Le Journal d'un curé de campagne, par Yves Daoudal 2011-06-27 10:28:22 |
|
Imprimer |
de Bernanos.
Parce que c'est beaucoup plus qu'un roman. J'ai essayé de dire pourquoi dans le livre posthume de Dom Gérard ("50 livres") - je m'aperçois que j'ai oublié de dire qu'on y trouve aussi l'une des plus belles pages qui aient été écrites sur la Sainte Vierge.
Le Journal d’un curé de campagne : ce livre de Georges Bernanos est une sorte de miracle. Voilà un roman (?), journal intime d’un jeune prêtre souffreteux auquel il n’arrive absolument rien de « romanesque », qui est devenu un « best seller », et qui est universellement considéré comme un chef-d’œuvre de la littérature du XXe siècle toutes langues confondues.
Si ce livre a obtenu un tel succès, alors qu’il aurait dû avoir pour destin, a priori, d’aller moisir sur des étagères de sacristie ou de faire éventuellement les délices d’intellectuels catholiques torturés, c’est qu’il est criant de vérité. De la vérité sur l’homme, sur Dieu, sur l’Eglise. La vérité la plus nue, la plus rude, et la plus profonde. Et cela ne peut laisser personne indifférent, croyant ou incroyant. A moins d’avoir abandonné toute idée d’humanité.
C’est pourquoi l’incroyant (?) Robert Bresson, adaptant ce livre à l’écran, sans renoncer en rien à l’austérité du texte, l’accentuant même, a signé de son côté un chef-d’œuvre du cinéma français et mondial.
Le génie de Bernanos est de faire que ce texte, présenté comme celui d’un jeune prêtre maladif et maladroit qui raconte sa vie ordinaire, dans un style d’une extrême simplicité, plonge au plus profond de l’âme humaine, non seulement par l’entremise de ce jeune curé, mais par les personnages qu’il rencontre et qui forment une galerie de l’humanité (ou une danse macabre…).
Au centre du livre se trouve le thème central de Bernanos, l’angoisse. Il tente de la définir à plusieurs reprises, jusqu’à ce sommet absolu : « Je crois de plus en plus que ce que nous appelons tristesse, angoisse, désespoir, comme pour nous persuader qu’il s’agit de certains mouvements de l’âme, est cette âme même, que, depuis la chute, la condition de l’homme est telle qu’il ne saurait plus rien percevoir en lui et hors de lui que sous la forme de l’angoisse. » C’est la blessure du péché originel, que l’homme tente d’oublier par une agitation permanente. Mais la plaie reste béante, et la seule façon de la traiter est la prière. Il y a des pages d’un mysticisme sublime sur la prière, sur la difficulté de la prière, mais aussi sur la vraie joie surnaturelle qu’elle engendre.
Une lecture rapide du livre donne l’impression qu’il est extrêmement sombre, que Bernanos se complaît dans le désespoir. C’est une terrible erreur de perspective. Car le thème de l’angoisse est inséparable du thème de la joie. Une joie profonde, inaltérable, la joie du Royaume, celle que donne l’Eglise. Tout ce que vous avez fait contre l’Eglise, dit le curé de Torcy, vous l’avez fait contre la joie.
Et le curé de Torcy (sorte de double du narrateur, mais au caractère diamétralement opposé) venait de parler de l’esprit d’enfance. Autre thème majeur, lié aussi à celui de la pauvreté, et à celui de l’importance des « petites choses ». Ici Bernanos montre sa proximité avec sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, dont la spiritualité irrigue toute son œuvre. Et l’écrivain et la carmélite se retrouvent aussi dans la vénération de Jeanne d’Arc, ce qui conduit à des pages admirables sur la chrétienté.
Comment des non-croyants peuvent-ils se passionner pour tant de considérations religieuses qui leur sont étrangères ?
C’est que Bernanos ne fait pas un traité de théologie. Son discours est concret, incarné dans des êtres qui vivent, qui souffrent, qui se débattent… C’est dans la vie concrète que se révèlent les abîmes de la condition humaine. Et l’on ne peut qu’être captivé par l’extraordinaire combat surnaturel entre le petit curé et la comtesse, entre un prêtre apparemment médiocre et une châtelaine apparemment stupide, combat dont le monde ne saura rien, mais dont l’enjeu est pourtant la vie ou la mort, spirituelle comme physique…
C’est par cette incarnation de la foi et de son refus, dans le concret des personnages, que le Journal d’un curé de campagne est en effet un vrai et grand roman, en même temps qu’il est une source de vie spirituelle.
Soutenir le Forum Catholique dans son entretien, c'est possible. Soit à l'aide d'un virement mensuel soit par le biais d'un soutien ponctuel. Rendez-vous sur la page dédiée en cliquant ici. D'avance, merci !
|