Huit membres de l’Académie catholique de France ont mené une lecture critique du rapport de la Ciase, dénonçant des faiblesses méthodologiques, théologiques et juridiques. Un document sévère qui a été adressé au pape François.
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La Croix a pu se procurer le texte d’une quinzaine de pages. C’est d’abord la médiatisation du rapport Sauvé qui est critiquée, notamment quant à l’estimation de quelque 330 000 victimes d’abus sexuels commis dans l’Église : « On est en droit de s’interroger sur la méthodologie de l’enquête quantitative qui a conduit à lancer à l’opinion le chiffre de 330 000 victimes, le seul chiffre retenu par les médias. »
S’ensuit un décryptage méthodique des chiffres figurant dans le rapport, opposant le nombre de témoignages reçus, à hauteur de 2 738, la démarche statistique de l’enquête d’opinion de l’Ifop de l’ordre de 330 000, et l’estimation de l’École pratique des hautes études (EPHE) à 27 808 personnes.
« La rigueur scientifique n’a pas présidé à ses travaux. (…) L’évaluation disproportionnée de ce fléau nourrit le discours d’un caractère “systémique” et fait le lit des propositions pour mettre à bas l’Église-institution », dénoncent les huit signataires, parmi lesquels le président de l’Académie catholique Hugues Portelli, mais aussi le père Jean-Robert Armogathe, le philosophe Pierre Manent ou encore le père Philippe Capelle-Dumont.
« Le rapport de la Ciase est né d’une démarche courageuse et justifiée », concèdent les signataires qui, ayant dénoncé les faiblesses du document, relativisent la portée de ses conclusions : « Les recommandations d’une commission sans autorité ecclésiale ni civile ne peuvent être qu’indicatives pour guider l’action de l’Église et de ses fidèles. Certaines pourraient être ruineuses pour l’Église (…). D’autres remettent en cause la nature spirituelle et sacrée de l’Église. »
Tout en gardant à l’esprit que les chiffres de la criminalité réelle ne peuvent être mesurés à partir d’un travail sur archives, nous pouvons avancer une fourchette large située entre 4832 (nombre de victimes dont l’identité est connue et/ou l’abus attesté) et 27808 personnes abusées. Ce dernier chiffre est obtenu à partir des pourcentages relevés dans le graphique 1 et de l’estimation haute du nombre d’abuseurs évoquée précédemment (3200)244. Pour autant, ce type de calcul nous paraît quelque peu aléatoire, d’autant qu’il n’historicise pas la question abusive. Il était à l’évidence plus aisé de récidiver au début de notre période d’étude que dans la société actuelle.
Le calcul opéré est le suivant : 57% des 3200 abuseurs ont violenté une victime, soit 1824 personnes abusées. 33% ont sévi auprès de 2 à 4 victimes. Nous cherchons ici à mesurer une fourchette haute. Nous retenons ainsi que 33% des 3200 abuseurs ont pu violenter 4 victimes maximum, soit 1056x4=4224 personnes abusées. 7% des 3200 agresseurs ont commis sur des abus sur 5 à 10 victimes. Comme précédemment, nous retenons le chiffre le plus élevé, soit 224x10=2240 personnes abusées. 2% des 3200 agresseurs ont fait entre 11 et 20 victimes. Nous obtenons une estimation haute pour cette catégorie de 640x20=12800. Enfin, 1% des 3200 abuseurs a fait plus de 20 victimes, soit 320x21=6720 personnes abusées. L’estimation haute du nombre de victimes établie à partir des dossiers d’archives ecclésiastiques et pénales s’élève donc à 27808 personnes abusées.
Quelles preuves ?
Que disent les accusés pour se défendre ?

La discussion que suscite l’analyse critique du rapport de la Ciase rédigée par un groupe de travail de l’Académie catholique de France en est malheureusement le signe. Le plus triste est que les premières personnes qui risquent d’en être atteintes sont les personnes victimes. C’est à elles que je pense en rédigeant ce texte, comme au « petit enfant qui pleure silencieusement dans une église ».
La doctrine de l’Église condamne ces actes
Il importe de comprendre que ce n’est pas tant face aux chiffres accablants établis par la Ciase et que discutent certains que les évêques se sont décidés à assumer la responsabilité institutionnelle de l’Église et à parler de dimension systémique. Ces chiffres ont été pour nous une indication. C’est en écoutant les personnes victimes, celles dont la Ciase a recueilli le témoignage, celles que nous rencontrons, les uns et les autres, depuis des années, que nous avons avancé. C’est en nous plaçant devant le Seigneur.
Des prêtres ont commis des actes de violence et d’agression sexuelle contre des mineurs, des prêtres se sont rendus coupables d’actes d’emprise spirituelle, en trop grand nombre pour que nous puissions considérer cela comme un phénomène marginal. Bien sûr, l’Église n’a jamais fait la promotion de tels actes ni de tels comportements. Sa doctrine les condamne fermement.
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Une reconnaissance sans précaution juridique ou économique
Mais nous nous sommes décidés comme pasteurs, responsables de l’Église et de sa mission reçue du Christ, à reconnaître sans précaution juridique ou économique la responsabilité de l’Église, parce que du mal a été commis par des ministres du Christ et que des êtres humains en ont été affectés dans la profondeur de leur corps, de leur âme et de leur esprit.
Ce mal, de plus, a été redoublé par l’incapacité globale du corps ecclésial ou de la société ecclésiale de le repérer, de le comprendre, d’y prêter attention, de le dénoncer. Il y a eu une faillite de l’institution dans l’écoute, l’accompagnement, la protection des plus petits et des personnes victimes. Or, le Christ n’a pas fondé l’Église pour qu’elle soit une institution de plus, soucieuse de se protéger elle-même au détriment de celles et ceux qui pourraient souffrir.
Le Seigneur a fondé l’Église pour que la vie soit donnée aux humains, la vie en abondance. Nous, évêques, à travers les décisions prises à Lourdes et par la mise en place de l’Instance nationale indépendante de reconnaissance et de réparation, avons fait le choix de servir la vie.
Nous l’avons fait, c’est indéniable, en ressentant la forte attente qui pesait sur nous, de la part des fidèles et de la part de la société, mais nous l’avons fait surtout devant le Seigneur et pour lui, pour celles et ceux qui souffrent à cause du dévoiement de ce qu’il a remis entre nos mains et pour tous les fidèles, inquiets de voir leur Église passer pour une institution sans cœur ni Esprit.
Un travail que nous devons prendre au sérieux
D’autre part, si des experts et des scientifiques peuvent toujours discuter de leurs méthodes et de leurs résultats, nous, évêques, avons reçu les conclusions de la Ciase pour ce qu’elles sont : un travail que nous devons prendre au sérieux et qui désigne des chemins de renouvellement possibles pour notre Église. M. Sauvé avait conclu sa présentation du 5 octobre par le mot « espérance ». Nous sommes heureux, comme pasteurs, d’emprunter ces chemins qui répondent aussi à l’appel du Saint-Père à mettre en œuvre de manière résolue la dimension synodale consubstantielle à l’Église.
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