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Ce qui se révéla n'être qu'une moitié de l'assistance était entrée lorqu'une cloche tinta. Un enfant chétif fit son apparition sur la droite, suivi d'un prêtre. Judith avait déjà vu des ornements sur des tableaux de Rubens et des barrettes sur des gravures du XVIIe siècle. Mais elle n'était pas préparée à l'effet irrésistible qu'ils provoquaient lorsqu'ils étaient portés par le très décharné R.P. MacEnery, de la Société de Jésus. Le prêtre donna sa coiffure à l'enfant chétif, posa ses affaires sur l'autel, tourna le dos à l'assemblée et se mit à débiter à grande vitesse d'incompréhensibles formules latines.
Judith imaginait que les catholiques avaient une grâce spéciale, un charisme - peu importe le mot - qui les rendait capables de comprendre le latin. S'ils l'avaient, ils le cachaient bien. Personne ne faisait attention au prêtre, qui de son côté ne s'occupait nullement des personnes présentes.
Devant elle, les aînés de la famille bourdonnante faisaient rouler leur pièce par terre pendant que les cadets remplissaient méthodiquement de papiers de bonbons le sac de leur mère, ceux du moins qui ne faisaient pas de trapèze sur le dossier du banc. Les parents ne s'intéressaient pas à eux. Le plus jeune, toutefois, réussit à attirer l'attention : ayant piqué une tête par dessus l'épaule de son père, il reçut une bonne claque. A vrai dire, père et mère étaient fort occupés. Il rangeait d'innombrables images dans son énorme paroissien ; elle dévidait son chapelet dont le cliquetis ne cessait qu'à l'occasion de signes de croix frénétiques. Pour autant qu'elle pouvait voir, il en allait de même tout autour de Judith.
Malgré tout, ces braves gens devaient avoir une vague conscience de ce qui se passait, car ils se frappaient tous la poitrine, se signaient, se levaient, s'agenouillaient avec un ensemble surprenant. Epuisée par cinq minutes de cette gymnastique sacrée, ils s'effondraient dans leurs bancs tandis que le prêtre remettait sa coiffure et montait en chaire. Judith se prépara à essuyer un sermon, chose dont elle avait toujours eu horreur au collège. Il n'y avait pas lieu de s'inquiéter : bien qu'en anglais, il faisait à l'évidence partie de la liturgie. Judith s'efforça d'écouter un calendrier de festivités auxquelles personne ne pouvait avoir envie d'aller, puis une pressante demande d'argent et, pour finir, un catalogue interminable de défunts obscurs pour lesquels il fallait prier. Après quoi, le prêtre retourna à l'autel, non sans rendre sa coiffure à l'enfant chétif.
Là dessus les choses semblèrent se corser. Le prêtre fourrageait dans ses outils en silence. Chacun des enfants indociles reçut à tour de rôle une bonne gifle. Puis un mouvement se produisit. Ses études médiévales permirent à Judith de reconnaître le sanctus. Quand tout le monde se mit à genoux, elle entendit craquer les vieilles jointures. Un nouveau coup de sonnette précipita le plus jeune sous son banc. Les sonneries se succédèrent : Judith savait qu'elles indiquaient la consécration, la Présence réelle. Le silence tomba, comparable au silence originel avant même que le monde fût. C'était colossal.
Cependant tout continuait, absolument hors du monde, sans rien d'humain. Bien avant la fin, les gens commencèrent à s'en aller. Pet-être la règle voulait-elle que le prêtre soit le premier et le dernier à bord comme le commandant du navire. Judith se leva mais ne partit pas. Elle vit le prêtre ranger ses instruments, remettre son chapeau et, précédé de l'enfant chétif, disparaître comme il était venu. Les divers membres de la famille installée devant elle rassemblèrent leurs affaires en bavardant gaîment puis s'en allèrent. Judith resta.
Ce qu'elle venait de voir n'avait aucun rapport avec ce qu'elle croyait que devait être une cérémonie reigieuse. Ce n'était en rien un office communautaire ; chacun semblait faire ce qui lui plaisait. Il n'était pas question de "rendre meilleur" qui que ce soit. (...) Mais au cours de cette cérémonie, il n'avait été question de prier pour rien ni personne sauf pour les quelques inconnus dont l'anniversaire de la mort tombait ces jours-là. Non, ce n'était pas tout-à-fait vrai : à la fin, pendant que l'assemblée s'éclipsait, le prêtre avait récité quelques Ave Maria suivis de prières incompréhensibles.
Donc la messe - la chrétienté aborigène - c'était cela. Judith se rassit, bouleversée. Des milliers et des milliers de gens étaient morts pour ou contre CELA.