La différence entre ces deux auteurs, voyez-vous M. l'Abbé,c'est que Martin Dumont s'intéresse au Ralliement pour montrer évidemment que c'est un fiasco; mais sa démonstration est rigoureuse (les notes de bas de page sont à cet égard un signe), pleine de finesse. Il reste dans son sujet.Il le traite à fond.
Mattei, lui, est plus superficiel, pour ne pas dire à côté de la plaque: le Ralliement serait circonstanciel, lié à la question des Etats pontificaux; pourquoi pas, mais il aurait fallu que l'auteur assurât de ce côté du raisonnement. Manoeuvre circonstancielle parce que, Mattei nous l'assure, les quatorze années qui précèdent l'encyclique Au milieu des sollicitudes, n'annonceraient en rien - du moins dans les documents pontificaux - le ralliement à venir. Ce serait là, me semble-t-il, une conséquence de la toute récente définition de l'infaillibilité pontificale: ce que le pape écrit ou déclare ne peut être contesté. Sauf que dans ces années qui vont de 1878 à 1982, Léon XIII a écrit un certain nombre de textes importants sur le pouvoir qui sont loin d'être incontestables, à commencer par Libertas. Il est vrai que Mattei leur consacre peu de pages, pas plus qu'il ne s'attarde sur l'encyclique Au milieu des sollicitudes, l'encyclique du Ralliement; c'est, il faut l'avouer, un oubli qu'un étudiant ne se risquerait pas à commettre dans le cadre d'un mémoire de Master. C'est dire si la rigueur de M. Mattei est mise ici à rude épreuve. C'est pour moi la preuve qu'il n'a pas lu ces documents ou qu'il en répète ce que les autres en ont dit, c'est-à-dire rien.
Le Ralliement surviendrait donc brutalement dans l'histoire du pontificat. Aussi, pour donner de l'épaisseur à cette forfaiture, l'auteur n'hésite pas à tendre un fil qui relie le Ralliement de Léon XIII à Vatican II. Il n'y a donc pas d'antériorité, on se rabattra sur les prétendus fruits du ralliement. Cela vous plaît, ça peut se comprendre; ce qui me gêne dans tout cela, ce sont les raccourcis. Si continuité il y a, elle reste à être démontrée. On ne peut pas simplement rapprocher le Ralliement et Vatican II parce que celui-ci est une ouverture au monde. Il y a sans doute beaucoup plus: un esprit du ralliement qui a infesté les esprits, à commencer par les souverains pontifes eux-mêmes, c'est incontestable pour Pie XI. Pour moi, un Pie XII n'échappe pas à la contagion: son radio-message de Noël 1944 sur la démocratie relève d'un délire digne de Gaudium et Spes. L'Action catholique, la Doctrine sociale de l'Eglise, parce qu'elle est "sociale ", parce que répondant à un problème social, ouvrent la voie -la fameuse troisième voie - sur le plan politique. D'ailleurs, peut-on encore parler de politique? A partir de Léon XIII, notamment avec Rerum novarum (1891), l'Eglise se fourvoie dans un créneau qui n'est plus le sien, opérant un mixte entre d'une part des lambeaux de philosophie "thomiste", car cela fait belle lurette que Descartes et ses successeurs ont droit de cité dans de nombreux séminaires, et d'autre part les nouveaux auteurs à la mode du côté de Rome, je veux parler de Taparelli ou de Liberatore. Une preuve: Léon XIII est incapable dans ses documents antérieurs à 1982 de revenir à la typologie des régimes politiques héritée des Grecs et de saint Thomas, conséquence: la démocratie est pour lui un régime comme un autre.
Aussi on ne s'étonne pas de le voir affirmer solennellement en février 1982, du haut de sa chaire (de vérité) bien évidemment,
que "la religion seule peut créer le lien social". Etonnez-vous après cela du manque de crédit accordé à la philosophie politique, à la politique tout court...
Je continue par une longue citation du même document (Au milieu des sollicitudes) dans lequel le pape n'hésite pas à simplifier de manière outrancière l'histoire de France:
"Divers gouvernements politiques se sont succédé en France dans le cours de ce siècle, et chacun avec sa forme distinctive : empires, monarchies, républiques."
La présentation du point de vue de l'histoire des institutions mérite un zéro pointé. L'affirmation est d'ailleurs dans la droite ligne des considérations qu'il a pu faire ici ou là sur le sacre, les Etats pontificaux, les relations du Sacerdoce et de l'Empire: sa défense acharnée du Concordat est révélatrice de son parti pris.
"En se renfermant dans les abstractions, poursuit-il, on arriverait à définir quelle est la meilleure de ces formes, considérées en elles-mêmes; on peut affirmer également en toute vérité que chacune d'elles est bonne, pourvu qu'elle sache marcher droit à sa fin, c'est-à-dire le bien commun, pour lequel l'autorité sociale est constituée; il convient d'ajouter finalement, qu'à un point de vue relatif, telle ou telle forme de gouvernement peut être préférable, comme s'adaptant mieux au caractère et aux moeurs de telle ou telle nation. Dans cet ordre d'idées spéculatif, les catholiques, comme tout citoyen, ont pleine liberté de préférer une forme de gouvernement à un autre, précisément en vertu de ce qu'aucune de ces formes sociales ne s'oppose, par elle-même, aux données de la saine raison, ni aux maximes de la doctrine chrétienne. Et c'en est assez pour justifier pleinement la sagesse de l'Eglise alors que, dans ses relations avec les pouvoirs politiques, elle fait abstraction des formes qui les différencient, pour traiter avec eux les grands intérêts religieux des peuples, sachant qu'elle a le devoir d'en prendre la tutelle, au-dessus de tout autre intérêt. Nos précédentes Encycliques ont exposé déjà ces principes; il était toutefois nécessaire de les rappeler, pour le développement du sujet qui nous occupe aujourd'hui (p. 116). »
Je ne commenterai pas ce long passage, conscient que j'ai abusé du temps précieux qui est le vôtre, mais j'ai cependant envie de m'écrier:
"Très saint Père, puisque vous nous laissez notre liberté dans le domaine politique, théoriquement du moins, si je vous ai bien compris, comment se fait-il que, dans le même document, vous nous incitiez fortement à reconnaître le régime républicain, celui-là même qui persécute l'Eglise du Christ?"
Il y a quelques mois, je m'étais déjà étendu sur le sujet:
d'ailleurs avec un certain plaisir
J'ai depuis passé à la moulinette tous les documents pontificaux de ce bon Léon XIII depuis son accession au pontificat jusqu'à l'encyclique Quod multum du 22 août 1886 aux évêques de Hongrie; il m'en reste un certain nombre à travailler, mais à mi-chemin je peux affirmer que la doctrine de Léon XIII sur le plan politique n'est pas exempte d'erreurs; j'ai pu ainsi noter à plusieurs reprise sa vision utilitariste de la religion catholique (de Diuturnum illud à Quod multum): on comprend que, s'efforçant de persuader ses adversaires laïcs des avantages que pourrait apporter la religion à une nation, leur offrant ainsi son concours, il s'accroche avec la dernière énergie au Concordat; ce qui ne surprendra pas les spécialistes du Concordat, car ils savent bien que Bonaparte, en imposant ce texte de "pacification", soulignait que l'Eglise pouvait devenir le meilleur soutien du nouveau régime:
"La religion était considérée maintenant uniquement en fonction de son utilité sociale ; c’était en effet un début de sécularisation de l’Etat. La religion n’était plus que l’un des éléments qui structuraient la société et devenaient une affaire privée. En abolissant la religion d’Etat, Napoléon ne gardait plus l’étroite union entre les autorités et l’Eglise catholique qui, elle, cessait d’être l’institution qui englobait toute la société. .. La religion apportait une contribution essentielle à la production de la moralité publique et du lien social. Cambécérès, second consul, devait souligner dans ses Mémoires le service rendu par Napoléon : « il a rendu un éminent service à l’Etat et au particulier, en proclamant la religion comme la base de l’ordre social, la première raison d’Etat, le principe des mœurs et la base d’un édifice qui, sans son appui, chancelle et finit par être entraîné sous les ruines (Dean Rodney J., L’Eglise constitutionnelle, Napoléon et le Concordat de 1801, 2004)."
Léon XIII, tout comme Bonaparte, a compris la religion comme ciment de la société.
Comme vous le voyez, pour saisir le pontificat de Léon XIII, on doit remonter au Concordat, lequel mériterait de très nombreux développements.