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Transfigurer le temps. Nihilisme - Symbolisme - Liturgie
par origenius 2012-03-20 17:45:48
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Introduction


Un dialogue de la philosophie avec la liturgie est-il possible ?

La libre pensée du philosophe le fait souvent passer pour un esprit critique, voire destructeur. La liturgie au contraire est un dépôt sacré que nous avons pour charge de transmettre, d'actualiser. (*) Quand il s'agit de liturgie, il n'y a donc pas de place pour la discussion, de même qu'il n'est peut-être pas de sujet sur lequel, plus que sur la liturgie, le discours philosophique risque de porter totalement à faux. Il existe là un danger d'impertinence.

Plus encore, le philosophe a l'habitude de partir du présent tel qu'il est, et après le détour du penser, se doit de retourner au présent. Or notre présent, notre contemporanéité, s'est absenté de la liturgie, la délaissant ou l'appauvrissant. Parce que nous sommes des modernes et qu'il n'est pas d'autre définition de la modernité que cette opposition dynamique à l'héritage traditionnel. (**)

(*) Actualiser, non au sens d'un quelconque "aggiornamento" mais comme l'entendait Aristote : faire passer de la puissance à l'acte.

(**) D'aucuns sont même allés jusqu'à faire de ce trait la différence spécifique entre l'Orient et l'Occident.

Parce que cette modernité est une des clefs de l'histoire de l'Occident depuis la Renaissance ... L'histoire du progrès des arts et des lettres, des sciences et des techniques, est aussi l'histoire d'une lente désacralisation de la société. Parce qu'aujourd'hui plusieurs voix dans l'Église et hors de l'Église s'appliquent à baliser une crise de la liturgie. Là encore le discours philosophique est donc apparemment intenable tant se creuse l'écart entre l'esprit contemporain et l'esprit des rites. Et il existe ici un danger d'idéalisme.

Cependant les philosophes les plus contemporains pensent par référence au thème du sacré. Son absence dans la réalité quotidienne hante leur parole. Cela signifie que l'expérience du sacré pour l'homme moderne, pour celui qui refuse la conduite de la foi, demeure une réalité présente, même lorsqu'elle est vécue sur le mode de 1'absence.

N'est-il pas vrai que la parole de Nietzsche "Dieu est mort" est le signe de ralliement de tant des récents mouvements de pensée et d'action ? Pareillement, il semble que la méditation de Heidegger ait imperturbablement à commenter la parole du poète Hölderlin : "Nah ist, und schwer zu fassen, der Gott».(*)

Dès lors, pourquoi ignorer que plus anciennement et de manière plus fondamentale, le premier philosophe, Héraclite d'Éphèse, enracina la philosophie dans le terrain de la religion, plus, de la crise de la religiosité ? (**)

(*) "Il est proche, et difficile à saisir, le Dieu", Patmos.

(**) Qu'on se rappelle qu'à l'époque où écrivit Héraclite, vers la fin du VIè siècle av. J.-c., l'Ionie et Éphèse, où avaient régné ses pères, étaient passées sous la domination perse et qu'au milieu de ces catastrophes, les traditions religieuses avaient périclité, dévié, tandis que des cultes importés faisaient leur apparition.

Il est donc possible et peut-être même essentiel pour la pensée de parler des rites et de rappeler alors comme un avertissement la pensée obscure d'Héraclite, qui résonne encore à nos oreilles modernes :

Ce qu'on célèbre comme initiation parmi les hommes est profané plutôt que célébré (*)

Entendons ici comment la crise de la liturgie se trouve ramenée à son essence. Ce n'est pas le rite qui est malade mais le rapport de l'homme au rite, parce qu'il est faussé, inversé. Dès lors les rites ne sont plus que mensonges, mensonges inconscients à moins que n'intervienne la lucidité philosophique qui accuse et critique. La philosophie apparaît alors comme cette distanciation de la réflexion qui permet de penser le rite vécu, mais aussi d'exiger la vérité sur l'essence du rite, qui permet ainsi de revenir peut-être à une pratique plus authentique.

Héraclite semble condamner, mais plus profondément il invite à abandonner le style profanatoire pour retrouver la célébration. Mais ce que sont profanation et célébration, cela, nous ne l'entendons pas encore. Nous savons seulement qu'autour de ces deux attitudes se joue l'essence du rite.

Même le breuvage des mystes se corrompt
si on ne le remue pas pour préserver le mélange
(**)

(*) Héraclite, DK., n°14.

(**) Héraclite, DK., n°125.

Il fallait ajouter encore cet autre fragment héraclitéen, pour les philosophes mais aussi pour les hommes de religion, car il énonce, en haute langue archaïque, le devoir éternel de la pensée à l'égard du sacré. Pour bien le comprendre, notre intelligence moderne déshabituée du jeu symbolique doit rétablir le lien des signifiants à leurs signifiés. Le breuvage des mystes n'est autre que la boisson d'immortalité que l'on retrouve dans toutes les traditions religieuses.

Toujours et partout il apparaît comme d'origine non humaine mais donné aux hommes et depuis lors transmis sans interruption. Il est donc l'analogue des matières sacralisées par les rites, puis, par métonymie, du rite lui-même et sans doute symboliquement de l'enjeu même des rites : salut, immortalité et béatitude.

Or ce breuvage divin se "corrompt", c'est là un constat tragique et scandaleux. La source de vie peut finir par s'empoisonner et perdre ses vertus salvifiques.

Comment ? Pourquoi ?

La chose semble impossible s'il est vrai que toute tradition sacrée est fondée en Dieu, et y est fondée principiellement. C'est que peut-être la tradition ne serait pas sans rapport avec la trahison et le traître dans la tradition ne serait autre que le temps lui-même. Car avec le temps s'opère dans le breuvage comme un précipité qui l'altère et pourtant sans le temps l'accès aux données de la tradition demeure impossible, car il en est le support.

Aussi Héraclite ajoute-t-il : "À moins qu'on ne le remue", faisant symboliquement allusion, en un sens au moins, à la vie de la pensée. Il ne faut pas jeter le breuvage corrompu. (*)

(*) De peur de ne "jeter l'enfant avec l'eau du bain" selon l'admirable proverbe anglais, riche, dit-on, de la sagesse des alchimistes

Il ne faut pas davantage chercher à en produire un autre. Mais ces deux contresens si modernes étant évités, demeure une troisième possibilité, celle-là même de la pensée. Remuer, agiter, images du penser : car penser se dit aussi co-giter, agiter ensemble, et surtout parce que la pensée pour un Grec est logos, ce qui rassemble l'épars, ramène le multiple à l'un, et ainsi peut préserver le mélange.

Ne laissons pas le dépôt sacré s'altérer par indifférence ou scrupule excessif, mais accomplissons cette violence philosophique du geste et de la parole à laquelle invite Héraclite ! Alors seulement la tradition vivra. Pourtant, transmettre ne suffit pas, les Pères catholiques le rappellent. Il faut encore transmettre intégralement le dépôt de la tradition. Et l'intégrité est impossible à qui se contente de passivité : transmettre intégralement veut dire recevoir et faire passer dans un accueil qui ne s'oppose pas à l'action mais en est peut-être une des formes les plus hautes, car les plus libres. (*)

(*) C'est la spontanéité de tout accueillir qui en fait une manifestation de la liberté. Mais que l'accueil soit activité et non passivité, cela, seule une mentalité ayant désappris les habitudes occidentales "prométhéennes" ou "faustiennes" pourra le comprendre. D'où l'intérêt du détour par l'Orient.

Désormais notre sujet est amplement justifié et seul le principe de méthode doit être rappelé dans sa double exigence de rigueur personnelle inhérente à toute démarche philosophique et de conformité avec la vérité révélée. Dès lors, la rigueur subjective devant coïncider avec l'objectivité révélée de la vérité, ce qui ferait l'originalité de notre propos témoignerait en fait, non d'une force de la pensée, mais d'un écart de méthode.

Geneviève Trainar
(Sœur Marie o.p.)

Ed. Ad Solem. 2003.

Née en 1951 à Alger, Geneviève Trainar était jeune agrégée de philosophie lorsqu'elle entendit, au contact du couvent dominicain de Rangueil et de l'abbaye de Sylvanès, l'appel de Dieu à la vie monastique. Après quelques années passées au prieuré d'Eygalières en Provence (communauté de rite oriental) puis à l'Arche de Jean Vanier, elle est maintenant moniale dominicaine au monastère de Langeac, non loin du Puy en Velay.

4è de couverture :

Que nous le voulions ou non, nous sommes des modernes. Depuis notre naissance nous avons respiré l'air de la modernité, et cet air a imprégné le tissu de notre être, de notre intelligence. Les "raisons de croire" se sont obscurcies, notre foi s'est étiolée, notre espérance est presque éteinte. Le chemin qui depuis Héraclite menait de la philosophie à la louange, du monde des signifiants à celui du Signifié, de la terre au Ciel - ce chemin est fermé. Mieux, il n'apparaît plus : le nihilisme est parvenu à oblitérer la possibilité même de son existence dans la conscience de l'homme moderne.

Sommes-nous à notre insu, même croyants, définitivement pris dans les rets de la modernité ? Non, car contre cet enfermement de la pensée, "la mémoire rituelle a la capacité de détruire le cercle herméneutique vicieux où vertigineusement chaque signe renvoie à tous les autres, sauf au sens plénier, désespérément absent".

"Ainsi, en dépit du relativisme généralisé de notre époque, écrit Olivier-Thomas Venard dans sa postface, mais sans dénier l'épreuve nihiliste à laquelle sont soumis les croyants, Geneviève Trainar établit-elle solidement cette bonne nouvelle pour tout homme de bonne volonté : le rite permet, dès maintenant et pour qui y consent, de transfigurer le temps vécu. Et s'il est vrai que le nihilisme religieux est à la source de tous les autres, ce livre annonce aussi à la société occidentale que la culture doit devenir culte.


Cordialement à tous

Origenius

     

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