"Au cœur de la stratégie de Léon XIV : freiner la révolution, préserver le système"
Le Forum Catholique
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Vistemboir2 - 2026-04-30 15:41:42
"Au cœur de la stratégie de Léon XIV : freiner la révolution, préserver le système"
Traduction de l’article de Gaetano Masciullo paru le 30 avril 2026 sur The Remnant sous le titre : « Inside Pope Leo XIV’s Strategy: Slowing the Revolution, Preserving the System »
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Le pape Léon XIV poursuit-il l’œuvre de François ou redéfinit-il discrètement la révolution ? Derrière des contradictions apparentes se cache une stratégie susceptible de remodeler les fondements mêmes de l’Église : l’unité avant tout.
Ces derniers mois, en Italie, nombreux sont ceux qui m'ont fait part du même constat concernant le pape Léon XIV. « Je ne le comprends pas », me disent-ils, « est-il progressiste ou conservateur, est-il comme François ou comme Benoît XVI ? »
À chaque fois, je m'efforce d'expliquer, preuves à l'appui, que Léon XIV n'est ni l'un ni l'autre, mais un pape de synthèse, élu précisément pour poursuivre la révolution au sein de l'Église, mais à un rythme mesuré, avec pour objectif ultime de préserver ce que l'establishment ecclésiastique (y compris ceux présentés comme conservateurs) considère désormais comme le bien suprême de l'Église : non pas le salut des âmes, mais l'unité formelle des catholiques. De cette fin ultime découlent toutes les autres actions pastorales, gouvernementales et même doctrinales que mène le pape Léon.
La révolution au ralenti et la primauté de l'unité
Ainsi, quelques jours seulement après le second voyage apostolique du pape Léon XIV en Afrique, deux événements se produisirent qui, simultanément, scandalisèrent les progressistes et réconfortèrent les conservateurs, puis, inversement, scandalisèrent les conservateurs et réconfortèrent les progressistes. Et l’énigme du pape Léon XIV – semble-t-il – persiste.
Le pape Léon XIV n'arrête pas la révolution, il la ralentit pour préserver l'unité.
Je me vois donc contraint, une fois de plus, de formuler et de démontrer le même diagnostic. Le pape Léon XIV est un révolutionnaire inclusif de la décélération, car aujourd’hui, le bien suprême de l’Église n’est plus le salut des âmes, mais l’unité. Et cela dépasse les frontières de l’Église catholique : unité entre les chrétiens, unité entre les différentes religions, unité entre les nations. Révolutionnaire de la décélération, car bouleverser trop rapidement la structure de l’Église – comme l’a fait François, désormais pressenti pour la béatification – crée des frictions, et les frictions engendrent la division. Inclusif, car pour maintenir l'Église (et pas seulement) formellement unie, il faut tenter l'impossible art de la quadrature du cercle, c'est-à-dire trouver de la place pour tout le monde, en veillant à ce que chacun puisse s'exprimer (ou croire qu'il le peut), selon l'ancien art illusionniste de la démocratie, selon lequel exercer le droit à la parole équivaudrait à exercer le pouvoir.
Le thème récurrent des voyages apostoliques
Avant d’aborder les faits en question, tentons de les contextualiser. Le voyage apostolique qui s’est achevé le 23 avril avait précisément pour leitmotiv l’unité. En Algérie, le pape a souligné que chrétiens et musulmans devaient œuvrer à la construction de la « communion » (un concept délibérément théologique) ; au Cameroun, il a rappelé que l’Église s’était mobilisée pour l’unité dans un pays divisé ; en Angola, il a précisé que la paix (un mot totémique utilisé pour désigner l’unité) impliquait le « développement », qui, dans le langage clérical actuel, signifie – sans métaphore – le « socialisme », c’est-à-dire un État qui doit se préoccuper de la redistribution des richesses afin de favoriser une société qui « ne laisse personne de côté » ; en Guinée équatoriale, le pape de son côté a lié la paix à la défense de la dignité humaine, un autre thème cher à l’agenda quasi-maçonnique mis en place au sein de l’Église catholique durant le pontificat de Bergoglio.
Il faut ajouter à cela le premier voyage apostolique du pape Léon XIV en Turquie et au Liban (novembre 2025), dont le thème était, une fois encore, l’unité entre les religions et entre les nations. Le Christ et son Évangile sont au service de ce discours ; ils n’en constituent pas la fin. Sinon, on tomberait dans le prosélytisme tant décrié et condamné par François, un facteur de division.
Bénédictions des couples homosexuels : une ambiguïté délibérée ?
Revenons maintenant aux deux faits en question. Le premier s'est produit lors du vol retour vers Rome, le 23 avril. Un journaliste allemand a interrogé le pape sur sa décision d'autoriser la bénédiction des couples homosexuels dans son diocèse, allant même jusqu'à autoriser la création d'une formule rituelle. Remarquons la conclusion de la question : « Compte tenu des différentes perspectives culturelles et théologiques, notamment en Afrique, comment comptez-vous préserver l'unité de l'Église universelle sur cette question particulière ? »
Il convient de rappeler que les questions posées au pape en avion ne sont pas spontanées, mais font l'objet d'un accord préalable avec son service de presse.
La réponse du pape n'en est pas moins délicate : « Avant tout, je pense qu'il est essentiel de comprendre que l'unité ou la division de l'Église ne doit pas reposer sur des questions de sexualité », a-t-il déclaré.
La vérité n'est plus le fondement de l'unité ; l'unité est devenue en elle-même le but.
La stratégie est claire. Les autorités néo-modernistes gardent aujourd'hui le silence sur les questions les plus clivantes – à savoir la question LGBT et le diaconat féminin – mais cela ne signifie pas que le débat public soit clos.
Au contraire, le travail de normalisation sur ces sujets est délégué aux échelons inférieurs, aux évêques, aux théologiens ou aux associations qui sensibilisent et habituent les fidèles. Notons que la dernière réaction négative du Saint-Siège sur le diaconat féminin a été présentée comme temporaire, alors même que la question avait déjà été tranchée de manière infaillible par Jean-Paul II avec Ordinatio sacerdotalis (22 mai 1994). Le sacerdoce, en effet, concerne non seulement le presbytérat, mais aussi le diaconat et l'épiscopat, degrés d'un même sacrement.
L'ambiguïté n'est pas le fruit du hasard : elle est la stratégie qui prévaut.
Le Pape a poursuivi : « En réalité, je crois qu'il existe des questions [morales] bien plus importantes et plus vastes, telles que la justice, l'égalité des libertés entre hommes et femmes, la liberté de religion, qui primeraient toutes sur cette question particulière. »
Comme c'est souvent le cas aujourd'hui, une idée juste est exprimée de manière erronée. Cette idée juste est que les péchés sexuels ne sont pas les plus graves et que, par conséquent, l'Église a d'autres priorités morales. Celles-ci ne doivent cependant pas reléguer la question LGBT au second plan, car elle mérite également toute notre attention.
Selon la doctrine, en effet, les péchés les plus graves sont l'impiété envers Dieu sous toutes ses formes (hérésie, athéisme, superstition, etc.) et le meurtre de son prochain. Il s'ensuit que les priorités devraient être la réévangélisation de l'Occident, ou la condamnation raisonnée de l'avortement et de l'euthanasie généralisée. Le Pape, cependant, évoque d'autres thèmes : une justice imprécise (oubliant que le plus noble acte de justice est la religion, comme l'enseigne le catéchisme : rendre à Dieu ce qui Lui est dû), l'égalité des sexes et la liberté religieuse.
N'oublions pas pour autant que la révolution actuelle est avant tout anthropologique. En dehors comme à l’intérieur de l'Église, on ne sait plus définir l'être humain, sa nature, son origine, sa finalité ultime. Par conséquent, la doctrine LGBT et ses conséquences, ainsi que l'incapacité à défendre le privilège patriarcal du sacerdoce, sont des effets de cette crise. L'Église ne peut donc la reléguer au second plan, même s'il est vrai que les péchés sexuels ne sont pas les plus graves.
Pourtant – et c'est tout aussi significatif – les péchés sexuels comptent parmi les plus fréquents, comme l'a rappelé la Vierge Marie à Fatima, et dans certains cas, comme la sodomie, ils entraînent déjà de sévères châtiments dans cette vie. En effet, les péchés contre nature sont comptés parmi ceux que l'on décrit traditionnellement comme des « péchés qui au Ciel crient vengeance ».
Léon XIV a de nouveau déclaré : « Le Saint-Siège s'est déjà entretenu avec les évêques allemands. Il a précisé que nous ne sommes pas d'accord avec la bénédiction officielle des couples homosexuels ou des couples en situation irrégulière, au-delà de ce qui a été expressément autorisé par le pape François, affirmant : “Tous peuvent recevoir une bénédiction”. Lorsqu'un prêtre donne une bénédiction à la fin de la messe, lorsque le pape bénit à l'issue d'une grande célébration comme celle d'aujourd'hui, ces bénédictions s'adressent à tous. La célèbre formule de François, “Todos, todos, todos” (“tout le monde, tout le monde, tout le monde”), est l'expression de la foi de l'Église selon laquelle tous sont accueillis, tous sont invités, tous sont appelés à suivre Jésus et à rechercher la conversion. »
Dans cette réponse, on peut relever au moins trois points. Premièrement, le pape a déclaré que le Saint-Siège s'était entretenu avec les évêques allemands, mais aucune décision officielle n'a été rendue publique, du moins à ce jour. En effet, n'oublions pas que le Chemin synodal allemand attend de Rome l'approbation ou le rejet éventuel des statuts qui devraient établir la Conférence synodale allemande, c'est-à-dire le parlement ecclésiastique allemand invalide et illégitime. Il n'est pas clair si cette communication aux évêques allemands (notons-le bien : pas seulement à Marx) vise cet objectif, étant donné le lien étroit entre les deux questions.
N'oublions pas non plus que le pape Léon XIV est très préoccupé par la possible dérive schismatique de l'Église catholique allemande, pour des raisons à la fois idéologiques et économiques, au point de vouloir nommer à la tête du Dicastère pour les évêques un canoniste reconnu comme un expert de longue date de la question allemande, à savoir le carme Iannone.
Nous, fidèles, espérons que le dialogue susmentionné entre Rome et l'Allemagne ne se déroule pas clandestinement, comme cela s'est malheureusement souvent produit ces dernières années, créant ainsi à Rome une fracture nébuleuse entre les paroles et les actes, fracture paradoxalement fonctionnelle au maintien d'un lien qui, par lui-même, ne peut tenir.
Deuxièmement, il n'est pas clair que le Saint-Siège se soit prononcé contre la bénédiction des couples homosexuels en tant que couples ou simplement contre les bénédictions formelles. Comme le lecteur s'en souviendra, la déclaration Fiducia supplicans sur la signification pastorale des bénédictions (2023) du pape François a introduit, en réponse à des questions précises sur le sujet émanant de l'épiscopat, la licéité de la bénédiction des couples non mariés. Des couples, et non des individus : le texte est clair. Le texte recommande simultanément de ne pas formaliser ces bénédictions, c'est-à-dire de ne pas créer de rites ad hoc qui risqueraient d'assimiler ce type de relation à celle qui est bénie par le sacrement du mariage.
La réaction indignée d'une partie importante de l'épiscopat mondial, notamment des milieux progressistes et surtout d'Afrique et d'Asie, a contraint Fernandez à nuancer ses propos, affirmant qu'il s'agissait de bénédictions individuelles et non conjugales. Un prétexte maladroit, car le texte parle clairement des couples et l'Église a toujours recommandé les bénédictions individuelles, quel que soit l'état de vie ou même l'état de grâce.
L’Église risque désormais de redéfinir sa mission : non plus le salut des âmes, mais la cohésion institutionnelle.
Troisièmement, nous assistons à une réinterprétation instrumentale de la pensée de François. Nous savons – c’est désormais un fait établi – que le pape et son compatriote protégé souhaitaient introduire la bénédiction des couples non mariés comme des couples, dans le cadre d’une vaste révision de la théologie eucharistique et matrimoniale.
Le pape Léon XIV, cependant, a attribué à François une pensée qui n’était pas la sienne : « Il ne faut pas aller au-delà de ce que François a permis », dit-il, à savoir que « tous peuvent recevoir des bénédictions », telles que celles que le prêtre donne à la fin de la messe. Or, à la fin de la messe, le prêtre bénit les personnes présentes individuellement, et non en couple. D’où l’ambiguïté manifeste.
Il a ensuite conclu en insistant sur son point de départ et en soulignant une fois de plus l’objectif ultime du programme pontifical actuel : « Aller plus loin, je pense, risque d’engendrer plus de division que d’unité, et nous devons chercher à fonder notre unité sur Jésus-Christ et sur son enseignement. »
Cette dernière insistance, en particulier, a ravivé les espoirs des plus conservateurs. Ainsi, le pape aurait souligné que l'unité repose sur la vérité, sur la doctrine du Christ ! Mais en quoi consiste cette doctrine du Christ, selon le pape Léon XIV ? Lorsqu'il parle de l'enseignement du Christ, fait-il référence au dogme catholique, dont il est nécessaire d'adhérer pleinement pour le salut, puisque « sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu » (Heb 11, 6) et puisque, comme l'enseigne saint Thomas d'Aquin, « le bien procède d'une cause intégrale et le mal d'un défaut quelconque » ?
Le problème du kérygme et la réduction du contenu de la foi
Une fois encore, il convient de contextualiser. Comme cela a déjà été souligné durant ce pontificat, la charte de l’évangélisation de Léon XIV, c’est Evangelii Gaudium (24 novembre 2013), le manifeste du pape François. Comme l’a également souligné le cardinal Fernandez, actuel défenseur de la foi, lors du premier consistoire extraordinaire de janvier 2026, le kérygme que l’Église devrait proclamer aujourd’hui est le suivant : « la beauté de l’amour salvifique de Dieu manifesté en Jésus-Christ mort et ressuscité ». Rien de plus vague. « On ne devient pas chrétien par une doctrine ou une proposition morale », nous éclaire Fernandez. « C’est l’expérience de la rencontre qui constitue le fondement de tout. »
Malheureusement, le kérygme chrétien est tout autre. Le kérygme est la proclamation joyeuse que la condition humaine, corrompue par le péché originel, a été restaurée par le sacrifice du Christ sur la croix, offert au Père en expiation d'une dette infinie de justice, et dont les mérites ne sont pas automatiquement appliqués aux hommes, mais par le ministère de l'Église dans les sacrements, en particulier le baptême.
Supprimer le péché originel, supprimer le sacrifice, supprimer les sacrements, et tout entre dans la définition du kérygme proposée par François et Fernandez.
Lorsque l'unité est détachée de la vérité, elle cesse totalement d'être l’unité chrétienne.
Croire que le pape Léon XIV, lorsqu'il parle de l'enseignement du Christ, entend faire référence à la doctrine catholique, rigoureuse et systématique, relève d'une terrible naïveté, d'une projection de ses désirs, bien loin de tous les faits constatés ces derniers mois. Comme cela s'est déjà produit sous François, les interviews et les déclarations du pape dans les avions ne font qu'alimenter l'ambiguïté, les manipulations et la confusion des fidèles. Au nom de l'unité !
Le pape Léon XIV reconnaît-il l'autorité épiscopale de Sarah Mullally ?
Si les déclarations du pape sur la bénédiction des homosexuels avaient ravivé l'espoir des conservateurs, l'accueil réservé à Sarah Mullally a immédiatement refroidi cet enthousiasme, jusqu'à l'anéantir.
Le 25 avril, en effet, la pseudo-archevêque de Canterbury, Sarah Mullally, a effectué un « pèlerinage œcuménique » au Vatican, a présidé une pseudo-bénédiction devant les reliques de saint Pierre, et – comme si cela ne suffisait pas – l'archevêque catholique Flavio Pace, secrétaire du Dicastère pour la Promotion de l'Unité des Chrétiens, s'est incliné et a fait le signe de croix. Une scène aberrante et scandaleuse.
Mais n'avons-nous pas affirmé que l'unité de l'Église doit reposer sur Jésus-Christ et sur son enseignement ?
Le pape Léon XIII a enseigné de manière infaillible que toutes les ordinations anglicanes sont « nulles et non avenues ». Sarah Mullally est une laïque hérétique et excommuniée, persuadée d'être évêque. Pourquoi alors Mgr Pace incline-t-il la tête devant la bénédiction donnée par Mullally, sinon parce qu’il croit que cette femme est à tous égards une ministre de Jésus-Christ – ce qu’elle n’est pas – allant ainsi à l’encontre des enseignements de l’Église catholique ?
Comme si cela ne suffisait pas, cette même femme fut ensuite reçue le 27 avril en audience privée par le pape Léon XIV. « Votre Grâce », dit Léon XIV, reconnaissant ainsi à Mullally un titre qu’elle ne peut porter. « Votre visite me rappelle la mémorable rencontre entre saint Paul VI et l’archevêque Michael Ramsey il y a soixante ans. (…) Depuis, les archevêques de Canterbury et les évêques de Rome continuent de se rencontrer pour prier ensemble, et je suis ravi que nous poursuivions cette tradition aujourd’hui. »
Et voici une fois de plus le leitmotiv de ce pontificat : « J’ai souvent dit que la paix du Seigneur ressuscité est “désarmée”. […] Les divisions parmi les chrétiens affaiblissent notre capacité à être des porteurs efficaces de cette paix », c’est-à-dire l’unité à tout prix.
« Cette attention sur le besoin d’unité pour le bien d’une évangélisation plus fructueuse a été un thème que j’ai porté tout au long de mon ministère; en effet il se traduit dans la devise que j’ai choisie en devenant évêque : In Illo uno unum, « En Lui seul — qui est le Christ — nous sommes un » ».
Et il conclut en disant : « Votre Grâce, en vous remerciant de votre visite aujourd’hui, je prie pour que ce même Saint-Esprit demeure toujours avec vous, vous rendant fructueuse dans le service auquel vous avez été appelée », oubliant toutefois que ce n’est pas Dieu qui a appelé Mullally à la charge qu’elle occupe.
L'anglicanisme comme modèle et le changement progressif de l'ecclésiologie
Dans ce contexte, d'autres éléments émergent qui contribuent à éclairer l’orientation sous-jacente. Ces derniers temps, en effet, le Vatican semble multiplier les gestes d'ouverture envers le monde anglican, le désignant presque comme un interlocuteur privilégié. Il ne s'agit pas simplement d'œcuménisme au sens classique du terme, mais de quelque chose de qualitativement différent.
Dès lors, il convient de s'interroger sur les raisons d'une telle attraction. Une réponse possible, qui se dégage inductivement des faits, est que les néo-modernistes discernent dans le modèle anglican des traits considérés comme « vertueux » et, à certains égards, paradigmatiques. Premièrement, la parlementarisation de la vie ecclésiale : l'autorité doctrinale et disciplinaire est de plus en plus conçue comme le fruit de processus d'assemblée, où le consensus prime sur la vérité. Deuxièmement, la soumission au pouvoir politique : l'Église anglicane est née comme Église d'État et conserve, dans sa structure, une perméabilité au pouvoir civil qui contraste radicalement avec la doctrine catholique de la distinction indissociable entre autorité religieuse et pouvoir civil.
À cela s'ajoute le synodalisme, dont les anglicans sont des pionniers, entendu non comme un instrument consultatif subordonné à l'autorité du Pontife romain, mais comme un principe constitutif d'une ecclésiologie « horizontale », où la primauté pétrinienne est en réalité vidée de sa substance au profit d'une gouvernance collégiale et, à bien des égards, administrative de l'épiscopat. Enfin, la mission œcuménique affirmée et une certaine idée de fraternité universelle, d'inspiration maçonnique, tendent à mettre de côté les divergences dogmatiques au nom d'une collaboration concrète entre les communautés religieuses.
Dans cette perspective, même des gestes en apparence secondaires acquièrent une signification précise. Par exemple, la réception du roi Charles d'Angleterre, chef de la Communion anglicane, et la remise du titre de « Confrère royal » -4-sont particulièrement éloquentes. Le terme « confrère », au sens propre, implique un partage de dignité et d'appartenance. Appliquée à un souverain qui, par définition, est à la tête d'une communauté hérétique et schismatique, cette formulation révèle une torsion sémantique qu'on ne saurait réduire à une simple courtoisie diplomatique, mais qui témoigne d'une transformation profonde de la conception même de l'unité et de l'autorité.
Il en résulte un tableau paradoxal, mais cohérent avec les observations précédentes. D'une part, les signes d'accueil, voire de légitimation implicite, se multiplient à l'égard de réalités objectivement extérieures à la communion catholique et dont les doctrines et les pratiques sont incompatibles avec elle – on peut notamment penser à l'ordination des femmes, incarnée par Mullally dans sa forme la plus aboutie.
D'un autre côté, les réalités qui professent pleinement la doctrine catholique et revendiquent la continuité avec la Tradition subissent une pression croissante. Tandis que la parodie vivante des Ordres sacrés est accueillie en grande pompe dans les palais sacrés, au Vatican, on s'active actuellement en vue de l'excommunication imminente de la FSSPX
Le contraste est flagrant et, d'un point de vue logique, difficile à soutenir sans recourir au critère déjà identifié : la vérité n'est plus le principe formel de l'unité, mais l'unité est une valeur en soi, détachée de la vérité. Les anglicans, bien que séparés, participent à un projet d'unité « large », inclusive, capable d'embrasser même des différences substantielles ; la FSSPX, en revanche, représente un élément perturbateur, un facteur de division, dans la mesure où elle rappelle constamment la nécessité d'une unité fondée sur la profession intégrale de la foi catholique. « Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, mais l'épée » (Mt 10,34).
Il n’est donc pas surprenant qu’une partie du monde dit conservateur réagisse aujourd’hui à cette situation par une attitude paradoxale : d’une part, elle s’indigne des ouvertures œcuméniques les plus avancées ; d’autre part, elle s’empresse d’admettre comme juste et nécessaire une éventuelle sanction contre ceux qui, tout en critiquant certains aspects du magistère récent, n’ont jamais renié les dogmes de l’Église. Là encore, la contradiction apparente se dissipe si l’on prend pour critère ultime non pas la cohérence doctrinale, mais la préservation d’un ordre formel perçu comme la valeur suprême de la vie ecclésiale.
Remettre les choses en perspective, c’est donc précisément reconnaître que l’oscillation apparente entre ouvertures et fermetures, entre assurances aux conservateurs et concessions aux progressistes, n’est pas un signe d’indécision ou d’incohérence personnelle, mais l’expression d’une ligne stratégique sous couvert d’unité.
Une ligne suivant laquelle l’unité – comprise au sens formel, sociologique, voire géopolitique – tend à se substituer à la vérité comme principe régulateur de la vie humaine. C’est précisément là que réside la question décisive, non seulement pour interpréter le pontificat actuel, mais aussi pour comprendre la crise que traverse l’Église : soit l’unité peut être authentique lorsqu’elle est détachée de la vérité, soit, comme l’enseigne la Tradition catholique, seule la vérité – entière et complète – peut constituer le fondement de l’unité éternelle. Ou bien encore, comme l’enseigne Notre Seigneur (cf. Jn 8,32), la vérité – et non l’unité – nous rend libres.
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