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La complexité et la diversité des origines de cette situation.
par Scrutator Sapientiæ 2011-10-02 07:49:53
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Bonjour et bon dimanche à tous,

I. Le plus concrètement et précisément possible :

1. La vidéo de SOS Education "cible" à raison les méthodes d'apprentissage de la lecture et du calcul, elle pourrait également "cibler", avec le même bien-fondé, les méthodes d'apprentissage et les programmes d'enseignement de l'histoire et des sciences, tout au long de la scolarité, méthodes dont on peut dire qu'elles ne suscitent pas, mais, au contraire, tarissent, bien des sources de "vocations".

2. La même vidéo s'en prend également au décalage croissant entre l'augmentation apparente des moyens accordés à l'Education nationale, et la diminution effective des résultats obtenus par l'Education nationale, dans le cadre de comparaisons internationales qui confirment le décrochage des performances du système éducatif français, par rapport aux systèmes éducatifs d'autres pays de l'OCDE, dont les économies et les sociétés sont plus ou moins comparables.

3. Il est normal que quand vous avez des méthodes d'apprentissage, des programmes d'enseignement, à tout le moins, perfectibles et recentrables, et que vous persistez à les utiliser, au lieu de les améliorer ou de les restructurer, vous ayez à l'arrivée, même avec des moyens, en apparence, croissants, des résultats de plus en plus préoccupants. C'est le contraire qui serait étonnant, voire injuste.

4. Enfin, on peut toujours s'interroger sur la répartition des rôles entre l'Etat opérateur, à la base, et l'Etat régulateur, au sommet, dans le cadre de l'école : quand un Etat veut trop en faire, le risque est celui de l'enlisement, pour cause de gigantisme ; si l'Etat était à la fois

- un peu plus régulateur, donc plus bienveillant mais aussi plus vigilant,

- un peu moins opérateur, sans se retirer en entier pour autant,

peut-être que le système éducatif, mais aussi le système audio-visuel, fonctionneraient davantage au service de toute la société, au lieu de ne fonctionner, dans les faits, c'est ainsi, qu'au service d'une partie de l'économie.

II. Mais là où cette vidéo se trompe, c'est sur les points suivants.

1. D'abord, elle "cible", à tort, les personnels administratifs et les syndicats d'enseignants, ce qui ne signifie absolument pas que ceux-ci ont toujours raison de mettre en avant des revendications catégorielles à caractère apparemment uniquement quantitatif.

2. Pour ma part, je m'attendais à ce que cette vidéo s'en prenne plutôt aux professeurs en sciences de l'éducation et aux inspecteurs pédagogiques généraux et régionaux ; il ne m'appartient pas de dire si cela aurait été conforme à la réalité de leurs responsabilités respectives, dans l'implantation puis l'aggravation de la crise de l'école, au sens large, mais la mise en cause de ces professeurs et de ces inspecteurs aurait été conforme à la logique qui semble être celle de cette vidéo, aussi je ne comprends pas qu'elle n'en parle pas.

3. Elle ne s'en prend pas davantage aux véritables responsables de la situation, dont elle déplore les conséquences de la dégradation de l'école, responsables qui sont situés bien plus dans les sphères économique et politique que dans la sphère éducative, à laquelle on demande tout et le contraire de tout, depuis bientôt quarante années.

4. Or, il n'est ni impossible, ni, je l'espère, interdit de penser et de dire que

- d'abord, depuis 1975, avec la loi Haby,

- ensuite, depuis 1989, avec la loi Jospin,

- enfin, depuis 2005, avec la loi Fillon,

- l'objectif officiel n'est plus, avant tout, l'édification intellectuelle, par l'école-instruction, sauf pour le plus petit nombre possible, destiné aux CPGE, puis aux "grandes écoles"

mais

- le résultat effectif risque fort de devenir, un peu plus, chaque année, la fragilisation intellectuelle, dans l'école-garderie, pour le plus grand nombre possible.

5. Le véritable objectif, prescrit, de facto, par le pouvoir économique à la classe politique, et permis par celle-ci, de facto, au système éducatif et au système audio-visuel, c’est l’abêtissement, l’asservissement, l’endormissement, l’évanouissement des structures mentales des enfants, et notamment de ceux issus des classes moyennes, afin que ceux-ci ne disposent pas ou plus

- des moyens d’analyser les origines et les conséquences de la mondialisation ultra-libérale dont ils sont les victimes ;

- des moyens de rivaliser avec les enfants issus des classes supérieures, au sein du marché du savoir, puis au sein du marché du travail.

6. Qui n’a pas compris cela n’a rien compris à l’essentiel de ce qui se joue et se noue, depuis le milieu des années 1970, à l’école et à la télévision : la crise de la réception et de la transmission des catégories et des comportements n’est pas accidentelle et subie, mais intentionnelle et voulue.

7. Vous disposez d’un très bon indicateur sur l’orientation générale qui est donnée au système éducatif, dans la durée et en profondeur, si vous analysez l’évolution des volumes horaires d’enseignement, d’une part, en Français et en Mathématiques, d’autre part, dans les options diverses et variées, tout au long d’une scolarité normale ou typique, depuis le milieu des années 1970.

8. Les performances constatées et déplorées ne sont pas en contradiction, mais en conformité, avec cette orientation générale ; ce qui constitue une insulte et une offense, à destination de l’intelligence humaine, c’est de faire croire, sous prétexte que les conséquences sont subies, que les origines, elles, n’ont jamais été voulues, alors qu’elles n’ont pas cessé d’être voulues, depuis bientôt quatre décennies.

9. Même les professeurs en sciences de l’éducation, même les inspecteurs généraux et régionaux, qui sont, en apparence, les concepteurs et les serviteurs "en chefs" de cette orientation générale, sont soumis à une ambiance, mais aussi à une injonction, qui provient de bien plus haut, de bien plus loin, depuis bien plus longtemps qu’on ne le dit souvent.

10. Comprenez bien qu’il ne faut pas, je dis bien : qu’il ne faut pas, ou plutôt, qu’il ne faut plus, que nos enfants, que nos jeunes,

- acquièrent de "trop grandes" capacités de comparaison et de compréhension critérisées, analytiques et évaluatrices, de la période actuelle, donc de l'économie et de la société actuelles, de la mentalité et de la moralité actuelles, du mode de civilisation et de développement actuel, par rapport à telle ou telle période antérieure ;

- acquièrent une "trop grande" aspiration ni une "trop grande" aptitude à la plus nécessaire distance critique, à la plus salutaire indépendance intellectuelle, vis-à-vis du conformisme et du court-termisme matérialiste-productiviste, hédonitariste-humanitariste, qui sont constitutifs d'un climat ambiant hégémonique ;

- s’approprient "un peu" ou "beaucoup" trop le sens de l’effort et du plaisir intellectuels, le sens de la connaissance et de l’expérience de la discipline, de la connaissance et de l’expérience des disciplines, sans lesquels

o aucune combinaison, intra-mentale et psychologique, entre curiosité et studiosité, n’est réalisable, au cours de la scolarité ;

o aucune appétence, intra-morale et axiologique, pour la vérité objective et pour la liberté responsable, n’est envisageable, par la suite.

III. Continuation du même sujet

1. Le cœur nucléaire de l’enjeu crucial de la crise du système éducatif est là, et pas ailleurs ; certes, la problématique de l’apprentissage de la lecture et du calcul, de l'enseignement de l’histoire et des sciences, est une problématique extrêmement importante, mais elle-même n’est que le produit et le reflet d’une problématique beaucoup plus fondamentale, celle que je viens d’essayer de décrire.

2. Comprenez bien à quoi doivent s’attaquent les interrogateurs et interpellateurs des députés, des sénateurs, des ministres, des médias, des parents, et de l’opinion publique : ils ne doivent pas s’attaquer avant tout aux personnels administratifs ni aux syndicats d'enseignants, mais ils doivent s’attaquer avant tout aux donneurs d’ordres qui ont décidé, calmement et fermement, à l’abri des médias et des regards indiscrets, que nos enfants, que nos jeunes, seraient à la fois de moins en moins cultivés et de plus en plus diplômés, de plus en plus facilement abêtis et de plus en plus difficilement employés.

3. La fragilisation intellectuelle, sur le marché du savoir, est en effet un mode privilégié de condamnation des enfants et des jeunes des classes moyennes à l’acceptation douloureuse (à l’incompréhension des origines et à la subordination aux conséquences) de leur précarisation économique ultérieure, sur le marché du travail.

4. Voilà ce qui constitue tout à la fois le motif et le ressort de ce qui est dénoncé dans cette vidéo, alors qu'elle ne dénonce pas explicitement la spécificité de ce motif et de ce ressort.

5. Or, croyez-vous un seul instant qu’il soit dans l’intérêt des principaux responsables économiques et politiques de ce pays que nos enfants, que nos jeunes, soient en mesure de connaître et de comprendre les logiques éducatives et audio-visuelles qui sont à l’œuvre, alors qu'ils en sont les premières victimes, puis en mesure de se mobiliser et de s’organiser, pour commencer à s’y opposer, à y résister ?

6. Les lycéens et les étudiants ont pourtant beaucoup plus de raisons d’ordre matériel de le faire, mais aussi beaucoup moins de moyens d’ordre cognitif et culturel pour le faire, qu’en 1968, et pas seulement en France, loin de là ; certes, l'école n'a pas pour vocation première de transformer nos enfants en apprentis révolutionnaires, mais a pour mission principale de les transformer en individus intelligents, et non en conformistes exécutants.

7. Ce qui importe, c’est que l’on redécouvre que c’est la connaissance qui est libératrice, et que c’est l’ignorance qui est asservissante, alors que c’est à peu près le contraire que l’on s’ingénie à faire croire aux jeunes, depuis bientôt quarante ans ; l’exigence, c’est « réac » et c’est « relou », et l'excellence, ce n'est pas la conséquence légitime du "bachotage", mais la contrepartie illégitime du "fayotage" : voilà ce que la confusion contemporaine entre égalité républicaine et démagogie éducative et audio-visuelle leur a mis dans l'esprit, depuis bientôt quarante ans.

8. Au terme de ces quelques réflexions, je considère que le système éducatif est bien plus victime que coupable des logiques que je dénonce, ce qui n'est pas exclusif du fait qu'il n'est pas de pire victime que les victimes consentantes, et ce qui ne signifie pas qu’il ne faut pas réformer la « vie intérieure » du service public d'éducation.

9. Je dénonce également le fait suivant, auquel cette vidéo ne semble pas prêter une attention évidente ou suffisante : le système éducatif est soumis à la concurrence déloyale du système audio-visuel au sens large, système moins exigeant et plus séduisant, moins profitable et plus agréable, que l’école, dans ce qu’elle a vocation à avoir de plus structurant ; cette concurrence nuit énormément à la concentration, à la motivation, aux résultats scolaires, de bien des enfants.

(Et cela, dans l'absolu, renvoie à la responsabilité des parents, quand il y en a encore deux, en tant que membres actifs de la communauté éducative, et non à celle des personnels ou des syndicats)

10. Il y a, au sein de l’école, les méthodes dominantes d’apprentissage de la lecture et du calcul, qui sont parfois bien plus des méthodes de devinette ou de visualisation des résultats, en surface, que de déchiffrage et d'appropriation des mécanismes, en profondeur, et qui souvent problématiques, sinon catastrophiques.

Mais il y a aussi, autour de l’école, les méthodes actuelles, essentiellement audio-visuelles, d’imposition aux individus les plus influençables d’une confusion permanente entre civilisation, désirs-loisirs-plaisirs, et divertissement.

C’est la combinaison entre ces deux types de méthodes qui explique grandement le climat mental ambiant : la survalorisation de l’approximation superficielle, potentiellement arrangeante et consensuelle, et la dévalorisation de l’exactitude approfondie, potentiellement dérangeante et dissensuelle.

(Vous aurez reconnu ici-même l'origine des activités de découverte à caractère ludo-éducatif, dans le cadre desquelles la confusion est entretenue, entre s'amuser et apprendre, peut-être sous prétexte qu'une activité intellectuelle nécessitant avant tout du rabâchage, des exercices répétitifs, est par trop rébarbative, nécessite l'acquisition puis l'activation d'une studiosité inacessible, compte tenu de ce que sont devenus les enfants et le jeunes...)

IV. L'autorité, les missions, les moyens (je ne développe pas)

- quand les ministres auront davantage d'autorité réglementaire et disciplinaire effective sur les enseignants et sur les élèves,

- quand on demandera moins tout et le contraire de tout à l'école, puisqu'on lui demande de relever à la fois le défi de la quantité, de la masse, et de la qualité, du niveau, alors qu'il faut commencer par relever le défi des fondements cognitifs et des contenus culturels,

- quand on lui donnera à la fois un peu plus de moyens et beaucoup plus de devoirs d'en faire bon usage, alors qu'elle fonctionne souvent, à tout le moins, en apparence, au "saupoudrage" synonyme de "gaspillage",

cela ira "un peu" mieux, à condition que ces trois axes de progression soient mis en forme puis en oeuvre dans la longue durée et dans la grande profondeur, car ce qui est le plus indispensable, c'est la constance et la fermeté de chacun et de tous, dans la même direction, au service de l'ensemble de la nation.

Une dernière remarque, iconoclaste, s’impose à moi : sachez, en effet,

- que la part de la dépense intérieure d'éducation dans le produit intérieur brut de la France,

et

- que la contribution du Ministère de l’Education nationale, dans la composition de cette dépense intérieure d’éducation,

sont, l’une et l’autre, en diminution tendancielle, depuis le milieu des années 1990, au moins jusqu'à l'année 2008 incluse.

Et sachez également que l’une des principales raisons pour lesquelles le budget de l’Education nationale augmente chaque année n’est autre que le financement de la prise en compte

- du GVT, le glissement vieillesse technicité, la conséquence financière de l’ancienneté des personnels qui sont en activité,

- des pensions civiles, c’est-à-dire des retraites des personnels qui ne sont plus en activité.

Bon dimanche à tous.

Scrutator.

     

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 l'Education Nationale en faillite par jejomau  (2011-10-01 09:32:35)
      Attention, vidéo dans l'erreur, sur quelques points importants. par Scrutator Sapientiæ  (2011-10-01 10:02:35)
          La complexité et la diversité des origines de cette situation. par Scrutator Sapientiæ  (2011-10-02 07:49:53)
              Encore des idiots utiles... par bbdg  (2011-10-02 12:08:18)
              une autre vidéo élargissant la problématique par jejomau  (2011-10-02 15:13:55)
              J'espère que vous n'êtes pas prof dans la vraie vie ! par Patapouf  (2011-10-02 16:16:31)
                  J'essaierai donc d'être plus concis et précis à l'avenir. par Scrutator Sapientiæ  (2011-10-02 16:33:00)
                      Merci de votre gentillesse par Patapouf  (2011-10-02 18:38:30)
              Merci par Jeanne Smits  (2011-10-03 18:28:32)
                  A. Finkielkraut, pour remercier, notamment, Jeanne Smits et Patapouf par Scrutator Sapientiæ  (2011-10-03 21:30:20)


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