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Un conseil de lecture
par origenius 2012-03-12 17:39:10
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Je conseille ce livre depuis fort longtemps à toute personne désirant réfléchir sereinement sur "l'affaire Lefebvre". Son souci d'objectivité est à mon sens exemplaire.

Postface d'Émile Poulat :

Luc Perrin est-il un représentant de la "nouvelle histoire" religieuse ? En tout cas, il n'a pas eu à s'y convertir : il n'a jamais connu qu'elle, il est né après les grands combats qui divisèrent ses aînés. Il appartient à une nouvelle génération d'historiens qui n'imagine pas de rebrousser chemin et qui se trouve à l'aise dans l'exigeante liberté conquise sur des modèles étriqués. Alors, on savait ce qui était de l'histoire et ce qui n'en était pas, où trouver ses sources et comment les traiter sous peine d'en sortir.

Aujourd'hui, nous avons perdu nos idées claires à son sujet, après avoir découvert que tout peut être matière d'histoire, à la mesure de notre curiosité et de notre habileté, sans souci des frontières et des canons. Deux choses seulement, mais contraignantes, sont requises désormais de l'historien : qu'il se pose une question, un problème, et qu'il s'équipe en conséquence pour le résoudre. Tout est bon qui l'y aidera, s'il sait en user avec rigueur et méthode. Les "sciences sociales" sont un vivier où il peut puiser à volonté, et même les sciences tout court sont à sa disposition.

A quoi il ajoutera - ce n'est ni le plus facile ni le moins nécessaire - une large culture indéfiniment capitalisée. En histoire religieuse, pour s'en tenir à elle, quel chemin parcouru en moins d'un siècle quand on se reporte à ce qui était l'omnipotente "histoire de l’Église", avançant par pontificats, découpée en diocèses, congrégations ou saints personnages, avec toute la révérence exigée...

La nôtre est devenue moins édifiante et plus indiscrète, moins respectueuse et plus curieuse. Elle tient à sa liberté d'examen, offrant en contrepartie l'objectivité de sa démarche.

Pari tenu ? Sans doute inégalement, selon la maîtrise que chaque historien a de son art, selon la discipline dont témoigne son œuvre.
Pari tenable ? C'est, épistémologiquement, une question complexe et ouverte : on n'en débattra pas ici. Tout lecteur appréciera donc si, à son goût, Luc Perrin a tenu le pari. Mais, pour le faire équitablement, il devra d'abord mesurer la difficulté avec exactitude et précision.

L'auteur de ce livre, obligé à faire "bref", laisse entrevoir une information poussée et contrôlée qui ne se borne pas à une biographie ou à une chronologie nourries de faits élémentaire. Il a cherché à comprendre et à peser les enjeux de cette crise dans toutes ses dimensions. Il a su garder sa distance dans la bienveillance sans complaisance qu'il accorde à ses protagonistes et, surtout, éviter toute polémique. Sans être théologien ni canoniste ni liturgiste - ce ne sont pas des savoirs qu'on enseigne à l'Université - il a évité de réduire la crise à ses aspects politiques ou disciplinaires ; il en a dégagé le fond doctrinal et spirituel.

"L'affaire d'Écône" est au premier chef une affaire de foi, même s'il faut aussitôt ajouter de foi historiquement et psychologiquement vécue dans une situation déterminée. Après l'avoir lu, que peut en penser un observateur attentif de ce catholicisme intransigeant dont l'histoire a été si conflictuelle et dont provient le courant traditionaliste ? Pour ma part, je continue à estimer que ce conflit était inéluctable mais que son issue - les sacres du 30 juin 1988 - ne l'était pas.

L'affaire Lefebvre vient de loin : elle est un aboutissement du long débat qui, depuis la Révolution française, divise les catholiques et affronte l’Église romaine à la société moderne. Un débat souvent confus et passionnel où, entre le Concordat de Pie VII avec Bonaparte et la Conciliazione de Pie XI avec Mussolini, le Ralliement de Léon XIII a pu paraître renier le Syllabus de Pie IX, avant de conduire à Vatican II.

En d'autres termes, l'Église romaine a toujours su tenir et prendre acte des "faits accomplis" sans leur sacrifier ses principes, Mais, d'une part ces faits n'ont jamais eu les moyens de résoudre les problèmes de fond en litige, de dissoudre le noyau dur de l'opposition entre la tradition catholique et les idéaux modernes : il ne s'agit que d'ajustements à une situation. D'autre part, ils sont eux-mêmes le fruit des principes dénoncés par 1'Église et toujours actifs dans la société : en ce sens, ils restent une source permanente de désaccords entre catholiques.

Les sacres du 30 juin ont ouvert un troisième front : entre traditionalistes eux-mêmes, chez qui s'installe et s'exacerbe "une sorte de guerre civile inexpiable". Les fidèles de Mgr Lefebvre ne pardonnent pas leur trahison à ceux qui refusent de suivre le fondateur d'Ecône. A ce jour, le dernier mot, c'est la question, demeurée sans réponse, de Jean Madiran à l'archevêque d'une paroisse personnelle sans territoire défini et sans diocèse constitué :

"Est-il désormais établi que l'on ne peut faire son salut dans l'Église visible, la société des fidèles sous l'autorité du pape ? Faut-il obligatoirement en sortir pour ne pas perdre son âme ?"
(Itinéraires, déc.1988-janv. 1989, n° 328-329, p. 5).

A terme, on ne voit guère que la dérive accrue d'une petite Église catholique de rite traditionnel, endurcie contre le modernisme libéral de l'Église mère et les hérésies de ses pasteurs.

S'ensuit-il, dans celle-ci, un mouvement de restauration, comme on le voit écrit ? A le supposer, celui-ci aurait des causes plus profondes et plus amples. Le traditionalisme n'est pas seulement la mauvaise conscience de l'Église, un rappel de ce dont elle s'est détachée parfois sans grande réflexion. Il est aussi la simple conscience de problèmes non résolus, tandis que s'éveille dans l'Église une conscience neuve : le prix dont ont été payés les problèmes jugés résolus, le déficit que doit inscrire tout bilan un peu poussé du siècle écoulé. Sur les catholiques d'avant-hier, on peut lire de grandes sévérités : par exemple sur Louis Veuillot.

Pourquoi leur échapperions-nous, et en vertu de quel privilège ? Le débat sur la "restauration" est à deux pointes : l'épaisse obscurité dans laquelle avance ici-bas l'homo viator, les discussions et les contestations réciproques qui s'y déroulent ; la difficile objectivité des travaux savants qui essaient d'en rendre compte.


L'affaire Lefebvre
Par Luc Perrin
Histoire et analyse du schisme de 1988. Les enjeux d'une rébellion.
Editions Cerf/Fides.
Paru : Mai 1989
128 pages
9 euros

     

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