Le Forum Catholique
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Olaf - 2016-07-11 22:53:34
Fr. Bruno Bonnet Eymard
Je vous recopie ci dessous un commentaire que j'avais donné sur le sujet, et qui détaille tout cela :
L’homme a de très bonnes intuitions – mais hélas, trois fois hélas, il a gaspillé son talent pour deux raisons majeures :
Du fait sans doute de son appartenance à un mouvement marginal, voire controversé, il a travaillé en autarcie complète, sans lien avec les nombreux islamologues travaillant sur le même sujet (avec la seule collaboration de l’abbé Kurt Hruby, ancien élève des écoles rabbiniques, spécialiste de l’hébreu, dont Bonnet Eymard occulte totalement l’apport dans les 3 premiers – et seuls – tomes de sa traduction – Kurt Hruby étant mort, il y a de grandes chances que la traduction de Bonnet-Eymard s’en arrête là).
Sa méthode de travail est plus que contestable. Il a procédé ainsi pour sa traduction :
0) ignorer toute la légende islamique construite autour du coran (ce qui peut se comprendre, puisqu’elle provient du coran lui-même, comme l'islamologie l'a montrée). Elle n'est donc pas à prendre telle quelle, mais peut cependant nous aider dans la recherche de la vérité : comme toute légende, elle est souvent bâtie sur un fond de réel, que l'on peut tâcher de retrouver au moyen d'une analyse critique impitoyable (ex : Waraqa, prêtre nazaréen de la légende islamique pourrait fort bien figurer le milieu nazaréen réel des origines de l'islam). L'invention de cette légende révèle aussi les logiques à l'oeuvre dans la construction de l'islam (ex : l'invention du voyage nocturne de Mahomet, c.à.d. le faire aller au ciel pour rencontrer Dieu, est la reprise de la logique de traditions hébraïques et rabbiniques qui font monter Moïse au ciel, depuis le Sinaï, pour y rencontrer Dieu également - ou de l'échelle de Jacob - ; cela nous renseigne sur les influences juives à l'oeuvre chez les commentateurs tardifs, leur logique d'imitation, etc.)
1) ignorer tous les signes diacritiques de la graphie arabe du coran, ce qui réduit l'alphabet utilisé de 29 graphèmes à 10 graphèmes différents (soit en moyenne très grossière 3 sens différents par lettre, plus la vocalisation à rajouter, comme le figurent les manuscrits les plus anciens du Coran ; vu que la langue arabe compte environ 150 phonèmes, on peut faire cette autre très grossière approximation de 5 phonèmes possibles par graphème en scriptio defectiva)
2) tester toutes les combinaisons possibles de signes diacritiques et vocalisation – et donc tous les sens possibles aux mots du texte coranique – jusqu’à ce qu’il tombe sur un sens qui le satisfasse, et ce, sans contact avec les autres spécialistes. Pour un sujet aussi vaste, cela se révèle être une entreprise titanesque. Si l'on veut s'en faire une idée, imaginons un mot de 3 graphèmes XXX. En moyenne, pour schématiser grossièrement, chaque graphème peut ainsi signifier X1, X2, jusque X5. Ce mot de 3 graphèmes peut donc avoir 5 x 5 x 5 = 125 lectures différentes. Auxquelles il faut ajouter la possibilité que les lettres du début ou de la fin du mot n'appartiennent pas au mot lui même mais au mot précédent ou au mot suivant (comme le montrent les manuscrits les plus anciens, l'écriture du Coran n'était pas fixe sur ce plan ...). C'est infernal ! Et le Frère Bruno le reconnait lui même : il parle dans ses vidéos de ses années passées à s'arracher les cheveux à travailler ainsi.
A ce compte, avec cette méthode impossible, le Frère Bonnet-Eymard pouvait donc faire dire n’importe quoi au texte proto-coranique … C'est d'ailleurs exactement ce qu'on fait les scribes, grammairiens et traditionnistes des califes au fil des siècles, lorsqu'ils ont fixé la langue arabe, sa grammaire, son écriture en précisant peu à peu le sens du texte coranique. Sans l'outil informatique, sans le travail en réseau avec d'autres chercheurs spécialistes des soubassements araméens du texte et de la littérature politico-religieuse de l'Antiquité Tardive, Bonnet-Eymard s'était donc attelé à une tâche irréalisable. Et il avait déjà prédéterminé le sens de ce qu’il attendait de sa traduction. Il avait en effet au préalable repris à son compte les travaux des Pères Lammens et Théry (alias Zakarias), qui avaient établi les racines juives du coran (Théry l’attribue même à un rabbin) – travaux anciens dont les conclusions ont été depuis dépassées par des travaux plus récents (voir ici).
Il a néanmoins exhumé qq traductions très pertinentes (le sigle ALM / « Dieu des délivrances », en hébreu : ‘el lemôshâ’ôt, « Dieu pour les saluts/délivrances » (Ps 68,20). A = Alif, initiale de ‘el hébreu, ‘ilah arabe ; L préposition ; M initiale de môshâ’ôt ; vous trouverez davantage d'explications sur les lettres ALM sur le site même du Frère Bruno), mais on ne peut accorder une confiance globale à sa traduction. Bref, impossible de s’appuyer avec assurance sur ce travail du Frère Bonnet Eymard (et de Kurt Hruby) – reconnaissons lui toutefois, et c’est déjà une très très grosse contribution, d’avoir aidé (et de continuer à le faire) à ouvrir les yeux de ses lecteurs et de son auditoire sur l’existence d’un contexte religieux juif (Bonnet-Eymard se trompe en désignant ce contexte comme rabbinique) et judéochrétien (ou plutot ex judéochrétien, chrétien hérétique), dans lequel s'enracine le texte du proto-coran, et sur le caractère d’affabulation du discours et de l’histoire islamiques (leur caractère de cercle vicieux, s’autoréférençant, comme montré par le P. Lammens). Ses livres peuvent aussi intéresser pour leurs recherches documentaires et archéologiques.
Je vous recommande davantage le travail de Christoph Luxenberg et de son précurseur Günter Lüling, plus sérieux que Bonnet-Eymard, car rapprochant les textes du proto-coran de leurs influences araméennes. Luxenberg tombe lui aussi parfois dans le même écueil que le frère Bruno. C’est très compréhensible au demeurant car tous deux partent du même présupposé que les textes originels du coran auraient été d’abord écrits en syro-araméen et traduits en arabe par la suite (textes que le père Gallez identifie pour partie comme les feuillets brouillons de prédication des judéonazaréens et de leur prédicateurs de langue arabe). Or rien ne permet de l’attester dans leurs recherches. La seule chose que montrent réellement les travaux de Bonnet Eymard et surtout ceux de Luxenberg est que les rédacteurs de ces feuillets se sont inspirés de textes syro-araméens, évoluaient dans un contexte culturel syro-araméen, étaient pétris de références religieuses formulées en syro-araméen, au point parfois de translittérer directement en arabe des mots en araméen. On ne peut affirmer, avec leurs seuls travaux, qu'il aurait existé une version araméenne de ces textes, une version araméenne du Coran, dont le Coran arabe serait la traduction, en partie. Le "Coran" auquel le Coran arabe de 1924 fait référence est selon toute vraisemblance un autre livre que lui même, à savoir le lectionnaire araméen que les judéonazaréens sont venus proposer aux Arabes (c'est ce que donne à comprendre le texte coranique, cf. mon étude à la fin du Grand Secret de l'Islam, dans mes tableaux synoptiques).
Ce que leurs travaux montrent également, c’est la césure radicale qui est intervenue dans l’histoire de l’islam : il y a eu une époque où les références culturelles syro-araméennes étaient comprises implicitement, puis plus du tout, au point qu’on a plaqué sur ces références un sens arabe divergent. C’est un indice supplémentaire de l’existence d’une alliance initiale judéo-araméo-arabe, de ce que les Arabes du début connaissaient le judéo-christianisme, puis qu'il y a eu renversement et occultation de cette aliance. Les scribes qui ont édité et expliqué le coran sous les califes omeyades, puis par la suite abbassides, avaient totalement perdu ce lien avec la culture syro-araméenne. Ils ne connaissaient plus les origines réelles du texte consonantique qu’ils trafiquaient, le sens des mots étrangers, la polysémie de certains termes. Il n’en maîtrisaient donc plus le diacritisme … Ils ont donc naturellement fait des erreurs de sens et d’interprétation, et aussi des « bidouillages » dans le sens qu’ils souhaitaient donner au texte. On le voit par exemple avec le cas de la « mère de Jésus », citée en s5,73 : “Prenez-moi et ma mère pour deux divinités, en dehors de Dieu” – chez les chrétiens syriaques, et chez ceux qui baignaient dans ce milieu culturel et parlaient l’araméen, l’Esprit Saint, la « spiration divine » en araméen, est au féminin, et le jeu de mot Père/Mère/Fils = Dieu/Esprit Saint/Jésus était très répandu pour désigner la trinité. Ceux qui ont interprété le coran en milieu califal abbasside avaient totalement perdu le lien avec la culture syriaque, au point de confondre l’Esprit Saint/Mère de Jésus avec sa mère biologique/Marie. Résultat : les musulmans sont toujours persuadés que la trinité chrétienne est formée de Jésus, Marie et Dieu, puisque le coran l’affirme (aujourd'hui, alors qu'Internet leur permet de se renseigner par eux mêmes, cela donne lieu à de pathétiques contorsions pour tenter de justifier l'injustifiable)
Avec les années, les chercheurs prennent maintenant du recul sur la découverte du soubassement syro-araméen du texte coranique, recul qui permet de nouvelles découvertes.
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