Traditionnalistes orthodoxes russes et Catholiques traditionnalistes par Ludwik 2026-07-13 12:31:52 |
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Lisant ceci, j'ai sursauté, et même si ce n'est pas le coeur du post en question, c'est l'occasion de rappeler quelques faits.
Voici la phrase en question, phrase absurde s'il en est : "L'Église orthodoxe russe a su gérer un cas similaire avec les vieux-croyants en leur donnant des paroisses et un évêque propre."
En effet, dire que Moscou a même trouvé un arrangement avec ses traditionalistes sonne comme une comparaison avantageuse pour Moscou dans son attitude pastorale. Or c'est tout le contraire.
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Au milieu du XVIIe siècle, une réforme liturgique d'ampleur fut entreprise sous l'impulsion du patriarche Nikon, avec l'appui du tsar Alexis Mikhaïlovitch. Cette réforme était justifiée par un certain nombre de causes que je ne détaillerai pas ici, et par une certaine décadence liturgique.
Elle comprenait la retraduction des textes liturgiques à partir du grec, et devait permettre de rapprocher les usages de l'Église russe de ceux de Constantinople — impliquant au passage une harmonisation avec la métropole de Kiev, qui avait conservé des usages plus proches du grec (Kiev dépendait de Constantinople depuis sa fondation), tandis que Moscou avait formé petit à petit sa propre tradition.
Je passe sur les conditions de la réforme elle-même et sur le problème colossal des nouvelles traductions. Toujours est-il que la réforme arriva : réforme du chant liturgique, réforme des vêtements liturgiques, réforme des textes, etc.
Une partie du clergé et surtout du peuple refusa ces réformes — pour d'excellentes raisons. À leur tête, l'archiprêtre Avvakoum.
Et j'en arrive là où je souhaite en venir : Avvakoum, après avoir été expédié en Sibérie où plusieurs de ses enfants moururent, fut brûlé vif en avril 1682 à Poustozersk avec trois de ses compagnons — le prêtre Lazare, le moine Épiphane et le diacre Fédor.
Le monastère des Solovki, fidèle à la tradition, fut assiégé pendant neuf ans (1668–1676), après quoi les moines furent passés au fil de l'épée. Tous les vieux-croyants furent privés d'état civil jusqu'en 1905, etc.
Les vieux-croyants se divisèrent en deux grands courants : les popovtsy (« avec prêtres »), qui cherchèrent à conserver un clergé et une hiérarchie, et les bezpopovtsy (« sans prêtres »), qui estimaient qu'il n'existait plus de hiérarchie légitime sur terre. De là l'éclatement en de multiples sectes et mouvements concurrents — certains apocalyptiques, d'autres tout à fait honorables, qui firent une œuvre magnifique, luttant notamment contre les influences protestantes en traduisant des auteurs de la Contre-Réforme catholique, entre autres.
Les conséquences sociales, politiques et religieuses furent colossales et tragiques. Il faut se souvenir qu'à la Révolution, il y avait dans l'Empire russe entre 10 et 20 millions de vieux-croyants selon les estimations — proportion bien plus importante qu'il n'y a de traditionalistes dans l'Église catholique aujourd'hui.
Alors Moscou a-t-elle été accommodante ? Pas du tout, mais alors pas du tout.
Il fallut attendre 1846 pour que les popovtsy parviennent à reconstituer un épiscopat — non pas en Russie, mais en Bucovine autrichienne, grâce à un évêque grec déposé par Constantinople, Ambroise, qui se rallia à leur cause et fonda la hiérarchie de Belaïa Krinitsa.
Quant aux edinovertsy (coreligionnaires) — partisans de la tradition reconnaissant le patriarche de Moscou —,les "ralliés", ils n'obtinrent un évêque rituel propre qu'en 1905, soit près de deux cent cinquante ans après le schisme.
Bref, Moscou fut infiniment plus brutale et démoniaque que Rome.
N'allez donc pas croire que Moscou aurait trouvé l'art et la manière.
Ce qui a finalement décimé le mouvement vieux-croyant, c'est la Révolution bolchevique et l'athéisme d'État — mais il subsiste encore aujourd'hui au moins un million de vieux-croyants en Russie et dans l'émigration.
De cette histoire, nous pouvons tirer de multiples leçons:
1) La foi peut survivre sans évêque.
Les bezpopovtsy vécurent pendant plus de deux siècles sans clergé ordonné, administrant eux-mêmes le baptême et se passant de tous les autres sacrements.
Les catholiques japonais offrent un parallèle saisissant : privés de prêtres de 1597 à 1865, soit deux cent soixante-huit ans, ils maintinrent leur foi dans la clandestinité la plus totale, sans hiérarchie, sans sacrements.
2) La proportion de traditionalistes russes n'a aucune commune mesure avec le monde traditionnel catholique actuel.
Entre 10 et 20 millions de vieux-croyants dans un Empire de 130 millions d'habitants, soit entre 8 et 15 % de la population — avec une concentration remarquable dans la bourgeoisie marchande de Moscou (les Morozov, les Riabouchinski, qui finançaient à la fois leur Église et les arts), dans les communautés paysannes du Nord et de la Volga, et dans les armées de Cosaques. Le mouvement vieux-croyant contrôlait une part significative de l'économie russe au XIXe siècle. Les traditionalistes catholiques représentent aujourd'hui, selon les estimations les plus généreuses, quelques centaines de milliers de fidèles dans le monde entier — une infime fraction de l'Église catholique.
3) Les persécutions furent d'une violence sans commune mesure avec quoi que ce soit qu'ait connu le monde traditionnel catholique.
Rome a restreint, limité, parfois suspendu des indults — sans jamais torturer, mutiler, exiler ou exécuter.
L'arsenal répressif de Moscou contre ses propres fidèles fut, lui, proprement criminel : mutilations (langue arrachée, doigts coupés — pour qu'ils ne puissent plus bénir à l'ancienne manière), décapitations, bûchers, exils en Sibérie, travaux forcés, privation d'état civil pendant deux siècles et demi, port obligatoire de vêtements distinctifs, double imposition fiscale, exclusion des villes et des charges publiques sous Pierre le Grand. L'archiprêtre Avvakoum passa quinze ans dans une fosse en terre à Poustozersk avant d'être brûlé vif. Des milliers de vieux-croyants préférèrent l'auto-immolation collective — les gari — à la conversion forcée. Rien, absolument rien dans le traitement romain des traditionalistes catholiques, même dans ses moments les plus tendus, ne ressemble à cela.
==> En conclusion, Moscou mit deux cent cinquante ans de persécutions sanglantes pour aboutir à un arrangement boiteux et partiel avec une minorité qui représentait 10 à 15 % de sa population.
Que cette comparaison soit brandie comme un éloge de la charité et du sens pastoral de Moscou laisse, c'est le moins qu'on puisse dire, songeur.
Maintenant respirez et relisez ceci: "L'Église orthodoxe russe a su gérer un cas similaire avec les vieux-croyants en leur donnant des paroisses et un évêque propre."
N.B.:
==> Un élément intéressant sur la question des sacrements et de la survie spirituelle.
Les popovtsy, privés d'évêque, eurent recours pendant des générations à un expédient: ils accueillaient des prêtres ordonnés dans l'Église officielle qui abjuraient les réformes nіkоniennes et rejoignaient leur communauté — les « prêtres fugitifs ».
==> Rrois siècles de persécution n'éteignirent pas le mouvement vieux-croyant : ils le durcirent, le radicalisèrent, le fragmentèrent certes, mais lui donnèrent aussi une identité de martyr extraordinaire. Pierre le Grand, qui les taxa, les humilia et les exclut, ne les convertit pas. Catherine II, qui les toléra davantage par pragmatisme, les vit prospérer économiquement. Nicolas Ier, qui les persécuta à nouveau, les vit reconstituer clandestinement un épiscopat en Bucovine.
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