Abbaye de Bellaigue, second article du Figaro du 25 07 2026 par Francis Dallais 2026-07-26 18:58:03 |
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Au cœur d’une abbaye intégriste, l’énigme de l’enlèvement violent du père Placide
Le Figaro, Nicolas Daguin, envoyé spécial dans le Puy-de-Dôme, 25 juillet 2029
Dans le Puy-de-Dôme, le supérieur d’une communauté bénédictine dissidente et radicale a disparu dans la nuit du 23 au 24 juin avant d’être retrouvé tabassé à 150 km de là. Enquête.
Depuis Clermont-Ferrand, il faut compter une heure pour rejoindre Virlet par la route de Montluçon qui traverse un chapelet de hameaux et de lieux-dits, tel celui de la Barraque Brûlée. Le trajet est superbe lorsqu’il longe les gorges sinueuses de la Sioule, bordées de falaises granitiques au sommet desquelles pointent de hauts conifères, avant d’ouvrir sur de larges plaines vallonnées, parsemées en cette saison de meules de foin. Commune rurale d’un peu plus de 200 âmes, Virlet se situe à la pointe nord du Puy-de-Dôme, à la frontière de l’Allier. L’inventaire des choses à voir est vite expédié : sa petite place organisée autour du monument aux morts, sa salle communale qui fait office de maison des associations et qui propose cet été une exposition dédiée à George Sand - auteur des Voyages en Auvergne - sa mairie, son gîte... et ses deux monastères.
Notre-Dame de toute Confiance et Notre-Dame de Bellaigue. Le premier est occupé par une dizaine de bénédictines contemplatives, proches des traditionalistes de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X (FSSPX), canoniquement irrégulière vis-à-vis de Rome, n’étant pas pleinement reconnue par le Vatican. Le second abrite une vingtaine de moines, lesquels se revendiquent eux aussi de la grande famille des Bénédictins. « Ils suivent la règle de Saint-Benoît, certes, mais ils ne sont pas rattachés à l’ordre. En vérité, c’est un groupe sectaire en rupture de ban avec l’Église catholique et même les Lefebvristes (Mgr Marcel Lefebvre, fondateur de FSSPX, NDLR) qu’ils considèrent comme des mollassons », décrypte un observateur régulier des questions religieuses. Compte tenu du contexte, ce dernier tient à garder l’anonymat.
Qui en veut au père Placide, et pourquoi ?
Et pour cause, il y a un mois jour pour jour, dans la nuit du 23 au 24 juin, le père Placide, abbé des moines de Bellaigue, disparaissait mystérieusement, ne laissant derrière lui qu’une cellule récurée du sol au plafond, et un courriel d’adieu adressé à sa communauté. Avertis le lendemain matin par quelques moines en butte à l’incertitude devant le message de leur supérieur, les gendarmes n’ont pas lésiné sur les moyens pour retrouver l’abbé : hélicoptère, drones, brigade cynophile, techniciens en identification criminelle... Du jamais vu à Virlet. « On a cru qu’il y avait eu un mort, surtout quand on a vu les gendarmes en blouse blanche. Connaissant un peu la réputation des moines, on a cru que l’un d’eux avait été brûlé vif ou quelque chose dans le genre », se souvient une habitante. Fort heureusement, personne n’a été noyé ou immolé.
Après 48 heures de recherches, les enquêteurs de la brigade de Saint-Éloy-les-Mines ont localisé le disparu grâce à la téléphonie, à 150 kilomètres du cloître, dans une petite gare en périphérie de Limoges. Sans doute l’affaire serait-elle redescendue si le prêtre n’avait pas, en plus, été tabassé. Ouverte pour « disparition inquiétante », l’enquête préliminaire a basculé sur un volet criminel, des chefs d’« enlèvement et séquestration ».
Le sentiment qu’on a, c’est que la communauté est beaucoup plus radicale qu’à son arrivée. [...] Ce qui ressort, c’est qu’il y a eu un repli de l’abbaye sur elle-même il y a une dizaine d’années. (Christine Boizard, maire de Virlet)
Depuis, les rumeurs vont bon train. Qui en veut au père Placide, et pourquoi ? Auprès des gendarmes, l’abbé se serait montré très peu loquace. À Virlet,rares sont ceux qui peuvent se vanter de l’avoir déjà rencontré. « Il y a une grande tour au niveau de l’abbaye. Il vivrait reclus là. Il ne serait pas aussi assidu que cela aux rituels de la journée, aux temps de partage avec les moines, que ce soit le repas ou les activités manuelles », croit savoir Christine Boizard, la maire du village. Le sentiment qu’on a, c’est que la communauté est beaucoup plus radicale qu’à son arrivée, il y a une vingtaine d’années. Bien sûr, tout est très opaque alors c’est difficile de dire si cela se retrouve dans la manière d’exercer le culte ou dans les relations qu’entretiennent les moines entre eux. Mais ce qui ressort, c’est qu’il y a eu un repli de l’abbaye sur elle-même il y a une dizaine d’années. » Soit depuis l’arrivée du père Placide. « On les voit très peu. Seulement quand ils font leur marche en début de semaine », développe un agriculteur du coin.
Et l’édile de poursuivre : « Avant, la rencontre et les discussions avec les moines étaient beaucoup plus faciles. Il y en avait toujours quelques-uns qui venaient voter lors des élections. C’est quelque chose qui paraît guère envisageable aujourd’hui. Ils ne participent d’aucune manière à la vie de la commune. » Cette apparente radicalisation de la communauté colle avec une rupture opérée quelques années plus tôt. En 2019, la FSSPX avait rompu ses liens avec Bellaigue après que son prieur s’était notoirement rapproché de la « Résistance », une mouvance extrémiste liée à Mgr Richard Williamson, un évêque britannique très polémique. « Mgr Williamson est passé par la communauté d’Écône (le séminaire de la FSSPX, NDLR) dans les années 1970. Il flirtait alors notamment avec le négationnisme, c’est attesté par de nombreux témoignages. C’est une tête brûlée. On est dans les franges des franges, les extrêmes des extrêmes », résume Florian Michel, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, spécialiste de l’histoire du catholicisme.
La piste d’anciens moines
« Que cela nous apprend-il ? Que la vie monastique, qui est par essence particulièrement difficile, peut rapidement devenir insupportable lorsqu’on est dirigés par ce genre de personne. Il faut imaginer une cocotte-minute qui renferme les rancœurs et les passions des uns et des autres », analyse le même observateur des questions religieuses. La cocotte aurait-elle explosé dans la nuit du 23 au 24 juin ? C’est en tout cas l’hypothèse privilégiée. Si le procureur de Clermont-Ferrand se refuse pour l’heure à tout commentaire, une autre source judiciaire nous indique que « cette affaire semble être liée à des tensions, au regard des enjeux de direction de l’abbaye. » D’ailleurs, le soir des faits, onze moines auraient proposé une nouvelle organisation au sein du monastère, « dans l’optique d’en prendre le contrôle », peut-on lire dans La Montagne, qui a révélé l’affaire. Comme si les onze en question savaient déjà que l’abbé ne reviendrait pas.
Un putsch à Bellaigue ? Le seul moine que nous avons pu rencontrer sur place balaye cette hypothèse d’un rire gêné. « C’est extraordinaire comme histoire. Ce sont des choses qui arrivaient au Moyen Âge, et encore... On verra qui a fait ça. En tout cas ce n’est pas nous ! Ou alors d’anciens moines... », glisse-t-il. À l’inverse d’autres reclus aperçus alentour, lui n’arbore pas de tonsure. Son crâne est rasé de près. Vêtu d’une sorte de coule beige très épaisse avec laquelle il récolte le miel des ruches de l’abbaye, le religieux, qui dit être là depuis « une vingtaine d’années », cherche par tous les moyens à changer de sujet. « Les Bénédictins ont tous une activité manuelle. On fait le miel, le maraîchage et les œufs. On vit de cela, de cette alternance entre la vie de prière et la vie manuelle. On aspire à la tranquillité », nous explique-t-il accroupi, les deux mains plongées dans le pelage fauve d’un jeune chien. « Il monte la garde ! », ironise-t-il.
Devant notre insistance et après nous avoir fait comprendre que nous ne pourrions échanger avec le supérieur de la communauté, le moine finit par nous donner de ses nouvelles. « Il va bien. Il se rétablit gentiment. On prend soin de lui. Le but, c’est de trouver tous ceux qui ont fait ça. Les enquêteurs comptent sur notre discrétion », assure-t-il. Il jure par ailleurs que la petite assemblée des onze moines qui se serait tenue le soir de la disparition de l’abbé n’a jamais eu lieu. Quant à Mgr Williamson, le moine soutient n’avoir jamais entendu parler de lui.
Une complicité ?
Mais pourquoi d’anciens moines seraient-ils revenus s’en prendre au prieur de Bellaigue ? « Ils sont une vingtaine aujourd’hui alors qu’ils auraient été jusqu’à quarante. Un certain nombre aurait quitté le monastère, volontairement ou plus vraisemblablement poussé vers la sortie », poursuit la maire Christine Boizard. D’après une autre source bien informée, les agresseurs du père Placide auraient été accueillis chez les sœurs du monastère voisin avant de mener leur assaut contre leur ancien supérieur. Reste qu’à ce jour, rien ne permet de créditer la piste d’une complicité de la part des bénédictines. Cloîtrées derrière les murs de leur monastère en plein chantier, ces dernières n’ont pas souhaité nous rencontrer. « Elles sont un petit peu chipies ces petites dames. Elles encombrent et détériorent le domaine public depuis plus de cinq ans sans aucune autorisation et ne sont pas réceptives à nos avertissements. Un élu a tenté gentiment de leur dire qu’il faudrait faire quelque chose et la mère supérieure l’a mis dehors sans ménagement », nous rapporte-t-on du côté de l’hôtel de ville.
Une chose est sûre, les échanges entre les deux communautés voisines sont plus que réguliers. Trois fois par jour au moins, un moine fait le trajet vers Notre-Dame de toute Confiance pour célébrer la messe. « D’un côté comme de l’autre, personne ne dira rien. Ce n’est pas l’esprit. Comment faire parler des gens rompus à l’exercice du silence depuis des siècles », conclut une source policière.
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