Concernant la discipline de l’arcane

Le Forum Catholique

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Signo -  2025-05-05 18:37:31

Concernant la discipline de l’arcane

C’est un sujet complexe, et voici la compréhension que j’en ai (je m’appuie tout de même sur des éléments historiques et théologiques objectifs).

La vie chrétienne est fondée sur la notion d’initiation au mystère du Père. Le grand initiateur est le Christ, le Fils de Dieu. Le parcours de l’initiation chrétienne se déroule dans le cadre du catéchuménat avec ses scrutins et ses exorcismes (phase purgative) et culmine avec l’illumination baptismale qui inaugure pour le néophyte la vie nouvelle dont parle S. Paul. Par conséquent, le fidèle baptisé et confirmé est parfaitement initié aux saints mystères et peut assister à la liturgie eucharistique et communier. Ce qui n’est pas le cas des catéchumènes qui, dans l’Eglise antique, ne pouvaient assister qu’à la liturgie de la Parole et devaient quitter l’église avant l’offertoire. A priori donc, la discipline de l’arcane s’impose aux non baptisés seulement.

Cependant, cela signifie-t-il que le peuple chrétien doit nécessairement tout voir et tout entendre de la célébration du mystère eucharistique ? Non, et d’ailleurs la pratique liturgique universelle dans l’Eglise a répondu par cette question par la négative durant près de 1500 ans.

Pour comprendre le sens profond de cette « pédagogie du sacré et du mystère», il faut prendre en compte l’architecture sacrée et son évolution avec le passage du Temple de Jérusalem aux églises chrétiennes.

Dans le Temple, (et d’une manière générale dans tous les temples du paganisme antique), le peuple ne rentrait jamais dans l’édifice, mais restait a l'exterieur. Ce dernier était compose de deux parties : le Lieu Saint, et le Saint des saints. Seuls les prêtres et les lévites pouvaient pénétrer dans le Lieu Saint pour effectuer les sacrifices. Et seul le Grand Prêtre, une fois l’an seulement (Yom Kippour de mémoire), pénétrait seul dans le Saint des saints, une corde attachée au pied pour que l’on puisse l’extraire du sanctuaire à distance en cas de malaise ou de mort sans entrer dans le Sanctuaire sacro-saint.

La Nouvelle Alliance inaugurée par le Christ va provoquer une évolution décisive de cette disposition cultuelle. Par sa Passion, le Christ, agissant comme le grand-prêtre de la nouvelle alliance, est entré dans le Saint des Saints céleste (dont le Saint des saints de la Jérusalem terrestre n’était qu’une préfiguration), c’est-à-dire in sinu Patris, dans le sein du Père, comme on le lit dans le chapitre 9 de la lettre aux Hébreux. Il y est entré, précédant et entrainant derrière lui toute l’humanité rachetée, d’où la fameuse expression de la sequela Christi, la suite du Christ. Des lors, le peuple nouveau, devenu peuple de prêtres, peuple sacerdotal (1 Pierre 2), a désormais accès au Lieu Saint, qui correspond désormais a la nef de nos églises… mais pas encore au Saint des saints dans lequel le Christ est entré. En effet, l’Incarnation, la Passion et la Résurrection du Christ, ainsi que la Pentecôte qui en est le fruit, ne constituent pas l’aboutissement de l’histoire du Salut. Comme le dit très bien Ratzinger dans L’Esprit de la Liturgie, cette histoire se déroule selon trois périodes majeures : l’ombre, l’image, la réalité.
L’ombre, c’est-à-dire l’Ancien testament, et toutes les préfigurations (types) dont il est composé (sacrifices matériels, ritualité hébraïque) ; l’image, c’est-à-dire l’âge intermédiaire inauguré par le Fils « Image du Dieu invisible » (Colossiens 1), dans lequel nous sommes ; enfin la réalité, l’accomplissement de toutes choses avec la Parousie à la fin des temps, dont le livre de l’Apocalypse constitue la vision prophétique.

Il s’ensuit donc de cette vision d’un accomplissement progressif du Salut dans l’histoire, que l’âge dans lequel l’Eglise chemine n’est pas encore celui de l’accomplissement final de toutes choses. Il s’agit d’un âge transitoire, dans lequel le mystère du Royaume eschatologique nous est déjà donné, mais de manière voilée : à travers le jeu du voilement-dévoilement du symbolisme liturgique, et à travers le voile des espèces eucharistiques. C’est le sens de ce que dit l’Apôtre en 1 Cor. 13 : « Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai parfaitement, comme j’ai été connu ». Comme le peuple hébreu après le passage de la mer Rouge cheminait dans le désert vers la Terre promise, l’Eglise est dans cette période intermédiaire dans laquelle, sauvée dans les eaux du baptême, elle chemine à travers les vicissitudes de l’histoire humaine vers le Royaume de Dieu.
D’où le fait que le sanctuaire des Eglises, où se tient l’autel et où est offert le sacrifice eucharistique, et qui est l'équivalent du Saint des saints puisque c'est là que se tient la Présence divine, soit encore un espace sacré dont l’accès est soumis à certaines restrictions précises, réservé aux ministres de l’Eglise (clercs ou assimilés, en particulier les ministres ordonnés, associés par leur ordination au sacerdoce du Christ Grand-Prêtre de l'Alliance nouvelle) ; d’où l’utilisation durant près de mille ans, même en Occident, d’un voile pour dissimuler les moments les plus importants de la liturgie eucharistique ; d’où le Canon récité à voix basse dans les liturgies occidentales et la présence de l’iconostase dans les liturgies orientales ; d’où la persistance de toutes les marques de sacré dans la liturgie chrétienne, persistance donc d’une forme résiduelle de l’arcane même pour les fidèles pleinement initiés aux mystères, manifestant le non accomplissement final de la Rédemption et l’attente de la Parousie.

Il s’avère donc que Nemo a entièrement raison. La discipline de l’arcane, soit qu’elle s’applique aux non-baptisés, soit que, résiduelle, elle subsiste pour les baptisés, est un élément fondamental de compréhension du sens profond de la liturgie chrétienne. Les évolutions architecturales de la Renaissance et de l’âge baroque, puis la diffusion de la « messe face au peuple », enfin la pratique obscène de la messe télévisée, ont contribué à un oubli complet de cette notion pourtant fondamentale et structurante. Il en résulte inévitablement un christianisme profondément anémié et appauvri, en comparaison de ce qu’il était dans les premiers siècles.

Pour ceux qui veulent qpprofondir ce sujet, outre le célèbre ouvrage de Ratzinger déjà cité, je ne peux que vous suggérer la lecture de l'ouvrage remarquable Le baldaquin et ses rideaux. Apercu liturgique et theologie d'un rite millenaire, de l'abbé Olivier Rioult (personnage sulfureux et contestable à plus d'un titre, mais à la doctrine solide).
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