“Jusqu’où va la tendresse d’une mère pour son fils”

Le Forum Catholique

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Vianney -  2017-07-19 22:30:14

“Jusqu’où va la tendresse d’une mère pour son fils”

 
Une dame du plus haut rang, femme d’un duc et dame de la reine, obtint d’elle par surprise un brevet qui accordait à son fils, d’une inconduite notoire, le siège épiscopal de Poitiers, dont les revenus peu considérables ne faisaient pas ce qu’on appelait alors un gros bénéfice. Anne d’Autriche, qui se doutait bien que M. Vincent n’approuverait pas ce choix et qui craignait son blâme, chargea la mère elle-même d’aller le lui notifier. Se croyant sûre de son affaire, celle-ci va à Saint-Lazare et transmet sèchement, en le prenant de très haut, les ordres de la reine. Confondu de surprise, Vincent essaya bien de détourner la grande dame impérieuse de son criminel dessein ; mais ce fut en vain. Le lendemain il se présenta au Palais-Royal avec un rouleau de papier. « Ah ! lui dit vivement la reine, c’est la nomination de l’évêché de Poitiers que vous m’apportez à signer » ; puis voyant que le papier était blanc, « Comment n’avez-vous pas rédigé la nomination ? — Pardonnez-moi, Madame, répondit simplement Vincent de Paul, si Votre Majesté est déterminée, je la prie d’écrire elle-même sa volonté à laquelle je ne puis en conscience prendre aucune part » ; et là-dessus, avec cette assurance que donne la conscience d’accomplir un impérieux devoir, il expose sans détour à la reine les raisons qui s’opposaient à une nomination qui serait un scandale. « Cet abbé, dit-il, Madame, dont on vous a proposé de faire un évêque, passe sa vie dans les cabarets, il est habituellement plongé dans une telle crapule, qu’on le trouve presque tous les soirs ivre-mort au coin des rues, ne se souvenant plus de son propre nom. Sa famille n’ignore pas sa conduite, elle veut avec raison l’éloigner de Paris, mais ce n’est pas an siège épiscopal qu’il faut lui assigner pour retraite.

Consternée, la reine révoqua son consentement et annula la nomination ; mais elle chargea Vincent de Paul « d’aller faire sa paix » avec la dame du palais. Vincent accepta la pénible commission ; lorsqu’il s’en fut acquitté avec tous les ménagements possibles, la colère de la mère déçue dans ses espérances ne connut plus de bornes. Se levant, la duchesse saisit un tabouret et le lance à la tête de M. Vincent. Sans rien dire, celui-ci étanche avec son mouchoir le sang, qui coule abondamment d’une large blessure au front et sort sans proférer une plainte. Le Frère qui l’accompagnait toujours et l’attendait dans l’antichambre, le voyant dans un tel état, veut se plaindre et s’élance vers l’appartement d’où son maître venait de sortir ; mais celui-ci l’en empêche : « Vous n’avez rien à faire là, mon frère ; c’est par ici, allons-nous-en. N’est-ce pas une chose admirable, ajouta-t-il en souriant, de voir jusqu’où va la tendresse d’une mère pour son fils ? »

Source : Emmanuel de Broglie, Saint Vincent de Paul, Lecoffre, pp. 174-175.
 

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