Apologie pour l’Église de toujours suite et fin par R.-Th. Calmel, O. P. Itinéraires n° 155 par Diafoirus 2011-05-09 12:24:43 |
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Apologie pour l’Église de toujours
suite et fin
par R.-Th. Calmel, O. P.
V. – Le messianisme de l’Église
Comme les pouvoirs de l’Église dérivent de ceux du Christ, comme sa sainteté est celle du Christ répandue et communiquée, son messianisme est l’expression du seul messianisme véritable, celui du Christ Jésus, notre Seigneur et notre Roi. Regnum meum non est de hoc mundo… Tu dicis quia Rex sum Ego ( Note : Saint Jean, XVIII, 36-37. – Voyez l’Évangile de la fête du Christ-Roi au dernier dimanche d’octobre ; ou la Passion selon saint Jean au Vendredi-Saint. ). Messianisme sans rien de nébuleux ou d’impur, d’utopique ou de revendicatif, il annonce aux hommes et il leur apporte même ici-bas, en un certain sens, libération, renouvellement et paix. Mais c’est du péché que l’Église nous délivre en nous baptisant dans la Passion du Christ ; elle ne met pas fin obligatoirement aux servitudes de la vie économique, ni aux oppressions des tyrannies multiformes. (« Nul s’il n’est rené de l’eau et de l’Esprit ne peut entrer au Royaume de Dieu » (Jo. III, 5). « Vous me cherchez parce que vous avez été rassasiés ; cherchez non une nourriture périssable, mais celle qui demeure pour la vie éternelle » (Jo. VI, 26-27).) – Semblablement la paix que dispense l’Église n’efface pas les frontières entre les nations, ne supprime pas les traditions particulières à chaque patrie, n’exempte point les États de veiller chacun à ses propres intérêts ; car la paix de l’Église n’est pas d’abord située au niveau des sociétés temporelles, mais bien au niveau de la foi, de l’amour, de la commune docilité à une hiérarchie d’ordre sur-naturel. (« Pierre… je te donnerai les clefs du Royaume des cieux » (Matt. XVI, 19). – « Je vous ai dit ces choses afin que vous ayez en moi la paix ; dans le monde vous aurez à souffrir (bien) des afflictions ; mais confiance, j’ai vaincu le monde » (Jo. XVI, 33).)
Il est trois passages de l’Évangile qui expriment admirablement l’intention et le grand dessein du messianisme de l’Église : Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice et tout le reste vous sera donné par surcroît (Matt. VI, 33). Une seule chose est nécessaire ; Marie a choisi la meilleure part et elle ne lui sera pas enlevée (Luc X, 42). Je suis roi, mais mon Royaume ne vient pas d’ici-bas (Jo. XVIII, 36-37).
Le messianisme de l’Église commence par distinguer spirituel et temporel ; deuxièmement il se tient au niveau de la conversion du cœur et de la vie de la grâce ; il exige enfin le consentement à la croix, aussi bien dans le temporel que dans le spirituel. Son but n’est aucunement de supplanter les royaumes terrestres ni de remplir la mission qui leur est confiée. Dans la mesure cependant où il est reçu par ces royaumes, il y fait fleurir une juste paix politique, pax christiana ; la vallée de larmes demeure sans doute une région d’exil, d’épreuve et de combat, mais loin d’être, comme le monde moderne, une anticipation de la géhenne avec ses cris affreux et ses grincements de dents, la vallée de larmes devient un séjour habitable, non dépourvu d’une très pure douceur, qui laisse pressentir, à travers les déchirements, les consolations éternelles de la patrie céleste. Sans cesser d’être la vallée de larmes, la terre devient le pays des béatitudes évangéliques ( Note : On peut se reporter à notre essai sur la vie spirituelle Sur nos routes d’exil, les béatitudes (Nouv. Édit. latines, 1960). ).
Le messianisme de l’Église est marqué d’une triple empreinte : vie de la grâce communiquée par les pouvoirs sacramentels ; adoration de la croix ; distinction entre le spirituel et le temporel et soumission du second au premier. Quand ces empreintes font défaut ou qu’on les efface c’est alors un autre messianisme qui envahit le monde : messianisme charnel et judaïque ; maçonnique et communiste ; celui du diable et de ses suppôts. On fascine les hommes par des promesses de liberté, de communion et de paix ; mais la liberté est factice lorsque le cœur humain n’accepte pas de se laisser toucher par la grâce, car alors il ne surmonte pas la tyrannie de l’orgueil et des passions. De même la communion est artificielle lorsque les personnes et les sociétés sont soustraites aux seuls pouvoirs qui fassent voler en éclats l’égoïsme et le mensonge : les pouvoirs surnaturels et hiérarchiques de l’Église du Christ. Quant à la paix, en dehors de l’amour divin, elle ne peut être que le morne résultat, sous la direction de l’État totalitaire, du fonctionnement très perfectionné de la propagande et de la police ; elle est à l’image de cet ordre maudit qui préside à l’Enfer.
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Que, par une aberration sans précédent, des hommes d’Église se fassent désormais les hérauts et les pourvoyeurs des mouvements de messianisme terrestre, il n’est hélas plus possible d’en douter. « Qui a pris au sérieux l’appel des églises chrétiennes en faveur du tiers-monde, pendant la deuxième décennie du développement des peuples ? Qui a… pris en considération la proposition du Pape à l’O.N.U. de lever un impôt international pour faire justice aux opprimés de la terre ? Combien sont-ils ceux qui militent pour une politique du partage et du respect entre tous les humains ? » Telle est la proclamation du Cardinal-Archevêque de Paris ( Note : Le Journal La Croix, 29-30 novembre 1970. ). On pourrait continuer sur la même lancée et dire équivalemment, comme tant de prêtres « post¬conciliaires » : « Offensés et humiliés de tous les pays, regroupez-vous en des internationales supra-religieuses et construisez une humanité libre et fraternelle, par delà tous les dogmes, toutes les morales et tous les rites. Croyants de toutes les religions et incroyants de toutes les sectes, associez-vous dans un grand office international des opinions religieuses ou irréligieuses : la réussite collective de l’humanité, voilà le dieu de l’avenir. »
A tous ces prêtres qui ont perverti le langage évangélique que répondre sinon que, pour promouvoir dans une ligne de solidarité non chrétienne, indifférente même à toute confession, le développement de notre espèce malheureuse, les hommes n’ont que faire de leur évangile sans la grâce. – Ô prêtres égarés qui trahissez votre sacerdoce, sachez donc que les hommes et les peuples pour réaliser ce que vous venez leur prêcher n’ont pas besoin de vous avoir entendus. Vos sermons les ennuient et votre messe est inutile. Pour organiser à l’échelle de la planète le confort et la sécurité, pour faire de cette organisation la suprême loi, on n’ira quand même pas s’adresser aux ministres de Jésus-Christ, aux prêtres du Testament Nouveau et Éternel. Votre mission n’est pas là. Francs-maçons et Contre-Église feront beaucoup mieux. Il se peut que la Contre-Église vous sache gré un instant de lui avoir amené une clientèle catholique ; mais ce travail une fois terminé elle se passera fort bien de vos services. Vous n’êtes pas faits pour cela.
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L’Église, ainsi que l’histoire nous le prouve, n’est pas à l’abri des faux-papes. Mais elle est trop sainte, les pouvoirs qu’elle tient du Christ sont trop divinement assistés pour que, dans ces moments de grande épreuve, elle ne discerne promptement le vrai Pape, qui condamne le faux et consolide la chaîne de la continuité un instant vacillante. – L’Église, qui n’est pas à l’abri des faux-papes, n’est pas non plus à l’abri de n’être jamais gouvernée par quelque Pape énigmatique dont certains actes porteraient la marque du faux-messie. Au temps de la chrétienté médiévale ou classique il était bien difficile d’envisager pareille éventualité, car s’il avait pris fantaisie à l’un des Souverains Pontifes d’alors de vouloir jouer au faux messie il eût été promptement rappelé à l’ordre et tiré de ses illusions, tant il aurait heurté de front non seulement l’intérêt des princes chrétiens mais leur foi et leur bon sens. Or nous voici entrés dans une époque où la chrétienté est en déroute : le temporel, pour une grande part, est asservi à des institutions de mensonge, intrinsèquement perverses, contraires au droit naturel non moins qu’à l’Évangile ; par ailleurs l’épiscopat est choisi de plus en plus selon un critère non incompatible avec la Révolution anti-chrétienne : ne pas entrer en lutte avec des organisations politiques contre-nature, ne pas déplaire aux dirigeants, manifestes ou dissimulés, de pareilles organisations. Voilà pourquoi ( Note : Ces raisons n’ont pas frappé le Cardinal Journet qui, parlant de la Papauté « trahie par certains de ses dépositaires » explique pourquoi de nos jours « ce danger est aboli » du fait de la réduction considérable des possessions temporelles. Le danger a pris une autre forme, voilà tout. (Voir l’Église du Verbe Incarné t. II, p. 840.) ) on se demande quel obstacle majeur rendrait absolument impossible l’avènement de quelque Pape étrange sur qui le faux-messianisme exercerait une sorte de fascination. Reste toutefois contre la démesure de certains égarements d’un Pape semblable l’obstacle suprême, et celui-là infranchissable, de l’assistance du Saint-Esprit. Cette assistance, on le sait, ne va pas à rendre le Pape de tout point indéfectible, mais ses effets dans les cas les plus défavorisés, sont encore extraordinairement précieux : garantir l’infaillibilité ; maintenir la défectibilité du Vicaire du Christ à l’intérieur d’un cercle rigoureusement circonscrit de sorte que, quelles que soient les fautes, il n’impose pas d’hérésie formelle ( Note : « Heureusement nous autres nous avons le Pape, à la différence des Protestants » me répondait avec intrépidité une bonne chrétienne, « inconditionnelle » des rites nouveaux, à qui j’expliquais mon refus des messes polyvalentes. Cette parole qui exprimait un sursaut de la foi, il serait impie de l’affaiblir d’aucune manière, mais il est utile et chrétien de chercher à l’expliciter correctement. – Heureusement nous avons le Pape, pour garder dans l’Église la doctrine et les sacrements, pour paître tout le troupeau du Seigneur, agneaux et brebis, prélats et simples fidèles, pour guider et corriger ce troupeau soit par les décisions infaillibles du Magistère extraordinaire, soit plus généralement par les actes du Magistère ordinaire qui se tiennent dans la continuité de la Tradition. – Heureusement nous avons le Pape, non pour méditer à notre place les mystères de la foi, mais pour être éclairés et défendus dans notre méditation personnelle par son enseignement qui est assisté de l’Esprit de Dieu ; non pour exercer à la place des évêques et des prédicateurs le ministère qui leur incombe, mais pour leur permettre d’accomplir ce ministère dans la vérité, sans faire de faux-pas ni égarer les âmes. – Malheureusement nous avons quelquefois de mauvais Papes pour trahir, dans une certaine mesure, l’Église et la Papauté ; mais leur trahison a nécessairement des bornes car ils sont préservés de pouvoir enseigner formellement l’hérésie. Même avec de mauvais Papes le chrétien ne fait pas fausse route quand il suit celles de leurs prescriptions qui se situent dans la ligne de la Tradition de l’Église ; car dans des prescriptions de cet ordre les mauvais Papes ne sont pas mauvais mais bons et bienfaisants. – Heureusement nous avons le Pape, non pour nous empêcher d’ouvrir les yeux en obéissant et pour nous imposer l’horrible déformation d’une obéissance qui refuse ou qui néglige d’y voir clair ; non pour nous interdire jamais aucune résistance, quel que soit le contenu de l’ordre donné ou la forme dans laquelle il est donné ; non pour nous épargner toute épreuve dans l’obéissance ; mais d’abord pour nous épargner l’épreuve qui serait intenable d’être privés, dans les choses mêmes du Christ, d’un Vicaire visible, universel, infaillible ; ensuite pour nous permettre de garder la paix, même lorsque notre obéissance est mise à très rude épreuve, parce que nous devons résister à des mesures ou à des ordres qui induisent à pécher, soit qu’ils s’opposent aux vertus morales, soit qu’ils s’opposent dans une certaine mesure à la foi elle-même en négligeant par exemple de réprimer les hérésies. La résistance ne ferait perdre la paix que si les ordres ou les mesures qui exigent notre refus étaient à la fois interdits par Dieu au titre où il parle par sa loi naturelle ou révélée, et prescrits par Dieu au titre où il parle par son Vicaire. Nous serions voués alors à un conflit insoluble. Mais nous sommes assurés par avance que cela ne peut se produire. Lorsqu’en effet le Pape ordonne, ou omet de condamner alors que cela est requis, des actes gravement coupables, qui sont contraires soit à la morale, soit même, à certains égards, à la sauvegarde de la foi, il n’agit plus comme Vicaire du Christ. Ce n’est plus Jésus-Christ qui parle par sa bouche. Lui résister alors ce n’est pas résister à Jésus-Christ ; c’est au contraire obéir à Jésus-Christ ; c’est de plus honorer la dignité du Vicaire de Jésus-Christ que de ne pas lui céder sur un point où il déshonore cette dignité. (Et parce que nous rendons honneur à sa dignité, serait-ce de cette façon inattendue, notre attitude est respectueuse et filiale.) Agir ainsi c’est être en accord à la fois et avec le Seigneur et avec son Vicaire parmi nous, en cela du moins où il relève certainement du Seigneur. En cet accord réside la paix même si la résistance demeure pénible. – Heureusement nous avons le Pape : si nous le reconnaissons pour ce qu’il est, si nous sommes pieusement dociles à son égard, alors les biens de l’Église les plus magnifiques sont assurés dans notre vie et dans notre âme, en particulier la vraie dévotion à la Vierge et le vrai culte de l’Eucharistie. Il reste que ces biens, propres à l’Église catholique, sont infiniment au-dessus du Pape qui en est le gardien. Nous ne mettons pas sur le même plan la Vierge, l’Eucharistie, le Pape. La docilité au Pape, aussi pieuse soit-elle, implique toujours la clause : le Saint Sacrement premier servi et la vraie dévotion à Notre-Dame maintenue. Oremus pro Pontifice nostro… Prions pour notre Pape, et commençons par garder la Messe avec les rites traditionnels conservés par tous les Papes. – Sur ces questions, voir Journet : Le Message Révélé (Desclée de B. 1964) le chap. IV. – Signalons encore nos articles d’ITINÉRAIRES 1970 : La certitude dans l’Église et Sans mauvaise conscience. [36:145-07-70 et 8:148-12-70]).
Voilà pourquoi, même si quelque Pape venait à prendre des allures de faux messie, ce ne pourrait être que par intermittence, sans continuité, avec toutes sortes d’hésitations et de repentirs. Il n’entrerait dans son deuxième personnage, celui de tentateur de l’Église et d’instrument du démon, ni tout en¬tier, ni franchement.
Il ne proclamerait jamais par exemple comme un point assuré du Magistère ordinaire, comme une interprétation authentique de vingt siècles de catholicisme, encore moins comme une définition ex-cathedra, que la montée de l’humanité et sa réussite terrestre est maintenant la forme nouvelle de notre religion. Seulement il mélangerait à s’y méprendre deux messages qui s’opposent dans leur essence même : d’une part le message de domination prométhéenne du monde, conformément aux Trois Tentations et sans tenir compte pratiquement de la souveraineté de Dieu ni du péché de l’homme, et d’autre part le message de la foi chrétienne qui annonce la Rédemption par la seule croix du Seigneur Jésus. Par l’effet de cette intrication contre-nature le scandale Serait près d’atteindre sans doute Ses limites ultimes ; il serait porté à un point de séduction, extraordinairement dangereux. Il ne serait pas assez fort, malgré tout, pour perdre les élus, ni abolir l’Église. D’abord parce que la promesse de Jésus à Pierre, ne passera pas. « J’ai prié, Pierre, pour que ta foi ne défaille point. Et toi quand tu seras converti, affermis tes frères. » (Luc XXII, 32.) – Par ailleurs nous tenons comme un principe certain et universel que l’ordre du bien et celui du mal ne s’opposent pas à égalité et ne sont pas symétriques. Ce qui signifie notamment que le fauteur du scandale ne sera jamais qu’une créature, alors que le défenseur contre le scandale est le Seigneur tout-puissant. Les insinuations, propagandes, pressions et persécutions du monde, quelque soutien qu’elles reçoivent de la part des hommes d’Église, n’ont rien de comparable à la grâce du Seigneur, soit comme force qui pénètre la liberté, soit comme douceur qui l’attire au parfait amour. La grâce est d’un autre ordre que tout le créé, infiniment plus forte ( Note : Voir notre étude La Grâce de Dieu et l’Épître aux Romains (ITINÉRAIRES, avril 69). ). – Enfin l’intercession maternelle et royale de la Vierge Marie défendra toujours victorieusement l’Église contre les embûches des faux messianismes. Même si un Pape en arrivait à prêter un concours plus ou moins éloigné à ceux qui se sont juré d’obtenir la transformation humanitaire de la religion de Jésus-Christ, cette vertigineuse complicité du successeur de Pierre, serait neutralisée d’avance, rendue inefficace par la supplication de la Vierge corédemptrice. Est-ce que sa prière pour la conversion de Pierre, ne s’élevait pas déjà, muette mais irrésistible, alors qu’elle Se tenait debout au pied de la croix de son Fils avec le Disciple bien-aimé et quelques saintes femmes, pendant que les autres apôtres s’étaient enfui honteusement, sans faire exception de Pierre ?
Est-ce que Jésus, qui est devenu homme par le Fiat de Marie, pourrait ne pas prêter l’oreille à la supplication de la Vierge sa Mère, ne pas l’exaucer comme son Fils, dans une heure de ténèbres où cette intercession deviendrait, comme jamais jusque-là, une question de vie ou de mort pour l’Église catholique ?
Monstra te esse matrem
Sumat per te preces
Qui pro nobis natus
Tulit esse tuus.
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