Éloquent et révélateur

Le Forum Catholique

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Signo -  2025-01-14 19:13:14

Éloquent et révélateur

Ces deux pages de François sont un concentré de tous les malentendus, les caricatures, les déformations et les réactions elles mèmes outrancières, simplificatrices et réductrices qui entourent la question de la liturgie traditionnelle et de sa place dans l’Eglise actuelle.

Je vais commencer par dire que François a en partie raison. Il y a effectivement un attachement à la liturgie traditionnelle dans son expression moderne -c’est à dire baroque ou sulpicienne- qui peut être malsain chez certaines personnes ou certaines groupes. Il a raison de pointer que chez certains, l’attachement exagéré à une certaine pompe pseudo ou para-liturgique (attachement contre lequel même Mgr Lefebvre mettait en garde ses séminaristes) révèle un attachement malsain, passéiste et vicié de la liturgie. Celle-ci devient un instrument pour se complaire dans un certain decorum rigide marqué par le faste propre à une certaine époque (les XVIIIe et XIXe siècles). Elle n’est alors plus la célébration du Mystère chrétien mais une pièce de musée et un cérémonial mondain. Le pape a raison de rappeler que cette approche de la liturgie et d’une certaine esthétique cléricale dissimule parfois des problèmes psychologiques et affectifs qui peuvent dans certains cas avoir des conséquences graves. Il y a certains exemples assez éloquents de ce genre de dérives, notamment en Amérique latine mais pas uniquement.

Seulement voilà, le pape commet une erreur grave lorsqu’il justifie toute sa politique répressive sur cet argument. En effet:
- l’attachement à un certain cérémonial baroque n’est pas nécessairement lié à la liturgie traditionnelle. Il y a des lieux où ce décorum pompeux est mis en œuvre avec la messe Paul VI. Et il y a des lieux où la liturgie traditionnelle est célébrée de manière très sobre et même dépouillée, notamment (mais pas uniquement) dans les monastères. Par conséquent il est absurde de prendre des mesures restreignant la liturgie traditionnelle partout et pour tous simplement parce qu’une partie des traditionalistes entretiennent un rapport malsain à la liturgie. Cette absence de distinction et de discernement est le contraire même de l’attitude d’un vrai pasteur, qui aurait mis en œuvre dans ce genre de cas la sage attitude évangélique de la parabole du bon grain et de l’ivraie (Matthieu 13, 24-30).

- plus inquiétant, cet extrait, tragiquement révélateur:

La liturgie ne peut pas être un rite en soi, en marge de la pastorale. Ni un exercice d’un spiritualisme abstrait, enveloppé dans un sens fumeux du mystère. La liturgie est une rencontre, c’est un retour vers les autres.



Outre la conception tragiquement fausse de la liturgie que ces lignent révèlent, il est évident que tous les malentendus entre traditionalisme et progressisme se trouvent dans ces quelques lignes. Pour le pape, si le rite a une consistance propre, une identité en soi, il est nécessairement « en marge de la pastorale ». Il ne lui est visiblement jamais venu à l’esprit qu’un rite objectif et doté de caractéristiques propres (comme le rite romain traditionnel, le rite byzantin, le rite copte, etc) pouvait avoir une «efficience » pastorale précisément parce qu’il est objectif et qu’il possède une consistance -et donc une richesse spirituelle- propre. Entre une conception fausse de la liturgie, conçue comme un cérémonial sclérosé et coupé de la vie de foi, et son inverse tout aussi faux, à savoir un rite anthropocentrique réduit à un simple outil pastoral, sommé de s’adapter à tous les publics, sans consistance propre, François, au lieu de chercher comme le faisait son prédécesseur à dépasser cette fausse alternative binaire par le haut, en rétablissant l’équilibre vraiment catholique et traditionnel permettant le respect de la liturgie dans sa richesse propre tout en mettant ce trésor demeuré inaltéré au service de la vie de foi des fidèles d’aujourd’hui, François, dis-je, à choisi. Il a choisi, contre une erreur, l’erreur inverse. Sous nos yeux s’accomplit de manière spectaculaire la tragique bipolarisation prophétisée dès 1969 par Louis Bouyer dans La décomposition du catholicisme: traditionalisme contre progressisme désormais face à face, « contre, tout contre » comme dirai l’autre, deux systèmes comme des chiens de faïence opposés mais jumeaux, irréconciliables quoique frères siamois, s’opposant en tout quoique semblables en tout, agissant l’un envers l’autre et se nourrissant mutuellement par des phénomènes de pure réaction, entraînant déséquilibres multiples de part et d’autre, confusions inextricables, malentendus, radicalisation mutuelle. La caricature répondant à la caricature. Nous en sommes là. Et cette situation est évidemment un piège mortel…
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