La grâce du jeûne

Le Forum Catholique

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Francis Dallais -  2021-02-21 00:07:28

La grâce du jeûne

Il me semble digne d'intérêt de dire ou de rappeler que les Eglises Orientales Catholiques et Orthodoxes , pratiquent le jeûne chaque jour avec abstinence de viandes, d'oeufs et de laitages durant le Grand Carême.

A cet effet, je joins à ce message de larges passages de la Lettre du Patriarche Grec melkite catholique d'Antioche et de tout l’Orient, d’Alexandrie et de Jérusalem, Gregorios III pour le Carême 2014, adressée à son clergé et aux fidèles.

Je vous en souhaite une bonne lecture et un saint et lumineux Carême.

Francis Dallais

Lettre de Sa Béatitude Gregorios III,
Patriarche d’Antioche,
pour le Carême 2014

La grâce du jeûne
« Plus que toutes de gloire est comblée la grâce qui du Jeûne vénérable provient. »

Lorsque nous avons commencé à penser au thème du Carême pour cette année, nous avons ouvert, au hasard, le Triodion (livre des offices et des prières propres au temps du Carême), et sommes tombés sur un cathisme qui commence par souligner la gloire de la « grâce du jeûne ». Nous avons vu en cela un signe de l’Esprit Saint. Nous l’avons écouté et décidé que l’objet de notre méditation et de notre lettre sera autour des belles significations du saint Carême.

En effet, cette période de l’année et de notre vie chrétienne est une des plus saintes de l’année. Elle occupe une place privilégiée chez tous les fidèles de notre Église, malgré les nombreuses dispenses qui ont allégé le poids de l’aspect corporel de la loi du saint Carême.

Jeûne corporel et jeûne spirituel, inséparables
Le jeûne a deux aspects : l’aspect corporel (ou physique) et l’aspect spirituel. Il n’est pas permis de séparer le jeûne corporel du jeûne spirituel. De même, il n’est pas permis de préférer ou favoriser le jeûne corporel par rapport au jeûne spirituel, ou le spirituel par rapport au corporel. L’Écriture Sainte, la tradition chrétienne, la coutume ecclésiastique, la logique et la sagesse naturelles démontrent l'importance des deux sortes de jeûne. Tous les deux sont une obligation de la dévotion et une preuve de notre foi en Dieu, ainsi qu’un acte d’amour à l’égard de Dieu et du prochain, surtout le prochain pauvre, qui est dans le besoin ou faible.

Malheureusement, certains disent : Moi, je fais l’aumône au pauvre, et cela me dispense du jeûne. Ou encore : Je cesse de fumer pendant le Carême, et cela me dispense du jeûne. Ou aussi : Je cesse de manger du chocolat pendant le Carême, et cela me dispense du jeûne.

Toutes ces choses sont de belles œuvres de vertu, mais elles ne dispensent pas du jeûne corporel traditionnel, qu’elles complètent et expriment, car elles sont une partie du jeûne.

Le jeûne a un aspect familial, social et pastoral. Car non seulement l’individu jeûne, mais aussi la famille jeûne ensemble (le père, la mère et les enfants), et de même le quartier (là où il y a une agglomération de chrétiens) et la paroisse jeûnent. De sorte que le jeûne, par sa spiritualité, son but et tous ses aspects, entre au cœur de la personne, dans son âme, son corps, sa pensée, son imagination, toutes ses sensations et tous ses sens. Ainsi, la bouche, la langue, l’œil, l’ouïe, la vue, les oreilles, les mains et les pieds jeûnent. L’homme jeûne avec toutes ses composantes corporelles et spirituelles, avec toute son âme et toutes ses forces.

Cela est démontré dans nos prières, qui s’adressent à l’âme et au corps. On le voit dans cette belle prière de la Liturgie des Présanctifiés (Proaghiasmena), dont voici le texte :

« Dieu grand et digne de louanges, qui, par la mort vivifiante de ton Christ, nous as fait passer de la corruption à l’incorruptibilité, libère tous nos sens des passions qui tuent et donne-leur pour bon guide la raison intérieure : que l’œil s’abstienne de tout regard mauvais, que l’oreille soit inaccessible aux paroles oiseuses, que la langue se nettoie de tout discours inconvenant. Purifie nos lèvres qui te louent, Seigneur ; fais que nos mains s’abstiennent de toute œuvre perverse et n’accomplissent que celles qui te plaisent. Affermis tous nos membres et notre entendement par ta grâce. Car à Toi convient toute gloire, honneur et adoration, Père, Fils et Saint Esprit, maintenant et à jamais, dans les siècles des siècles. Amin. »

Nos prières liturgiques abondent dans ce sens. Ainsi, à la fin des heures, nous disons cette belle prière : « Toi qui en tout temps et à toute heure, au ciel et sur terre, es adoré et glorifié, Christ Dieu, (...). Sanctifie nos âmes, rend chastes nos corps. Redresse nos raisonnements, purifie nos pensées. Et délivre-nous de toute tribulation, de tout mal et de toute douleur... »

De même, nous donnons l’onction de l’huile aux malades en invoquant pour eux « la guérison de l’âme et du corps ».

Dans ses prières, l’Église nous invite à nous lever, à nous asseoir, à nous agenouiller, à incliner la tête et le corps, à plier les genoux, à pleurer, à nous exclamer, à nous frapper la poitrine, ... De même, nous donnons l’onction du Saint Myron pour tous les sens et les membres de notre corps : le front, les yeux, le nez, la bouche, les oreilles, la poitrine, les mains et les pieds. De la même manière, l’enfant est oint avec l’huile avant d’être plongé dans l’eau du baptême.

Ainsi en est-il du jeûne dans ses deux aspects, spirituel et corporel. La pratique de la vertu du jeûne et l’obligation du jeûne corporel consistent à s’abstenir de nourriture de minuit jusqu’à midi, ainsi que l’abstinence de certains aliments (viande et laitages), mais aussi en l’accomplissement de bonnes œuvres, l’aide aux pauvres et la solidarité avec les autres. Tous ces aspects sont liés, se complètent et constituent la pratique et le commandement du Carême et du jeûne.



Les prières liturgiques : une école spirituelle
Les prières liturgiques sont une école spirituelle ; elles sont notre guide vers la grâce du jeûne spirituel et corporel. Le cathisme que je citais au début de cette lettre (Orthros du mardi de la cinquième semaine de Carême) part du jeûne corporel pour décrire ses aspects spirituels. En voici le texte :

« Plus que toutes de gloire est comblée la grâce qui du Jeûne vénérable provient : par elle le prophète Elie trouva son char flamboyant et Moïse reçut les tables de la Loi, par elle fit merveille Daniel, Élisée ressuscita un mort, les Jeunes Gens éteignirent la fournaise de feu, par elle chacun devient l’ami de Dieu ; dans la joie qu’elle nous procure, chantons : Béni sois-tu, ô Christ notre Dieu qui l’as voulu ainsi ! Gloire à Toi ! »
Ainsi, on voit clairement que le jeûne n’est pas seulement une pratique extérieure ; c’est plutôt une grâce, qui a des effets spirituels sur plusieurs plans.

1. Le jeûne aide à l’élévation spirituelle. Le symbole en est le char d’Elie, qui avait jeûné pendant quarante jours avant son élévation au ciel sur un char de feu.

2. La grâce du jeûne fait que l’homme pénètre en profondeur dans le sens de la Loi divine, des Dix Commandements, qui sont l’expression pratique de l’éthique et des valeurs du saint Évangile. Le grand prophète Moïse les avait reçus au Mont Horeb du Sinaï après y avoir passé quarante jours dans la prière et le jeûne.

3. La grâce du jeûne a fortifié le prophète Daniel et lui a inspiré ses visions.

4. La grâce du jeûne opère des miracles, comme lorsque le prophète Élisée ressuscita un mort.

5. La grâce du jeûne a fortifié les trois jeunes gens qui ont résisté aux flammes de la fournaise des Babyloniens et les ont éteintes.

6. La grande grâce que la pratique du jeûne procure est qu’elle nous rend spécialistes de Dieu ! Comme si, à travers le Carême, nous obtenions le degré de licence, de maîtrise ou de doctorat en “Spécialisation de Dieu”. Car l’objet de notre spécialisation est Dieu Lui-même !

A cela nous invitent nos prières liturgiques durant les semaines du Grand Carême, avec des expressions répétées et diversifiées.

Ces prières sont l’expression d’une expérience spirituelle profonde, vécue par nos Pères durant la période du saint Carême et qu’ils ont formulée en prières. Je vous invite à l’expérience spirituelle qu’expriment ces prières.

[…]

Avec l'Église nous prions : « Du Carême la grâce pleine de clarté a resplendi sur nous en ce jour plus brillante que le soleil ; répandant sur nos âmes son éclat, comme nuages elle chasse nos péchés ; aussi courons nous d'un cœur léger, joyeux de parcourir le stade divin, et dans l'allégresse crions au Seigneur : Sanctifie ceux qui l'accomplissent fidèlement. » (Lucernaire de lundi du cinquième semaine du Carême)

+ Gregorios III
Patriarche d’Antioche et de tout l’Orient,
d’Alexandrie et de Jérusalem



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