Gargano s’impose historiquement en prototype des sanctuaires michaéliques : tous ou presque se situent comme lui sur des hauteurs minérales, dans des cadres naturels restés sauvages, sur des sites d’apparitions miraculeuses ; tous ont généré une animation cultuelle et des pèlerinages. Souvent aussi ils ont donné naissance à une localité. Gargano a inspiré cette fascinante galaxie sacrée, mais il n’explique pas l’énigme de leur alignement. Des chercheurs arguent que celui-ci correspondrait à une antique ligne dédiée aux divinités grecques Apollon et Athéna. (...)
J’étais perdu dans mes conjectures quand soudain surgit sur le parvis de l’église un pèlerin, un vrai, muni d’un bourdon et d’un costaud sac à dos. Éric, un Breton de 55 ans, arrivait juste au but de son pèlerinage. Il avait parcouru 2 200 kilomètres à pied depuis le Mont-Saint-Michel ; 109 jours de marche en trois mois ! Ils ne sont que deux ou trois pèlerins par an à se hasarder sur ce chemin qui n’est plus balisé depuis des lustres ; à marcher sur cette « tranche » de l’épée de saint Michel !
Dans le restaurant aux murs immaculés de l’hôtellerie, je l’écoute me raconter son incroyable pérégrination. Je le questionne aussi sur le surprenant alignement qui le passionne depuis longtemps : « Pourquoi il existe ? Je n’en sais toujours rien. Mais je sais ce que cette route produit. Je l’ai vécu dans ma chair, dans mes rencontres, en marchant : elle répand du Saint-Esprit. Elle élève l’humain. Elle rend heureux. »
Grâce à Éric, je ne repartirai pas bredouille de Gargano. Il me l’a répété avec insistance : « Le mystère est là pour motiver notre quête vitale de spiritualité. » Saint Michel n’avait-il pas dit à l’évêque de Siponto : « Monte, prie et marche » ? La boucle de mon voyage à Gargano semble bouclée. Mais pas le mystère de ce fil invisible qui part d’un rocher battu par l’océan Atlantique…