspective, le "magique", le "mythique", le "mystique", le "religieux" apparaissaient comme l'attribut d'une humanité à la rationalité sous-développée (Lévy-Bruhl parlait de la mentalité "pré-logique" des primitifs). En attendant sa disparition, le religieux devait donc être confiné, enfermé avec les autres figures de l'altérité : l'enfant, le vagabond, le fou dans des institutions spécialisées, sacristies, asiles, prisons ou musées. Michel Foucault a longuement disserté sur le "grand renfermement" à l'âge classique (ou moderne) des figures de "l'irrationnel".

En cette fin du XIXe siècle, à l'hôpital de la Salpétrière, le Professeur Charcot ou Pierre Janet assimileront les phénomènes mystiques aux hallucinations de 1'hystérique. Dans la société communiste, nouveau stade dans l'évolution de 1 'humanité, les croyances religieuses devaient spontanément disparaître dans les "poubelles de l'histoire".

Cette croyance naïve dans une nécessaire évolution vers une conception "séculière" de la société sous-tend encore aujourd'hui les prévisions "optimistes" de ceux qui espèrent que "l'islamisme fanatique" finira par se dissoudre ou se modérer dans la modernité.

Ceux-là ne saisissent pas que la modernité est un phénomène spécifiquement "post-chrétien" dont l'effet délétère n'est peut-être efficace que sur la religion dont elle est issue. Le processus d'affadissement religieux qui s'est emparé de l'Occident n'est probablement qu'une pathologie spécifique du Christianisme.

Contester l'assimilation du religieux à l'irrationnel et au passé


Cette idéologie de l'émergence de la Raison assimilant le religieux à l'irrationnel a suscité de nombreuses réactions de protestation, depuis les premiers romantiques et contre-révolutionnaires (Chateaubriand ou Joseph de Maistre) jusqu'aux surréalistes ou au Collège de sociologie (Bataille, Caillois, Leiris, Monnerot ...) en passant par des philosophes comme Henri Bergson.

Au sein de l’Église, cette idéologie provoquera aussi des mouvements de défense.

• Défense naïve de la part des modernistes et des exégètes de la démythification qui prisonniers de l'idéologie dominante, au nom de la promotion d'une "Foi adulte", pourchassent les traditions populaires et les manifestations de la mystique (combien parmi les exorcistes diocésains ne croient pas à l'existence du diable ?).

• Défense de fond de la part du Magistère romain qui, à l' encontre des fausses oppositions, revendiquera la profonde unité entre la Foi et la Raison (cf. l'encyclique Fides et ratio).

Par ailleurs, il s'avère que cette idéologie des stades d'évolution dans lesquels la mentalité religieuse ne serait qu'une étape réservée aux peuples "enfants", est fausse et largement abandonnée. L'anthropologie religieuse des savants s'oppose à présent très largement à l'anthropologie issue de l'idéologie du Progrès.

Ce que montre l'anthropologie religieuse à travers Mircea Eliade, Gilbert Durand, Georges Dumézil, Ernst Cassirer ou même Georges Bataille, C.G. Jung ou encore Roger Caillois, c'est que le fait religieux n'est pas, comme on le croyait au siècle dernier et au début du XXe siècle, une étape dans l'histoire de l'humanité, mais une dimension irréductible qui perdure même dans le cadre apparemment désacralisé des sociétés "modernes".

D'ailleurs la plupart des sciences humaines se sont détournées de la recherche de la généalogie des phénomènes (même les économistes aujourd'hui renoncent à décrire des "stades de développement"). La recherche d'une origine extra-religieuse de la religion (ce qui ramène invariablement à jouer à la question du premier œuf et de la première poule) ou d'une loi universelle d'évolution des religions est aujourd'hui abandonnée par les sciences sociales (à l'exception de René Girard).

On retrouve les mêmes fondements mythiques dans les grands mouvements idéologiques de la modernité (communisme, nazisme, libéralisme ...) que dans les religions classiques (cf. les travaux de Jean-Pierre Sironneau) : même "La majorité des sans-Dieu se comportent encore religieusement à leur insu", reconnaît Mircea Eliade(p. 174. Le Sacré et le Profane ed. Gallimard, 1975). Il suffit d'observer un joueur qui lance ses dés ou une personne pressée qui attend l'autobus en retard pour comprendre que les formes les plus superstitieuses de la prière ou de l'imprécation sont toujours présentes.

En outre, non seulement la pensée mythique n'est pas "archaïque", mais elle n'est plus considérée comme "irrationnelle". Jadis on opposait le logos au muthos. Le mythe était présenté comme une histoire fausse, illusoire, puérile, une fable inventée pour consoler ou tromper le peuple. La religion était soupçonnée d'être une défense contre l'angoisse de l'homme devant une nature qu'il ne parvenait pas à maîtriser (c'est pourquoi les progrès des lumières de la Science devait amener à l'extinction du religieux) ; ou bien elle n'était qu'une vaine consolation contre la misère ontologique de l'homme (Feuerbach), ou une légitimation et une dissimulation de la domination des opprimés par les classes dominantes (Marx), ou encore une forme de névrose (pour Freud, tout phénomène culturel est lié à la névrose ... ).

Misère de l'apologétique !


Cette représentation naguère dominante avait amené de nombreux croyants, impressionnés par cette rhétorique, à s'imaginer que la Foi serait plus "pure" si elle ne présentait aucune de ces caractéristiques "fonctionnelles" (dans le style : "les sacrements c'est pas de la magie" ou encore "on n'a pas besoin de miracles pour croire"). A la suite des théologiens protestants du XIXe siècle, on a cherché à désacraliser les pratiques et "démythifier" la Foi, pour qu'elle ne se perde pas avec les "naïvetés d'un âge révolu".

Alors que dans la perspective traditionnelle d'une histoire gouvernée par la Providence (celle d'un Joseph de Maistre par exemple), au début du XIXe siècle, la quasi-universalité dans les différentes traditions de Virgo parturiens (chez les Gaulois en particulier) attestait de l'attente par toute l'humanité de la naissance du Sauveur et de la véracité de sa naissance de la Vierge Marie, au contraire, à partir de la fin du XIXe siècle et jusqu'à aujourd'hui chez un Duquesne, dans l'apologétique moderniste, subjuguée par les philosophies du soupçon, la ressemblance des formes entre la révélation chrétienne et les traditions mythiques signifiait que l'émergence progressive de l'esprit avait été contaminée par les naïvetés d'un passé révolu et qu'il fallait sauver en le dégageant des scories mythiques des âges d'obscurantisme.

Les mêmes rapprochements peuvent être interprétés de façon contradictoire en fonction du "fonds" épistémologique sur lesquels on les interprète. Mais depuis un siècle la roue a tourné et le "fonds" n'est plus le même ...

Mytho-logiques...


Après que Lévy-Bruhl ait renoncé sur la fin de sa vie à distinguer la pensée primitive de la pensée logique, Claude Lévi-Strauss affirmera l'unité de la raison humaine. Il montre, notamment dans l'anthropologie structurale, que "l'objet du mythe est de fournir un modèle logique pour résoudre une contradiction" ; le mythe a une fonction permanente, c'est "un outil logique qui opère des médiations ou des connections entre des termes contradictoires".

Le thème du boiteux si souvent évoqué non seulement dans la mythologie grecque (Œdipe, Laïos ...), ou dans la Bible (Jacob après son combat avec l'ange) mais plus encore dans les mythologies amérindiennes, permet de penser cette évidence que l'homme est à la fois autochtone et d'ailleurs ; s'il boite, c'est qu'il est fils du ciel et de la terre.

Alors que Gaston Bachelard montrait que malgré les efforts des théoriciens pour l'éliminer, la pensée symbolique continuait à "informer" jusqu'aux sciences les plus "dures", alors que Gödel établissait que les démonstrations les plus rigoureuses s'appuyaient toujours sur un fondement indémontré, l'historien des religions Mircéa Eliade en arrivait à définir le mythe comme une "histoire vraie", vraie non seulement parce que cette histoire est efficace (Georges Sorel) mais surtout parce qu'elle dit la vérité ontologique de l'homme et du monde.

La psychologie des profondeurs avec K. G. Jung ou des philosophes comme Henry Corbin renouvelleront la vieille conception platonicienne pour laquelle les objets de la pensée symbolique (les "archétypes" ou "1' imaginal") peuvent présenter un niveau de permanence, de cohérence et de "réalité" bien supérieur à celui des objets du monde phénoménal.

A la fin du XXe siècle, Gilbert Durand mettait en question les prétentions de la critique historique à démonter "l'illusion mythique" en montrant comment l'historicité elle-même était bâtie sur des fondements mythiques : ce qui est retenu parmi la masse des événements, les découpages historiques, les mises en perspectives sont des reconstructions permanentes toujours sous-tendues par des schémas mythiques.

Dans l'anthropologie contemporaine, le "religieux" n'est donc plus considéré comme une étape ou un "accident" dans l'histoire de l'humanité mais une dimension inhérente et même fondatrice de l'humanité. Or l'apologétique chrétienne d'une part, et d'autre part, la "sécularisation" des mentalités et du domaine public se présentaient comme la pointe de cette prétendue évolution. Dès lors que le Progrès n'est plus reçu comme une évidence se posent deux questions :

1) Si le christianisme n'est pas le stade le plus avancé de l'évolution de la mentalité religieuse, quelle place donner au christianisme au milieu des autres religions ? [....]

2) Si le fait que nous ayons été amenés à vivre dans "une cité sans Dieu" ne relève pas d'une évolution "naturelle", comment peut-on expliquer cette situation "accidentelle" ?

II) De quelle nature relève la "sécularisation" de notre société ?


Tous les indicateurs des comportements religieux montrent que l’Église catholique (sur laquelle je me centrerai ici), en Europe tout au moins est en crise : chute des vocations, baisse de la pratique de la messe dominicale, baisse des baptêmes, baisse de la natalité ...
Je nuancerai plus tard ce constat qui de toute façon ne saurait désespérer un chrétien qui sait que la Croix du Vendredi Saint et la dispersion des disciples précède la Résurrection de Pâques et que l'apostasie des nations et la domination de l'Antéchrist précédera la Parousie. Mais cette déchristianisation est un fait que - sans écarter les lectures en termes d'histoire gouvernée par la Providence - le sociologue doit chercher à interpréter.

Une société structurellement chrétienne

Encore le constat d'une déchristianisation de l'Europe dépend-il de la perspective dans laquelle on se place. Si un ethnologue venu de Sirius débarquait dans nos contrées, il constaterait que par leurs structures, elles sont massivement chrétiennes ou judéo-chrétiennes : semaine de sept jours, clochers qui dominent les agglomérations, prénoms se référant à des Saints, valeurs morales largement inspirées du décalogue, etc. Ensuite il repérerait quelques éléments païens : par exemple dans la façon de nommer les jours de la semaine (mercredi/Mercure, vendredi/Vénus) ou les mois (janvier/Janus, Mars...) ou encore dans nos institutions (le Pape est nommé Saint Pontife du nom des anciens grands prêtres romains).

Ce n'est que plus tard, avec beaucoup d'attention qu'il pourra observer que, dans les agglomérations les plus récentes, banlieues et villes neuves, les églises se font bien discrètes, que les prénoms ne se référant pas à un saint se multiplient, ou que des jours chômés comme le 11 novembre, le 1er mai ou le 14 juillet se célèbrent par une liturgie qui n'a pas été réglée par l’Église catholique...

Au fond si nous avons le sentiment que notre société se déchristianise, c'est parce que nous avons l'idée de ce qu'a pu être la Chrétienté : non pas la Cité de Dieu, la Jérusalem Céleste, mais une société qui se réfère explicitement à la Révélation et dans laquelle la plus grande partie de la population professe la Foi.

Dans cette perspective diachronique, sans faire de l'utopie médiévale, nous constatons un éloignement de ce modèle de société où les institutions, le savoir, et largement les consciences, étaient unifiées par le ciment de la Foi dans ce qu'on a pu nommer la Chrétienté.

A la Renaissance, alors que les références plus littéraires que dévotes aux anciennes divinités antiques se multiplient, on constate que les différents secteurs de l'activité et du savoir humain vont se désagréger, chaque parcelle prétendant à s'absolutiser : l'art pour l'art, la politique pour la politique (Machiavel), la science coupée de la sapience, elle même dérivant vers la pathologie de l'occultisme...

Plus tard, la Réforme et la Révolution étant survenues, surtout en France, malgré de très belles reprises (je fais référence à la spiritualité française du XVIIe au lendemain des guerres de religion ou à la reconquête des élites bourgeoises et intellectuelles à la fin du XIXe et au début du XXe siècle ), quelques siècles plus tard, la cité est devenue "laïque", c'est-à-dire que ce qui avait pour vocation d'englober et de relier toutes les dimensions de la vie humaine (religare est une des étymologies de religion) le religieux est lui-même confiné à la "vie privée" (privée de toute réalité qui dépasserait le domaine forcément évanescent du psychisme de l'homme réduit à l'état d'individu).

La religion tend à se réduire à une religiosité subjective, sentimentale, que l'on convoquera ou l'on congédiera en fonction de ses besoins de consolation intime (chez les Aztèques, le rite des sacrifices humains était nécessaire pour que le soleil se lève encore une fois ; au contraire, chez nous, "le petit choisira ce qui lui plaira quand il sera grand").

Échec des idéologies qui ont prétendu remplacer les religions


On parle encore de sécularisation, mais on n'ose plus comme naguère associer la baisse de la Foi à quelque progrès historique qui verrait l'humanité se libérer de l'obscurantisme religieux au fur et à mesure de son développement : on comprend trop comment cette pseudo-explication relève elle-même d'une obsolète mythologie du Progrès de nature religieuse ou para-religieuse.

Depuis Raymond Aron, Jules Monnerot ou Jean-Pierre Sirroneau, on sait bien que les idéologies, les "religions séculières", présentent une morphologie mythique et rituelle analogue à celle des religions traditionnelles qu'elles prétendaient remplacer et ont joué des fonctions sociales et psychologiques identiques. Comparées aux siècles qui mesurent l'existence des grandes traditions religieuses, les idéologies modernes se présentent plutôt comme des bricolages mal construits (elles parviennent mal à répondre au désir d'éternité) et leur durée de vie se prolonge tout au plus sur quelques dizaines d'années.

Les sociologues qui tentent d'analyser la "post-modernité" parlent d'effondrement des grands systèmes référentiels et des organisations qui les propageaient. Pourtant face à l'échec du nazisme, du communisme, du saint-simonisme technocratique, des partis et des syndicats, l’Église ne se porte pas si mal... Quant à l'idole du Progrès, elle suscite aujourd'hui plus d'effroi (celle des écologistes, celles de Matrix, celle de la crainte des délocalisations) que d'espérance.

La sécularisation, euphémisme pour ne pas dire déchristianisation


Notre époque nominaliste faute de changer ce qui est pénible se contente de substituer une dénomination moins choquante. Ainsi comme les aveugles sont devenus "mal voyants", comme l'avortement est devenu IVG, pour évoquer la crise des valeurs, la perte de sens commun, le mal être, l'anomie dans laquelle se débattent nos contemporains, on parle de sécularisation. Il ne faut pas se voiler la face la sécularisation est une déchristianisation.

Pourquoi la "sécularisation" est-elle advenue dans une société chrétienne et pas dans les autres cultures ? Certainement parce qu'elle est un produit dérivé de la Chrétienté. Sans doute les "Lumières" et l'esprit révolutionnaire ont-ils fait quelques vagues en dehors de la Chrétienté (par exemple la révolution soviétique dans la Russie orthodoxe, ou dans la Turquie d'Attaturk et ailleurs) mais on perçoit bien qu'il s'agit d'un produit d'importation, un placage lié au prestige des modèles européens.

On évoque parfois un retour au paganisme. Mais la société post-chrétienne - on peut le regretter -, n'est en rien païenne. Certains se proclament néo-païens ; mais les païens étaient des hommes religieux, des croyants qui sacrifiaient réellement aux dieux. Les néo-païens ne croient pas plus aux dieux que les "humanistes" de la Renaissance ou les choristes des opéras d'Offenbach. Les adeptes du rock "gothique" ne croient pas plus aux anges et aux démons. Le néo-paganisme n'est tout au plus qu'une protestation esthétisante contre la platitude du monde moderne et parfois contre le Christ.

En pays catholique, on donne parfois comme signe de crise du religieux l'égoïsme, ou en langage théologique le "matérialisme pratique". Ce n'est là qu'un symptôme de l'affaiblissement des idéaux catholiques, car de nombreuses religions ne s'opposent en rien à la jouissance tranquille des biens de ce monde. Au sein même des religions chrétiennes, l'éthique protestante ne manifeste aucune réticence spirituelle à l'exploitation rationnelle des biens et à l'accumulation des richesses.

La croyance au "Progrès" a longtemps permis de masquer la nature de la déchristianisation

La croyance à l'évolution des mentalités d'une conception archaïque vers une "humanité adulte" arrangeait bien l'apologétique : la sécularisation de la société, le désenchantement du monde et la démythification du référentiel religieux était le résultat d'un mouvement "naturel" du Progrès de l'humanité. Dans cette perspective, il n'y avait pas trop à s'interroger sur la baisse des indicateurs de pratique religieuse, mais on cherchait plutôt à accompagner ce mouvement inéluctable en adaptant l'appareil ecclésiastique et les normes de croyances et de pratiques aux nouvelles mentalités.

Éventuellement on pouvait fulminer contre les formes archaïques qui font obstacle aux noces de l’Église avec son époque - par exemple en supprimant les signes hiératiques et en les remplaçant par des signes profanes ...
La mise en doute de cette croyance au Progrès oblige à un déplacement du questionnement. La baisse de la ferveur religieuse n'est pas un mouvement général mais un cas particulier des religions chrétiennes institutionnalisées. Bien au contraire, l'échec des "religions séculières" issues de l'Europe chrétienne (jacobinisme, nazisme, communisme), depuis l'effondrement de l'URSS laisse le champ libre aux religions traditionnelles ou aux syncrétismes nouveaux (les sectes).

On peut alors observer - surtout si on sort du champ européen - que le fait religieux ne se porte pas si mal :

• Dans le sous-continent indien, c'est bien les religions (l'Islam, l'Hindouisme, et les autres) qui structurent la vie sociale.

• L’Église gréco-catholique d'Ukraine, que Staline croyait avoir anéantie et que Rome avait plus ou moins abandonnée au profit de l'Ostpolitik d'ouverture à l'URSS, telle un phénix renaît vivace de ses cendres.

• Le sionisme mouvement ethnico-laïque auquel s'opposait largement l'orthodoxie religieuse juive aboutit à un état d'Israël fortement dominé aujourd'hui par les problématiques religieuses,

• A peine freinée par les idéologies du XXe siècle (nationalisme indien, arabe, marxisme, khémalisme) l'Islam qui a fort bien résisté dans les républiques d'URSS, comme en Afghanistan, a repris sa marche en avant en Afrique comme dans l'Asie du Sud-est, tout en maintenant ses positions anciennes en Europe et en en implantant d'autres par l'immigration.

• En Iran comme dans la plupart des pays arabes, c'est les formes les plus radicales de l'Islam qui s'imposent aux dépens des mouvements laïques nationalistes ou socialistes. Encore le mouvement est-il contenu par les pouvoirs en place et l'on sait bien qu'en Turquie comme en Algérie, en Tunisie comme en Syrie, en Égypte comme au Pakistan, en Irak et probablement en Indonésie, la "démocratisation" tant prônée par ceux qui font l'opinion occidentale, coïnciderait avec une islamisation de la société. En Afghanistan, les Talibans n'ont cédé que devant la puissance des armes américaines ...

• En Afrique comme en Amérique latine, les sectes pentecôtistes ou syncrétiques flambent. En Asie du Sud-Est, le Confucianisme que Max Weber avait cru être le principal obstacle au développement du capitalisme par opposition au protestantisme européen, le Confucianisme qui domine dans les "petits dragons" comme Formose, Singapour ou Hong Kong fait parfaitement bon ménage avec la technique la plus high tech. Le Shinto s'est redéployé dans la puissance économique du Japon ou l'on sait qu'une grande partie de la population adhère à des "sectes" bouddhistes ou non.

• En Russie, l'Orthodoxie est quasiment redevenue religion officielle et aux USA, on sait le poids des églises dans la vie politique. Quant à la Chine (on pourrait en dire autant du Viêt-Nam) malgré une persécution systématique, subtile ou brutale des organisations religieuses, elle parvient mal à contenir les courants chrétiens, musulmans ou néo-taoïstes (cf.la répression de la "secte" du Falangsung).

L'explosion des "fondamentalismes"

Analyser les fondamentalismes comme des raidissements réactionnels à une modernité qui mettrait les religions traditionnelles en difficulté, un soubresaut provisoire dans un lent mais inéluctable déclin est une position qui devient de plus en plus mal défendable.

Sans doute, au contact de la modernité occidentale, la menace des déracinements et le brassage des populations, les religions locales, vieilles sagesses coutumières, ont-elles tendances à durcir leur fonction identitaire, probablement aussi le modèle des religions prophétiques (le Christianisme et l'Islam surtout) doit-il inciter les autres traditions religieuses à développer des dimensions messianiques voire millénaristes...

Il est compréhensible qu'en période de quiétude, les religions prennent des formes tolérantes et paisibles, alors qu'en période d'affrontement massif à l'altérité ou de bouleversement des habitudes coutumières, elles puissent se durcir et prendre des formes proches des idéologies politiques post-chrétiennes occidentales.

Mais rien ne permet de penser que ces durcissements "intégristes" soient le symptôme d'un déclin religieux. Si parfois les "élites" politico-intellectuelles ont pu sembler moins attachées à leur tradition religieuse, cela peut aisément être expliqué par le prestige des modèles coloniaux qu'ils avaient subis et leur formation dans les universités d'Europe de l'Ouest ou de l'Est.

La crise du religieux est partielle


S'il y a une crise du religieux, il est juste de situer ce phénomène dans les limites des vieux pays de la Chrétienté : surtout l'Europe occidentale, et quelques uns de ses prolongements : le Québec, l'Australie... Encore ce déclin européen doit-il être largement nuancé :

• Depuis les années 70, de nombreux juifs trotskystes sont revenus à la pratique du shabbat et même s'adonnent aux spéculations de la kabbale.

• Les francs-maçons bouffeurs de saucisson du Vendredi Saint sont de plus en plus attirés par un spiritualisme rituel et spéculatif.

• Le bouddhisme ne se limite plus à quelques références à l'exotisme de bon aloi dans les salons, et assez curieusement c'est dans la forme la plus "religieuse", voire la plus "magique", - le vajrayana tibétain - que les européens "prennent refuge" ...

• Bien loin de "s'acculturer" au contact de la culture laïque française, l'Islam maghrébin tend à durcir ses positions : beaucoup de filles réclament un voile que leur mère ne portait pas. A l'Islam populaire et coutumier des premiers immigrants succède chez les petits enfants un Islam fondamentaliste qui recrute ses cadres chez les plus scolarisés de la seconde ou troisième génération. Malgré les espérances affichées des représentants des institutions républicaines, l'Islam "modéré" aurait plutôt tendance à perdre du terrain au profit des fondamentalistes. Quant aux conversions à l'Islam, elles ne peuvent être réduites à des convenances pour faire accepter un mariage avec la famille d'une musulmane ...

• Les nouvelles formes de spiritualité du "nouvel âge" prolifèrent et l'on sait que les sectes, même les plus farfelues, recrutent plus dans les milieux socialement bien intégrés et d'un bon niveau culturel que chez les pauvres hères arriérés.

• Enfin, il n'est qu'à observer l'importance croissante des rayons religieux ou des librairies spécialisées pour comprendre que l'intérêt pour le domaine religieux n'est pas tant en déclin ; même s'il est vrai que les livres "édifiants" de jadis sont de plus en plus mêlés avec les ouvrages de critique théologique hétérodoxes, ceux des religions non-chrétiennes, d'ésotérisme, de santé et de développement personnel.

Il faut donc bien convenir que la crise du religieux concerne essentiellement le Christianisme.

Ce diagnostic doit encore être affiné : ce n'est pas n'importe quelle forme du Christianisme qui semble être touchée par le déclin. Ce qui semble affaibli, ce sont précisément les structures qui ont fait le plus grand effort pour s'adapter aux exigences du monde. Ainsi, chez les protestants, alors que les églises bien établies, réformées ou luthériennes, méthodistes (et je suppose en Grande-Bretagne, anglicanes) apparaissent comme bien assoupies (se manifestant aux yeux du monde par des œuvres humanitaires consensuelles) tandis que les courants évangélistes ou pentecôtistes, toutes les "sectes" qui n'ont pas renoncé à prendre le monde à rebrousse-poil par un prosélytisme "inopportun" semblent prospérer.

Dans l’Église catholique (tout au moins en France où je peux exercer mes facultés d'observation) les structures les plus officiellement contrôlées par l'appareil ecclésiastique apparaissent comme plus vermoulues alors que l'énergie spirituelle ne manque pas dans les initiatives prises en marge de l'institution.

Communautés charismatiques, traditionalistes ou de nouvelles fondations religieuses nombreuses, manifestent une vitalité dont la plupart des structures diocésaines pourraient être jalouses si elles n'étaient parfois elles-mêmes irriguées et revivifiées par ces courants. Si ce n'est déjà le cas, l'horizon n'est pas loin où le nombre des ordinations venant de ces courants en marge sera plus important que celui issu des séminaires diocésains.

Alors que les mouvements visant à adapter l'action de l’Église aux "réalités" du monde moderne sont en pleine déshérence (JAC, JEC, mouvements d'action catholique, ...), partout les pèlerinages font le plein, alors même que leur forme est la plus archaïque et qu'ils exigent de grands efforts de leurs participants. La chose est encore plus significative en ce qui concerne le pèlerinage de Saint Jacques de Compostelle : le nombre de ceux qui se mettent en route pour plus de deux mois de marche se multiplie, alors qu'aucune organisation n'encadre cette démarche.

Les scouts d'Europe et les scouts unitaires semblent plus dynamiques que les scouts et guides de France, organisation longtemps exclusivement patronnée par l'épiscopat et qui pourtant avait fait de gros efforts pour s'adapter à l'évolution de la mentalité de la jeunesse.
Tout se passe comme si la vitalité des institutions religieuses était en relation proportionnelle avec leur capacité à contester les modèles dominants du monde et les valeurs de la modernité.

Aujourd'hui, l'institution catholique ressemble à ces vieux arbres dont le tronc est sec, voire creux mais irrigué par une sève qui grimpe encore dans l'écorce de sa périphérie.
Le phénomène n'est pas nouveau dans l'histoire de l’Église où à chaque époque l'institution risquait de s'assoupir ou même de se nécroser elle n'était régénérée par des irruptions périphériques inattendues :

• Quand l’Église constantinienne sortant des persécutions risque de s'installer dans une confortable position dominante, se met en place la discipline de l'arcane et les pères du désert puis les moines réitèrent le témoignage des martyrs.

• C'est par les moines irlandais venus d'un pays tardivement converti que se fera la rechristianisation de l'Europe largement compromise avec les hérésies ariennes.

• Dans la chrétienté installée dans le système féodal, riche et puissante du XIIe siècle, le renouveau viendra des dominicains et des franciscains moines urbains, itinérants et choisissant la pauvreté.

• L’Église trop "humaniste" de la renaissance et de la contre-réforme est réveillée par une sorte d'ordre chevaleresque tout droit sorti de l'imaginaire des croisades : les jésuites.

• Au XVIIe siècle, une religion moralisante et juridique est réchauffée par les apparitions de Paray-le-Monial et le culte du Sacré Cœur.

• En contrepoint avec une religion moderniste qui voudrait nier miracles, anges et démons, se multiplient les apparitions mariales et les communautés charismatiques.

Tout se passe comme si l'Esprit inspirait dans les marges de l’Église des courants ayant la vertu de conforter et corriger un centre qui s'assoupit ou s'adultère...

Nous ne voulons pas ici opposer dans une vaine dialectique l'institution instituée à la spontanéité instituante. D'autant plus que la plupart des courants innovants se veulent souvent très respectueux de la hiérarchie de l’Église.
Il s'agit surtout de percevoir dans l'histoire de l’Église ce que le croyant pourrait appeler l'action correctrice de la Providence. Pour ce qui est de notre époque il apparaît évident que l'affaiblissement religieux, s'il n'est pas dû à une évolution normale de l'humanité peut être renvoyé à une crise interne à l’Église : il est possible que certains des choix pastoraux qui ont été effectués soient erronés et que la source de ces erreurs puisse être décelée dans une fausse anthropologie à laquelle les théologiens auraient cédé.

Prospérité des religions "contre-sécularisées"

Je rejoins les thèses défendues par Peter L. BERGER (The desecuarization in the world. Resurgent religion and world politics - Grands Rapids - Ferdmans - 1999) qui constate la vitalité des religions sur la scène politique mondiale. P.L.Berger, qui dans le passé s'était montré comme un partisan de la théorie de la sécularisation fait son "mea culpa" et considère la thèse selon laquelle la modernité conduirait nécessairement au déclin de la religion comme globalement erronée.

En revanche, reprenant les idées développées par Roger Fink et Rodney Stark, il constate que ce sont les religions qui ont voulu s'aligner sur les valeurs de la modernité qui s'effondrent alors que celles qui ont maintenu un "supernaturalisme réactionnaire" (p.4) ont largement prospéré.

Ce sont les courants "conservateurs, orthodoxes ou traditionalistes" (p.6) qui progressent et il cite la ligne catholique conservatrice de Jean-Paul II, la montée en puissance du protestantisme évangélique aux USA, les succès du judaïsme orthodoxe, les réussites du fondamentalisme islamique observables aussi dans l'hindouisme et le bouddhisme. Tous ces courants religieux adoptent une démarche religieuse sans complexe et sans ambiguïté que l'auteur qualifie de "contre-sécularisation" (p.6).

P.L. Berger relève deux exceptions à sa thèse de "désécularisation" : l'Europe d'une part et d'autre part "une subculture internationale composée d'individus dotés d'une éducation occidentale supérieure" dont le contenu est effectivement sécularisé (p.10). Cette sous-culture dominante dans les milieux intellectuels, médiatiques et politiques, vivant en vase clos, tenterait d'imposer ses idéaux et ses valeurs issues de la philosophie des "Lumières" ce qui expliquerait sa cécité vis-à-vis de la vitalité des religions.

III) La modernité comme hérésie chrétienne


Il est de la nature de la Tradition de se transmettre aux différentes cultures et aux différentes situations historiques. Le christianisme de l'antiquité gréco-romaine n'est pas exactement le même que le judéo-christianisme primitif. (Les débats entre Paul et Pierre témoignent de ces difficiles adaptations). La religion de la rechristianisation du continent par les moines celtes, n'est pas identique à celle de la chrétienté féodale, comme la chrétienté médiévale diffère du catholicisme post-tridentin.

La Tradition est donc transmission de la Révélation à travers les variations culturelles et les cycles que l'humanité doit traverser. Elle est donc nécessairement adaptation à ces conditions particulières de chaque situation ou, si l'on veut, traduction. Sans doute la traduction est un art difficile, les risques y sont nombreux (tradutore, traditore, disent les Italiens), mais c'est un art nécessaire dès lors que les chrétiens s'étaient engagés sur ce chemin en écrivant les Évangiles en grec plutôt qu'en hébreu ou en araméen - contrairement aux musulmans qui arabisent les populations qu'ils convertissent.

Vaille que vaille, et souvent au prix du martyr, l’Église s'est relativement bien adaptée à la confrontation avec le paganisme, elle a su "aller aux barbares", et assimiler les cultures et les époques, grecques, romaines, celtes, orientales et occidentales, impériales, féodales ou "classiques". A chaque "inculturation" elle a pu emprunter tel ou tel élément en demeurant elle-même. Et il est probable qu'elle aura demain à intégrer des apports hindous, bouddhistes ou taoïstes. C'est comme ça que l’Église est universelle, "catholique"...

Finalement, le culte des ancêtres que les Jésuites du XVIIe siècle n'avaient pu faire reconnaître par Rome, n'est-il pas aujourd'hui communément intégré par les catholiques chinois ?

En revanche, depuis plus de deux siècles l’Église se trouve en difficulté devant "le monde moderne". G.K. Chesterton a dit que les idées modernes sont des idées chrétiennes devenues folles. C'est pourquoi "aller aux païens" n'est pas du tout la même démarche que "d'épouser le monde moderne", c'est-à-dire épouser sa propre hérésie. (De façon analogue, j'avance l'hypothèse que les difficultés de l’Église face au monde musulman s'expliquent peut-être par la trop grande proximité de l'Islam et du christianisme).

Intégrer les principes de la modernité, ce n'est pas incarner le corps mystique du Christ dans une nouvelle culture, c'est pactiser avec les germes de sa corruption.

Pourquoi l’Église souffre-t-elle pour s'adapter à ce siècle ? Assimiler ses "valeurs" marchandes de tolérance (la "différence" enrichit le marchand), de respect de l'autonomie des individus, et ses formes démocratiques de pouvoir fondées sur la manipulation habile de l'opinion publique ?

C'est que le "monde moderne" n'est pas une culture parmi d'autres, mais une culture atypique (pour ne pas dire une monstruosité). On peut toujours espérer amender une société païenne, c'est-à-dire religieuse, en lui apportant la Révélation de la Bonne Nouvelle. Mais comment christianiser une société post-chrétienne, véritable cancer prospérant aux dépens de la chrétienté dont elle est issue ? Comment, sinon par un mouvement de retour à la santé et de rejet de ce qui est malade ?

Toutes les cultures humaines ont reconnu la supériorité et l'autorité de principes transcendants, toutes se soumettent - au moins l'affirment-elles - à une "loi non écrite" d'origine surhumaine, toutes savent que l'homme n'est ni sa propre origine, ni sa propre fin. Seule la culture occidentale post-révolutionnaire (qui prétend à devenir la "culture-monde"), sous sa forme libérale autant que sous ses formes totalitaires, affirme l'absolue autonomie de la volonté humaine et nie la légitimité de toute loi dont les fondements ne seraient pas contractuels.

Comment le christianisme pourrait-il pactiser avec de tels principes d'athéisme pratique et souvent théorique ? Et bien justement parce que, à l'évidence la modernité est fille du christianisme. D'ailleurs, parfois les chrétiens modernistes s'en félicitent : le monothéisme a désenchanté le monde et permet de traiter la création comme "un stock à arraisonner" (Heidegger), l'Incarnation a détourné le regard du Ciel transcendant et le portait à l'auto-glorification de l'homme. Déjà Max Weber avait dégagé les liens entre le protestantisme et le capitalisme ...

De l'Histoire Sainte à l'idéologie du Progrès, des trois Personnes égales en divinité à l'individualisme et à l'égalitarisme, de la Charité pour le plus petit d'entre les miens au ressentiment contre toute hiérarchie, de l'Incarnation du Verbe et de la Pentecôte au nominalisme et à l'absolutisme du contrat de la démocratie, la dérive est aisément repérable.
Par certains côtés, le sociologue pourrait faire l'hypothèse que le christianisme accélère l'entropie historique. Si par de nombreux traits le christianisme possède des traits des religions traditionnelles, par ses manifestations hérétiques, il exerce une capacité destructive extraordinaire, sans doute providentielle que je qualifierais de "shivaîque" s'il fallait faire du comparatisme (Shiva manifeste à la fois l'amour et la destruction).

C'est d'ailleurs un des thèmes favoris de la plus mauvaise apologétique moderniste que de vouloir "justifier" le christianisme comme condition du mouvement aboutissant à l'excellence de l'Occident contemporain. Nous pouvons d'ailleurs lui concéder qu'une étrange mais indéniable force anime la dynamique de l'Occident dans sa destruction de toutes les traditions. Si Jésus est le salut, si le Christ est le pharmacos, l'hérésie du christianisme est un poison, et la subversion semble avoir conservé quelque chose de la force de ce qui est subverti.

Il ne faut pas pour autant confondre le christianisme et les hérésies dont il est porteur. Le vrai combat de l’Église, son "grand djihad" c'est de combattre contre ses propres trahisons, ce qui venant d'elle la trahit. Sinon quelle triste victoire ce serait pour le Christianisme que d'avoir soumis les traditions religieuses et sapientielles de l'humanité à son enfant bâtard, l'anthropocentrisme !

Aujourd'hui, ce n'est plus le paganisme qui est le masque de l'Adversaire mais l'humanisme. Ce "combat intérieur" doit amener l’Église dans ce début du troisième millénaire à relever deux défis : le progressisme et le modernisme auquel il faudrait ajouter un troisième défi que je ne développerais pas ici faute de place : le psychologisme c'est-à-dire la réduction individualiste du spirituel au psychique.

Le progressisme, de la Jérusalem céleste à la tour de Babel


Le millénarisme a toujours été une des grandes tentations du Christianisme. A partir du premier avènement, les chrétiens sont d'une certaine façon contemporains de la Parousie tout en restant encore dans l'ancien monde.
Les chrétiens sont donc dans une situation inconfortable, écartelés entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel, tenant comme toute tradition, la chaîne qui les relie aux origines, à la tradition primordiale celle d'Adam, Noé, Abraham et Moïse, mais déjà ancrés dans la Jérusalem céleste. Si la Tête de l’Église (le Christ) est déjà dans cette Jérusalem Céleste, le reste du corps mystique gémit encore dans l'état de l'humanité post-adamique.

Pour échapper à cette tension, la tentation du chrétien est donc de renoncer à l'ordre traditionnel, la sagesse traditionnelle de ce monde et faire comme si l'humanité était parvenue à sa fin eschatologique. Sans le lest de la reconnaissance de l'ordre traditionnel de la création, le Christianisme peut devenir fou.

Puisque Dieu s'est incarné dans la nature humaine, alors l'histoire de l'homme devient l'histoire de Dieu. Or, s'il est vrai que le corps ressuscité du Christ est déjà le Temple définitif, il n'est pas vrai que les hommes de bonne volonté, par leurs efforts, bâtissent la Jérusalem Céleste. Et d'abord parce que beaucoup de ces bâtisses ressemblent surtout à des tours de Babel, mais surtout parce que vouloir que la Jérusalem Céleste soit construite par les hommes, s'oppose au fait que la Jérusalem Céleste descend du Ciel de chez Dieu (Apocalypse 21, 2), elle n'est pas œuvre humaine.

Cette Espérance qu'au plus sombre de l'âge sombre le Messie nous fait passer à la "terre nouvelle et aux cieux nouveaux" a commencé à se transformer au Moyen-âge avec les spéculations de Joachim de Flore qui imaginait que l'histoire du monde se partageait en trois âges, l'âge du Père (l'Ancien Testament) l'âge du Fils (La Chrétienté) et qu'on voyait poindre un troisième âge, celui de l'Esprit Saint, le Millénium. Chaque âge représentant un progrès par rapport au précédent.

Cet archéoprogressisme s'est par la suite combiné avec la révolution anthropocentrique du XVIIIe siècle (elle-même hérésie chrétienne : si Dieu s'est incarné, alors c'est parmi les hommes et non aux cieux qu'il faut chercher l'absolu). Dès la fin du Moyen-âge, l'histoire des effervescences sociales témoigne de cette absolutisation anthropocentrique généralisant abusivement à tous le privilège du Messie, assurant seul la totale union de l 'Humanité et du Verbe divin.

Aux "fraticelli" succéderont les extrémistes de la Réforme (Anabaptistes, frères Moraves et autres révoltés de Munster), les "nivellers" alliés de Cromwell, ou les puritains du Nouveau Monde, allant fonder sur le "may flower" la Jérusalem céleste fondement de la société libérale américaine...Ni pape, ni prince, ni loi, ni pouvoir ...

Les idéologues du XIXe siècle - socialistes ou autres continueront à professer le même credo, mais en oubliant ses fondements théologiques. Pas tous d'ailleurs ; ainsi Karl Marx reconnaît-il : "le fantasme, le rêve, le postulat du christianisme, - à savoir la souveraineté de l'homme - devient dans la démocratie réalité sensible, présence réelle, maxime profane".

C'est sur ce terreau que se développera au XIXe siècle le culte occidental du Progrès (Hegel, Marx, Darwin, et Monsieur Homais). C'est cette croyance qui nous faisait qualifier les hommes d'autres cultures d'archaïques ou de primitifs.

Les tentatives du christianisme pour frayer avec cette nouvelle mythologie donneront soit quelque grande fresque à la Theillard de Chardin, ou le plus souvent, la croyance que l'humanité, plus ou moins inspirée par le souffle de l'Esprit bâtissait la Jérusalem céleste à la force du poignet. Dans les liturgies cela se traduisait par une sureprésentation de la métaphore du peuple en marche, dans les sempiternels appels à bâtir "un monde plus juste et plus fraternel" et pour certains à l'élaboration d'une "Théologie de la Libération" justifiant l'activisme des compagnons de route du Parti communiste.

Le rappel de la cyclologie traditionnelle de l'Histoire comme chute continuée par éloignement entropique des origines, cette conception qui est aussi celle du christianisme de la Révélation, ce rappel doit nous prémunir contre ce type d'illusion. Il suffit de relire l'Apocalypse : la Jérusalem céleste vient du Ciel au plus bas de la chute de l'humanité et n'est en rien le produit des efforts des hommes à l'issue d'une évolution ascendante.

Aujourd'hui le "Progrès" a du plomb dans l'aile : nous sommes à l'époque after punk du "no futur", du catastrophisme écologique, le "Golem" de la techno-science se révèle comme un mouvement non-maîtrisable ; dans le domaine économique, à la planification et à la prospective a succédé le "chaos-management" (la firme doit être la plus adaptable possible pour faire face aux aléas imprévisibles) ; et comme l'expliquait Gilles Lipovetski, la modernité (jouir de l'avenir) est remplacée par une post-modernité caractérisée par la jouissance du présent sans illusion sur ce que l'avenir nous réserve.

La science fiction optimiste a pratiquement disparu. Aussi comme une "déprime après un mauvais trip", après avoir adulé le Progrès, notre monde sombre dans un morne agnosticisme historique ("la fin de l'histoire" ...).

La cécité moderniste


Comme les maniaco-dépressifs quand ils ne sont pas mobilisés pour la "lutte finale", les modernes ratiocinent dans le relativisme désenchanté. Le modernisme est la seconde tentation bien actuelle celle-là, qui s'offre aux chrétiens. Il s'agit de purifier le christianisme des naïvetés d'un autre âge qui l'empêcheraient de pouvoir être assimilé par la mentalité moderne.

Des générations de séminaristes sont habituées à passer les textes sacrés à la moulinette de la critique historique, oubliant les quatre niveaux de sens (littéral, moral, allégorique, analogique) qu'une interprétation traditionnelle savait découvrir dans les Ecritures. Je me souviens de ces fidèles horrifiés devant l'action profanatrice de leur curé démolissant à la pioche et à la barre à mine le maître autel...

Certaines aumôneries s'ingénient même à faire saucissonner les groupes de jeunes dans les églises ... Comment donc expliquer que tant de clercs, a priori généreux, ayant donné leur vie au Seigneur et à l’Église, se soient lancés avec enthousiasme pour certains, résignation pour d'autres, dans cette entreprise de désacralisation, c'est-à-dire d'auto-démolition de l’Église qu'on peut nommer modernisme ?

Le modernisme se présente comme une volonté de séparer de la Foi, le sacré stigmatisé sous l'appellation de mentalité magique, mythique ou même "religieuse". Pour cela on mobilisera les plus savantes spéculations de la critique historique pour expliquer que les Écritures et la Tradition ne sont que l'expression d'une communauté humaine prisonnière d'une mentalité dépassée.

Succédant aux iconoclastes de l'Orient, aux puritains pourfendeurs de "superstitions papistes" ou même au clergé des XVIIe et du XVIIIe siècles, s'opposant au nom de la pureté aux traditions de la religion populaire (culte des reliques, feux de la Saint Jean, confréries de pénitents), certains clercs ont pu espérer qu'en épurant la pratique religieuse de certaines formes contingentes de piété, ils sauveraient "l'essentiel" du naufrage, ou même qu'en abolissant la frontière entre le profane et le sacré, ils sacraliseraient l'ensemble de la vie humaine : s'il n'y a plus de domaine sacré spécifique, on peut alors affirmer que tout est sacré. Mais il ne suffit pas de détruire les Temples pour se retrouver dans la Jérusalem Céleste. Certains ont donc pu être influencés par l'Espérance dévoyée par le millénarisme.

Mais pour la plupart des clercs modernistes, la motivation de leur ralliement à ce mouvement de désacralisation vient de ce qu'ils ont été intoxiqués par l'idéologie dominante : celle du positivisme et de l'évolutionnisme. Selon cette anthropologie commune à la philosophie des "Lumières" du XVIIe siècle, au scientisme du XIXe siècle, au communisme et à certaines formes de freudisme, la mentalité religieuse correspondrait à une certaine phase de l'histoire, celle de l'enfance de l'humanité.

Mais en devenant "adulte" (mot clef de l'époque post-conciliaire), l'humanité sortant de l'obscurantisme accèderait à une pensée rationnelle, et en se débarrassant enfin des superstitions d'une mentalité "magique" qui l'aliénait, elle irait vers une autonomie de plus en plus grande en se passant de plus en plus des références à une volonté ou à un dessein transcendant.

Dès lors, le Dieu du ciel n'est plus nécessaire tout au plus peut-on lui laisser une petite place, soit comme divinité, immanente à l'histoire des hommes (version hégélienne), soit comme une divinité qui aurait fait comme dernier cadeau à l'humanité de disparaître pour la laisser à son entière liberté ... (théologie de la mort de Dieu).

Longtemps la majorité du clergé a combattu cette idéologie anthropocentrique. Mais avec "l'ouverture au monde", avec cette volonté de voir l’Église épouser son siècle (comme si on pouvait échapper à cette morne nécessité d'être de son époque !), avec l'aggiornamento donc, le clergé avait massivement adopté cette vision idéologique au moment même, paradoxalement, où l'intelligentsia laïque commençait à abandonner ses croyances naïves dans les vertus de la Raison et du Progrès.

A vouloir courir après la mode on a toutes les chances d'être démodé : c'est pourquoi on peut constater que, par une ironie de l'histoire, c'est dans certaines revues cléricales qu'on trouvera les derniers reliquats de rationalisme ou les ultimes références au Progrès, comme on a quelque chance de trouver à présent dans le bas clergé les derniers fervents de la vulgate marxiste ...

Pour des clercs acquis à cette anthropologie d'une humanité devenant "adulte et autonome" deux attitudes étaient possibles : pour les plus conséquents, défroquer et se consacrer aux choses "sérieuses", la recherche en sciences humaines, le syndicalisme, l'animation socioculturelle ou la libération révolutionnaire des peuples.

Pour les autres plus attachés peut-être au christianisme, il s'agissait de sauver l'essentiel de la foi de la ruine nécessaire des religions. C'est probablement par une sorte de piété paradoxale que certains clercs ont pu se lancer dans la profanation systématique de tout ce qui était à leur portée, comme les pompiers allument des contre - feux ... Ces raisons sont les seules que j'ai pu trouver à la rage désacralisatrice qui s'est emparée de tant de prêtres qui ont aujourd'hui la soixantaine ou plus.

Or il s'avère que cette idéologie des stades d'évolution dans lesquels la mentalité religieuse ne serait qu'une étape réservée aux peuples "enfants" est fausse. Le plus grand intérêt à la diffusion de l'anthropologie religieuse des savants est qu'elle s'oppose très largement à l'anthropologie issue de l'idéologie des "Lumières". Encore une fois un peu de science éloigne de la foi, beaucoup de science y ramène.

La science est essentiellement critique. La pseudo-science élève des obstacles idéologiques contre la foi, la vraie science sape les présupposés de ces idéologies et laisse la foi à ses seuls fondements spirituels ... C'est pourquoi, s'il est nécessaire que les clercs subissent l'influence de la pensée profane, je préférerais que ce soit celle des savants (comme Eliade, ou Dumézil) plutôt que celle des idéologues ...

Ce que j'ai appris de l'anthropologie religieuse, c'est au contraire la nécessité de la médiation sacrée. Car dans la mesure où nous vivons dans un état de conscience déchue, nous avons besoin de médiations.

Puisque nous ne vivons pas la totalité de notre existence avec une pleine conscience de la Présence de Dieu, nous avons à user des symboles et des rites. De mettre à part certains espaces : "déchausse-toi car ceci est une terre sacrée", certains temps (le dimanche, les fêtes, le Carême), certaines personnes ("consacrées"), pour qu'à partir des liens qui se nouent avec ces parcelles sacrées, le cosmos soit sacralisé et que notre vie banalisée puisse retrouver un sens. Aussi n'est-ce pas sans raisons que dans la plupart des sociétés la langue sacrée ne coïncide pas avec le langage ordinaire.

L'araméen du temps du Christ n'était pas l'hébreu de la Bible, les Russes célèbrent la liturgie en vieux slavon, et le sanscrit des grands textes hindous n'est certainement pas la langue vernaculaire. Le latin, ancienne langue véhiculaire était devenu la langue liturgique, quasi-sacrée (la "révélation" de Jésus de Nazareth Roi des Juifs n'avait-elle pas été inscrite en latin en même temps qu'en Grec et en Hébreu sur l'inscription que Pilate avait fait apposer sur la Croix ?)
Est-ce pour cela, parce que les mots latins exprimaient dans nos consciences un autre niveau de réalité, qu'on a cherché à le supprimer de la liturgie ?

La liturgie nouvelle voulut se centrer sur le peuple de Dieu animé par la Présence immanente de l'Esprit : on célébra la messe face au peuple, l'autel réduit à une table au milieu des fidèles qui devaient ne rien perdre des paroles du prêtre et qui, bien plus qu'auparavant, s'adressaient à lui plutôt qu'à Dieu.

Cette liturgie trop axée sur la stimulation de la conscience des fidèles pouvait laisser entendre que l'essentiel n'était plus dans l'union du ciel et de la terre opérée par le Sacrifice du Christ, mais dans la "prise de conscience" des fidèles dont le rite n'était que l'instrument pédagogique.

Ah ! ces "prières universelles" dans lesquelles la finale hypocrite des phrases ("prions le Seigneur") n'est évidemment qu'un prétexte pour poursuivre sur un mode répétitif l'effort de "conscientisation" entrepris lors du sermon.
Encore, jadis, lorsque dans les rogations on priait pour les moissons, chacun savait que la pluie ne dépendait pas de sa propre action, tandis que lorsque j'entends qu'on me demande de prier pour la paix, j'ai toujours le soupçon que ce n'est pas de la Providence que l'on attend un changement, mais de la modification de ma conscience.

Ce cléricalisme "jacobin", autoritaire, cuistre, "haussmanien", est d'autant plus irritant qu'il se révèle sur un arrière-fond nominaliste, réduisant le symbolique au fonctionnel, ou (dans le langage des linguistes) le performatif à l'instrumental. Dans la liturgie qui devrait manifester la permanence de l'ordre divin, c'est une impiété de faire comme si la volonté de l'homme (en fait celle des bureaucraties ecclésiastiques) était souveraine.

On pourrait aussi évoquer une théologie des "causes secondes" opposant l'ordre naturel (devenu celui des choses insignifiantes) à l'ordre surnaturel. La "libération de la Raison humaine" serait ainsi l'effet de l'abstention de la Transcendance d'intervenir dans l'ordre naturel des choses ...

D'où la gêne des prédicateurs modernistes d'aborder le problème des miracles considérés suivant les cas comme insignifiants ("on n'en a pas besoin pour croire") ou comme purs symboles (c'est-à-dire sous-réalité et non sur-réalité de monde imaginal). Dans cette mentalité, combien d'exorcistes qui ne croient pas au diable ! Combien de catéchistes renvoyés parce qu'ils osaient faire mention des anges ! (Par une ironie providentielle, dans la décennie qui a suivi cette épuration des anges le rayon angélologie des librairies "New Age" s'est multiplié de façon extraordinaire).

Face à cette prétention moderniste, il faut retourner l'accusation d'obscurantisme et montrer comment le modernisme est une cécité, ou comme l'écrivait Gustave Thibon "ce n'est pas la Lumière qui manque, c'est notre regard qui manque à la Lumière".

IV) Le christianisme apporte le salut et l'hérésie chrétienne accélère la chute

Dans l'Hindouisme, la divinité se manifeste sous trois grandes figures : Brahma le Créateur, Vishnou la Providence qui maintient le monde et Shiva dansant avec ses colliers de têtes de morts, dieu de l'amour et de la destruction. Mutatis mutandis, on pourrait retrouver ces deux dimensions de Shiva dans le Christianisme, religion du salut final, mais aussi religion qui - au moins par ses déviations - vient détruire.

Depuis Celse, les adversaires du Nazaréen dénoncent le "Christianisme-poison" peut-être n'ont-ils pas tout à fait tort. Les chrétiens de l'Antiquité évoquaient le Messie comme le "pharmacos" (dans les villes de la Grèce antique, le "pharmacos" était un fonctionnaire qui en cas de péril pouvait être sacrifié pour le salut de la Cité). Or en Grec, "pharmacon" signifie à la fois remède et poison.

Si le Christianisme est la religion de la fin de l'homme et de la fin des temps n'est-il pas compréhensible qu'il se présente sous le double aspect de la rédemption et de la dissolution ?

Non seulement le christianisme détruit les illusions de ce monde, mais par ses sous-produits dérivés (en langage théologique ses hérésies), il contribue à bouleverser l'ordre traditionnel un peu vermoulu à la fin des temps qui maintenait la viabilité du monde. C'est ainsi que "le bon grain croît avec l'ivraie". C'est au sein du Royaume que germe l'ivraie, ou pour reprendre la célèbre méditation sur "les deux étendards" des "exercices spirituels" d'Ignace de Loyola, s'il faut combattre Babylone, les forces de l'Adversaire, on les cherchera d'abord au sein de Jérusalem, la Cité de Dieu.

Sans doute est-ce l'Adversaire qui sème l'ivraie et suscite les hérésies. Mais chacun sait que le diable porte pierre. Comme nous le révèle l'Histoire Sainte, en détruisant le Temple de Jérusalem, Nabuchodonosor croyait servir son ambition, mais en réalité, il se fit le ministre de l’Éternel. "O heureuse faute" qui nous a valu un tel sauveur, chante la liturgie de la nuit pascale à propos du péché d'Adam. Dans la conception présidentialisme de l'histoire, la ruse divine se sert de la révolte de la créature pour atteindre ses fins.

Les disciples d'Evola qui prétendent accélérer la chute finale en "chevauchant le tigre" seraient probablement étonnés par cette proposition : c'est par ses sous-produits hérétiques que le christianisme apparaît comme le principal agent dissolvant de l'ordre traditionnel vermoulu.

On a beaucoup glosé, à tort et à travers parfois, sur qui, des Juifs ou des Romains, était responsable de la mort du Christ. Il me semble qu'on n'a pas assez souligné la part des disciples dans ce sacrifice : après tout, c'est Judas, un des douze Apôtres choisis par le Maître, qui livre le Messie à ses bourreaux. Par ailleurs, le seul homme que Jésus aie jamais traité de "Satan" est précisément celui qu'Il institue Chef du collège des Apôtres, Pierre sur laquelle Il bâtit son Église.

Le film de Mel Gibson sur la Passion, quel que soit l'avis qu'on peut avoir sur son esthétique, me semble un efficace analyseur de l'état de l’Église : je soupçonne que ce qui a scandalisé une bonne partie de l'appareil ecclésiastique français, c'est moins le film que le scénario (les Évangiles). La Croix a toujours été une occasion de scandale, pourquoi en serait-il autrement aujourd'hui ?

Les musulmans distinguent deux "djihads" ; le petit djihad, la guerre contre le monde infidèle, et le grand djihad, la guerre intérieure que chaque fidèle devrait mener avec lui-même. Il me semble que le chrétien, membre de l’Église militante, c'est-à-dire en guerre, (je rappelle que l’Église est composée de l’Église triomphante - au ciel -, de l’Église souffrante - au purgatoire - et de l’Église militante, dans ce monde-ci), le chrétien est appelé à mener un combat non seulement avec lui-même et avec le monde mais aussi au sein de l’Église où sans cesse se manifestent les hérésies.

Car comme l'a écrit Bernanos, il ne suffit pas de souffrir pour l’Église, il faut encore souffrir par l’Église.

Michel Michel


(2006)

Cordialement à tous

Origenius

     

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  La "Cité sans Dieu" : un post-christianisme. par origenius  (2012-04-26 17:33:57)
      Affirmons à la fois le Sacré = "Je suis" & = "Je viens" M [...] par Presbu  (2012-04-27 11:27:19)
          Soit !... par origenius  (2012-04-27 14:40:13)
      Merci à vous Origenius. par Elzéar  (2012-04-28 19:27:03)


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