Le Forum Catholique
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Réginald - 2025-05-21 00:09:14
oui, reprenons
1. Vous avez abandonné l’attaque sur la majeure.
Vous ne remettez plus en question la définition thomiste de la justice comme relatio ad alterum, ni l’exigence qu’elle se réalise concrètement dans des rapports entre personnes. Votre critique s’est désormais déplacée vers la mineure : vous contestez que le devoir de tolérer relève de la justice.
2. Mais sur quoi fondez-vous alors ce devoir ?
Vous concédez que, dans certaines circonstances, l’autorité a le devoir de tolérer un culte faux plutôt que de le réprimer. Très bien. Mais vous refusez d’y voir un devoir de justice. Soit.
Mais alors, quel est le fondement exact de ce devoir que vous reconnaissez ? Vous vous gardez bien de le dire. Une concession pragmatique ?
Pourtant, selon saint Thomas d’Aquin, la finalité de l’autorité repose sur son ordination au bien commun L’action de l’autorité n’est légitime que si elle vise ce bien, et c’est en ce sens qu’elle est tenue, en justice, de prendre les mesures nécessaires pour assurer la paix, l’ordre et la vertu dans la cité.
3. Le bien procuré par la tolérance concerne des personnes concrètes.
La tolérance n’est pas un acte abstrait : elle vise des personnes identifiables, dans des situations déterminées, et elle produit des effets réels.
Le premier bien qu’elle procure est la paix civile, c’est-à-dire l’ordre social permettant à des individus, même en désaccord profond, de coexister sans violence.
Or, la paix civile est un bien commun, au sens fort que lui donne la tradition aristotélico-thomiste : un bien qui, loin d’être simplement la somme des biens particuliers, est partagé par tous et profitable à chacun (comme la victoire d’une armée l’est à tous ses soldats, même à ceux qui n’en ont pas été directement les artisans).
A ce titre, la tolérance religieuse — dans certaines circonstances — peut relever du justum, non pas comme reconnaissance d’un droit à l’erreur, mais comme acte ordonné à un bien commun supérieur.
4. Il faut bien comprendre la nature de ce bien social, à la lumière de la doctrine thomiste du jus.
Pour saint Thomas, le droit (jus) n’est pas d’abord un pouvoir subjectif exercé sur une chose ou une personne, mais un rapport objectif de justice (justum) entre deux parties.
De ce rapport peuvent découler des droits subjectifs, c’est-à-dire des facultés légitimes d’agir selon ce que le justum prescrit dans une situation donnée.
Or, l’histoire nous montre deux grandes configurations du corps social, qui appellent chacune des formes spécifiques de ce justum :
a/ Dans la chrétienté médiévale, où la foi catholique structurait l’unité du corps social, le bien commun était identifié à la vérité religieuse révélée et librement reçue.
Dans ce cadre, on tolérait parfois les erreurs religieuses au for interne, par égard pour la conscience, mais on pouvait légitimement réprimer leur expression externe, considérée comme portant atteinte à un ordre public fondé sur l’unité doctrinale.
b/ Depuis la Réforme, et plus encore depuis les Lumières, les sociétés sont devenues religieusement pluralistes : l’unanimité confessionnelle n’est plus possible ni supposée.
L’ordre public juste repose alors non sur la vérité religieuse commune, mais sur des principes civils (respect des personnes, paix publique).
Dans ce contexte, la répression des cultes faux ne garantit plus la paix : elle peut au contraire engendrer troubles, violences et injustice.
C’est pourquoi, dans ces conditions, le justum peut inclure une immunité au for externe, pourvu que l’ordre public ne soit pas gravement compromis. Il s’agit là non d’un « droit à l’erreur », mais d’un droit fondé sur la dignité de la personne humaine, sur la nature même de la conscience morale, et sur les exigences concrètes du bien commun pluraliste.
5. Dernière remarque : faut-il en conclure que l’ordination du bien commun à la vérité catholique aurait disparu ?
Non, assurément pas. Mais dans les circonstances présentes, marquées par un pluralisme religieux de fait et par la fragilité des consensus spirituels, cette ordination ne peut plus être pleinement actualisée dans l’ordre juridique et politique.
Elle subsiste à l’état de potentialité, comme finalité intrinsèque de toute société humaine bien ordonnée, mais elle n’est pas toujours immédiatement actualisable, sauf à risquer de compromettre des biens supérieurs tels que la paix civile ou la stabilité sociale.
Une analogie, qui vaut ce qu'elle vaut, peut être éclairante : un médecin sait que l’abstinence totale de substances nocives est objectivement ce qui convient le mieux à la santé de son patient. Cependant, si ce dernier est devenu dépendant à l’une de ces substances, une suppression brutale risquerait d’entraîner des effets secondaires graves : angoisse aiguë, souffrances physiques ou psychiques, voire un effondrement de l’équilibre général (décompensation).
Dans une telle situation, le médecin choisira de tolérer temporairement une dose réduite de cette substance — non pas parce qu’elle est bonne en elle-même, mais parce que, dans les circonstances concrètes, la supprimer immédiatement causerait un mal plus grand.
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