Un témoignage de foi du Roi de Prusse
Le Forum Catholique
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Lycobates - 2015-09-02 22:49:02
Un témoignage de foi du Roi de Prusse
Le souverain direct d'un de mes grands-pères, Guillaume II (1859-1941), Empereur allemand et Roi de Prusse depuis 1888, régnant de fait jusqu'à l'infâme révolution de 1918, un peu plus que le primus inter pares entre les autres 24 souverains du Deuxième Reich
[comprenant, pour rappel, depuis 1871 en tout : 4 royaumes, 6 grands-duchés, 5 duchés, 7 principautés, 3 villes libres],
n'a pas, en général, une très bonne presse, surtout pas en France, et même pas en Angleterre, quoiqu’il fût le petit-fils aîné, fidèle et zélé, de la reine Victoria, qui entreprit en catastrophe, quand arrivait le télégramme "The Queen sinking fast", le voyage à Osborne House, sur l'île de Wight, pour qu'elle pût mourir dans ses bras, ce qu'elle fit, en ce début de soirée du 22 janvier 1901.
Ce forum n'est pas le lieu pour refaire la biographie de l'auguste personnage, ou son apologie, même s'il n'y aurait pas mal à dire, à sa décharge aussi, et pour défaire la légende noire dont on l'a accablé, le plus souvent injustement, mais je ne le ferai pas. Nous savons qu'il y a un Juge, justus Judex, qui est aussi la Vérité même, qui rendra à tous ce qui leur est dû et qui redressera tous les torts, aussi ceux de l'Histoire et ceux du jugement humain ici-bas. Car non seulement les individus, humbles et augustes, seront jugés, individuellement, à leur mort, mais les torts qu'ils ont causés et ceux qu'ils ont subis seront manifestés, au Jugement universel, ut omnibus omnium damnatio vel praemium innotescat comme le dit Saint Thomas. Que cela nous suffise.
Je renverrai seulement à un de mes premiers messages (ICI) pour ceux qui s'intéressent à connaître mon opinion sur la Prusse, l'opinion de ce qui serait, ou aurait pu être, et certainement doit être, celle d'un de ses sujets restés catholiques. Car les Hohenzollern de Prusse sont devenus réformés depuis 1525 (en passant par Luther, et en prenant au passage au XVIIe s. une bonne portion de piétisme aussi, ce qui à mon avis n'est pas une amélioration), alors que leurs cousins de la branche souabe à Sigmaringen sont restés catholiques, au moins jusqu'à la mainmise moderniste qui a dévasté aussi les meilleures familles. Tout cela n'est pas très glorieux.
Un point seulement : Pour les historiens de l'Antiquité, les philologues, classiques, orientalistes, biblistes, l'Empereur et Roi Guillaume II est resté une figure ambigüe. Extrêmement intéressé par les questions orientales, bibliques, d'archéologie, d'histoire, mais aussi de tempérament un peu volage, il facilita, par une généreuse subvention personnelle, souvent répétée, des chaires universitaires, des expéditions et des fouilles en Orient, ainsi que, à Berlin, la création de la Deutsche Orient-Gesellschaft (la Société allemande d’Orient), qui existe toujours, et qui réunit des savants du monde entier de très haute volée, ainsi que d'autres qui s’intéressent à ces questions d’Orient, un peu moins savants et un peu moins connus, comme votre serviteur.
Mais il entreprit aussi pour la Prusse (pas pour tout l'Empire, l'éducation restant matière souveraine de tout état fédéré, jusqu'à l'époque du national-socialisme fatalement centralisateur) une réforme qui réduisit considérablement le rôle du latin (et du grec) dans les collèges et lycées ; il déclara dans un discours devant les professeurs de langues en décembre 1890 : wir sollen nationale junge Deutsche erziehen, und nicht junge Griechen und Römer, nous devons éduquer des jeunes Allemands nationaux, pas des jeunes Grecs et Romains. Notamment l'abolition du lateinischer Aufsatz, la composition latine jusque-là épreuve obligatoire pour l'acquisition du diplôme du baccalauréat donnant accès aux études supérieures, est de son fait, ainsi que l'abolition du colloquium Latinum, l'obligation d’utiliser le latin pendant les examens oraux aux collèges. Il fut aussi le premier souverain prussien à décider pour ces fils, au grand désarroi de la res publica litterarum de l'époque, une éducation centrée sur les sciences naturelles, sans aucun apprentissage des langues classiques, honorées en haut lieu jusqu'alors.
Pour bien comprendre le témoignage que je vous citerai plus bas (en le traduisant, pas de panique, dans la langue de ce forum) il faudra présenter au public français un autre personnage allemand emblématique de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, un théologien, historien de l’Église de grand renom, que les jeunes ignorent (et pour une fois ce n'est pas grave), mais que ceux de ma génération universitaire ont encore bien connu par ses écrits, figure de proue du libéralisme protestant le plus prononcé (et que nos modernistes, esprits moindres certes, et rongés par une envie proportionnelle à leur orgueil mal réprimé, ont cru devoir imiter à leur grand dam) : Adolf Harnack (1851-1930), anobli (pour lui et sa descendance), de la part de Guillaume II précisément, et devenu ainsi Adolf von Harnack en 1914.
Né dans la communauté allemande balte, à Dorpat, dans le gouvernement de Livonie dans l’Empire russe, aujourd’hui Tartu en Estonie, fils d’un théologien luthérien orthodoxe, il étudia d’abord à l’université (fondée par les Suédois en 1632, au XIXe s. de langue allemande et russe) de sa ville natale, puis à Leipzig, en Saxe. Dans la tradition protestante il voyait le luthéranisme à la fois comme une réforme et une révolution, une réforme notamment de la théologie du salut et de la justification et une révolution contre l’ordre hiérarchique, juridique et cultuel de l’Église catholique, aspects qu’il jugea comme des reliquats vétérotestamentaires à liquider. Mais soucieux – et c’est le fil rouge dans toute son œuvre théologique, érudite mais déviée – de justifier la place du néoprotestantisme libéral du XIXe s. devant et dans l’Histoire, il s’écarta vite de la stricte orthodoxie luthérienne, qui est restée toujours à mi-chemin entre la tradition et le modernisme, dans la mesure où il reprocha au réformateur saxon d’avoir, sur le tard, réintroduit, contre Zwingli, une certaine mesure d’institutionnalisation, hiérarchique, juridique et sacramentelle, alors que pour lui, Harnack, non point la communauté et ses structures, mais l’individu croyant est à la fois porteur et objet du salut, le vrai enjeu de l’Histoire, aussi de l’Église ; et seulement l’amour, l’acte moralement bon dans le sens kantien, pratiqué et posé par un tel sujet autonome, sont décisifs pour le salut de l’homme. Ainsi tout aspect surnaturel est "rationalisé" et le christianisme se limite au fond à une série de valeurs sociales, à réaliser dans une société bien ordonnée par les individus qui la composent. On connaît la suite, nous sommes plein dedans, c’est un humanisme à la sauce des béatitudes, un subjectivisme absolu, un monisme qui estompe et gomme les limites entre le naturel et le surnaturel, entre nature et grâce, entre sujet et objet.
On peut s’étonner, et s’attrister, que ses études tellement approfondies et les éditions de textes qu’il publia p.ex. des Pères de l’Église des premiers siècles – il était aussi un grand spécialiste de la littérature gnostique -, son étude de saint Augustin, et surtout ses études fouillées de l’histoire du dogme – sa Dogmengeschichte en trois volumes 1886–1890 est son ouvrage principal - ne lui aient pas pu ouvrir les yeux pour la vérité de la foi. Surtout parce qu’il y reconnaît sans difficulté, qu’au fond tous les énoncés et principes de l’Église catholique d’aujourd’hui étaient déjà là, explicitement ou implicitement inclus dans les textes des Pères, dès le IIe siècle.
Appelé à l’université de Berlin dès 1888, contre la volonté du Oberkirchenrat, le conseil ou consistoire suprême évangélique en Prusse, qui lui refusa à cause de son hétérodoxie notoire jusqu’à la fin de sa carrière l’autorisation d’examiner des candidats en théologie, Harnack donna pendant le semestre d’hiver de 1899-1900 seize conférences intitulées Das Wesen des Christentums (l’Essence du christianisme), qui connurent un succès retentissant, avec plus de 600 auditeurs de toutes les facultés.
Les controverses passionnelles suscitées par ses visions libérales, hélas brillamment proposées, se mêlèrent à une autre cause célèbre du début du XXe s., la série de discours de l'assyriologue Friedrich Delitzsch, tenus à Berlin devant un public select, dont le Roi, la Reine (quant à elle luthérienne très orthodoxe) et des représentants de la Cour, sur le rapport, tel qu'il le concevait de façon bien arbitraire, entre Babel et la Bible, et tout cela constitue le motif pour la lettre confidentielle ("vertraulich") et autographe, une rare distinction, que lui adressa Guillaume II, rappelons-le, aussi le summus episcopus (ainsi son titre) des églises protestantes unies en Prusse, le 3 mars 1903. Une lettre non point inattaquable du point de vue théologique (le Roi n'étant pas théologien, ni un grand intellectuel), mais un sincère témoignage quand-même, dont voici donc un extrait significatif
(L’original de cette lettre se trouve aujourd’hui dans la Staatsbibliothek de Berlin, où il est consultable pour les chercheurs, dans la succession de Harnack, une cinquantaine de caisses avec des documents, lettres, notices, manuscrits etc. légués par la famille en 1938, et la lettre en question n’a été éditée complètement qu’en 1994 par R. Lehmann) :
Mein verehrter Herr Professor. [...] Was die Person des Heilandes betrifft so ist mein Standpunkt, auch nach durchlesen Ihrer Bemerkungen, derselbe. Christus ist Gottes Sohn - Gott in menschlicher Gestalt - der Heiland der Welt. Wie sein Erscheinen auf der Welt geschah erzählt uns Weihnachten. Wie das Verhältniß zu Gott war - für uns so voller scheinbarer Mysterien und schwer zu "verstehenden" Momente - ist eben einfach Sache des Glaubens und nicht des Verstandes, der beim Versuch zur Lösung dieser Fragen stets auf Granit beißen wird. Ein Mensch - und wäre er noch so erhaben und gut, tugendhaft edel und gescheit - kann niemals ein Vermittler mit Gott für die Sünden andrer Mitmenschen werden. [...] Und nun gar die Sünden einer ganzen Welt auf sich zu nehmen und für sie einzustehen!? Das [= des] ist ein Staubgeborner überhaupt gar nicht im Stande! Mit der Gottheit Christi steht und fällt die ganze heil. Schrift, die Weißsagungen, Propheten, Evangelien kurz unsere gesammte Religion. [...]
Ma traduction (corrections bienvenues !) :
Mon vénéré professeur, […] En ce qui concerne la personne du Sauveur mon point de vue demeure, aussi après avoir lu vos remarques, inchangé. Le Christ est le Fils de Dieu – Dieu prenant une forme humaine – le Sauveur du monde. Comment il est apparu au monde c’est Noël qui nous le relate. Quelle était sa relation avec Dieu – pour nous pleine de mystères apparents et d’aspects difficiles à "comprendre" - est tout simplement une question de foi et non de l’intellect, qui, s’il se met à sonder ces questions, mordra toujours sur du granit. Un homme - fût-il le plus auguste, bon, vertueux, noble, intelligent - ne peut jamais devenir un médiateur auprès de Dieu pour les péchés des autres hommes. [...] Et de surcroît prendre sur soi les péchés du monde entier et de répondre pour eux ?! Un homme né de poussière y est absolument incapable. Avec la divinité du Christ se tient ou tombe toute la sainte Écriture, les présages, les prophètes, les évangiles, bref, toute notre religion [...]
Enfin, le Roi, toujours charmant quand il le voulait, signe :
Mit Meinem herzlichen Dank
Ihr
wohlaffektionirter König
Wilhelm
R.
Avec Mes remerciements cordiaux
votre
Roi bien affectionné
Guillaume
R.
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