Père Bertrand de Margerie : Indulgences et oecuménisme

Le Forum Catholique

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Chicoutimi -  2015-06-14 05:52:42

Père Bertrand de Margerie : Indulgences et oecuménisme

Le Père Bertrand de Margerie, décédé en 2003, était un jésuite français et un théologien spécialiste des Pères de l’Église ainsi qu’un auteur d’ouvrages en christologie et en mariologie. Il a écrit, entre autre, « Le Mystère des Indulgence » en 1999 afin de nous préparer à l’Indulgence du Jubilé. Il a voulu que son livre soit dédicacé « à la mémoire du serviteur de Dieu, le pape Paul VI, qui a su défendre et approfondir le Mystère des indulgences avec courage et sensibilité œcuménique ». Précisons que, dès son adolescence, le Père Bertrand de Margerie, qui étudiait le droit chez les Jésuites français à Shanghai, était intéressé aux indulgences car il était soucieux d’en recevoir pour ainsi venir au secours des pauvres âmes du purgatoire.

Ce qui est intéressant, c’est que ce livre fait non seulement le point sur la recherche théologique quant à la signification des indulgences, mais il débouche ultimement sur une dimension œcuménique avec l’espoir d’un terrain d’entente entre catholiques, orthodoxes et protestants sur cette question très précise. Je trouve même cela très intéressant car, trop souvent me semble-t-il, les « partisans » d’un certain œcuménisme ont eu tendance à édulcorer, voire éliminer complètement, les points de la doctrine catholique qui peuvent, soi-disant, heurter nos frères séparés (dont les indulgences). Le Père Bertrand de Margerie ne se situe pas du tout dans cette perspective. C’est un ardent défenseur des indulgences et il ne cesse de rappeler qu’il y a, dans l’Église, une doctrine permanente des indulgences qui, contrairement à ce que certains peuvent penser, ne doit pas être vue comme une pierre d’achoppement mais bien comme l’occasion d’un rapprochement avec nos frères séparés.

Ainsi, la doctrine des indulgences, dans le dialogue œcuménique, ne peut être mise de côté. Le rejet des indulgences est souvent le fruit d’une mauvaise compréhension de cette sainte et salutaire pratique, et il importe d’en apporter des précisions puisqu’elle touche à de nombreux et très importants éléments de la foi : la Rédemption, le mystère de l’Église, le ministère pétrinien, la communion des saints, la rémission des péchés, la pénitence, les fins dernières, la miséricorde et la justice de Dieu.

Voici donc quelques éléments de réflexions du Père Bertrand de Margerie :

« Comment ouvrir des chemins qui facilitent aux orthodoxes et aux protestants une reconnaissance doctrinale et un usage fructueux des indulgences en union avec les catholiques ? Questions audacieuses et difficiles, souvent absentes dans le dialogue œcuménique contemporain. […]

[Œcuménisme avec les orthodoxes]

On croit souvent que l’Église gréco-russe ne connaît pas l’institution des indulgences. Il est vrai qu’elle ne la connaît pas au même sens où elle existe dans l’Église catholique; mais elle la connaît cependant dans le sens suivant : à partir du XVe siècle, les patriarches orientaux ont accordé des indulgences intra et extra-sacramentelles; mais seulement à des particuliers, sans qu’elles aient été conditionnées par l’accomplissement d’œuvres déterminées; et même les 4 patriarches sont considérés comme ayant des pouvoirs spéciaux leur permettant de concéder des lettres de rémission.
C’est dans ce contexte que les orthodoxes accordent des « épitimies » plus légères aux mourants. Il s’agit de peines imposées au pénitent avant ou après l’absolution, pour l’aider à discerner la grandeur de sa faute ou à produire de dignes fruits de pénitence. Plus encore : une rémission plénière est même concédée par mode d’absolution aux défunts, comme si l’Église avait juridiction sur eux.[…]

Dans un commun recours aux Pères de l’Orient et de l’Occident, nous pourrions reconnaître ensemble plusieurs points :

- Les peines temporelles infligées à Adam, Moïse, David étaient médicinales mais aussi vindicatives; l’un n’empêche pas l’autre; elles voulaient « réveiller » ceux qu’elles punissaient, les amener à une meilleure conscience de leurs fautes, susciter des exemples contre le péché en une pédagogie divine;

- Les mérites des saints, fondement des indulgences, sont eux-mêmes enracinés dans les mérites et la miséricorde du Christ;

- Nous demandons tous ensemble dans le Notre Père la rémission et l’extinction de nos dettes envers Dieu; ce qui nous encourage à penser que chacun d’entre nous peut contribuer à payer les dettes du prochain, dans le Christ et par le Christ.

Catholiques et orthodoxes, nous croyons ensemble au mystère de la Sainte Église et à son rôle si bien souligné par saint Ambroise et saint Basile dans la réconciliation des pécheurs.[…]

[Œcuménisme avec les luthériens]

Au XVIe siècle déjà, l’évêque martyr, saint Jean Fischer, dans ses réponses (malheureusement non dépourvues d’agressivité !) à Luther attirait l’attention sur plusieurs exemples vétéro-testamentaires, de rémissions de peines temporelles : à la prière d’Aaron (Nb 16) cessa la punition infligée au peuple juif; aux prières de Moïse, disparut la lèpre de sa sœur. Pourquoi le Pontife romain, jouissant du pouvoir de délier, ne pourrait-il obtenir de Dieu, en lui offrant les intercessions de l’Église (dont Luther lui-même pensait dans son traité de 1517, qu’il disposait) la rémission des peines temporelles encore dues aux péchés déjà pardonnés ? […]

Dans le contexte œcuménique actuel, il serait facile aux frères protestants d’accepter des indulgences différentes de celles que le luthéranisme du XVIe siècle condamnait. Ils croyaient au XVIe siècle que le résultat des doctrines catholiques de la justification et des indulgences pouvait être résumé ainsi : « péché anodin, justice par les œuvres, salut acquis à prix d’argent »; au contraire, la lecture de la constitution de Paul VI Indulgentiarum doctrina remise dans le contexte (longuement exposé dans un chapitre antérieur) de nombreux textes de la tradition catholique et de son magistère insistant sur le conseil d’un recours contrit, saint et sanctificateur, croyant et aimant aux indulgences du siège apostolique.

Le pape Jean-Paul II nous livre (…) des pensées analogues (…) : « La vérité de la foi et la pratique des indulgences sont étroitement liées au sacrement de la Pénitence… Grâce à Dieu, là où la vie chrétienne est vécue intensément, les fidèles aiment les indulgences et en font pieusement usage. (…) À ce propos ma pensée, ou plutôt la pensée de toute l’Église, s’élève avec reconnaissance vers le souverain pontife, Paul VI, qui, dans la constitution apostolique Indulgentiarum doctrina, éminent monument du magistère, a approfondi le thème des indulgences et, avec une vive sensibilité pastorale, en a innové la discipline. »

Ici Jean-Paul II laisse entendre aussi un autre aspect de la sensibilité pastorale de Paul VI : sa dimension œcuménique, la volonté d’encourager les œcuménistes catholiques et protestants à une réflexion nouvelle, ensemble, sur les indulgences à l’aide du document qualifié par Jean-Paul II d’éminent. Notre livre pourra y contribuer. […]

Deux conséquences résultent de ces considérations :

- D’une part, le travail de rapprochement entre toutes les confessions chrétiennes en vue de leur parfaite union dans l’unique Église du Christ suppose un dialogue sur l’eschatologie et sur les éléments divers constituant l’unique Communion de tous les saints, notamment au moyen des indulgences;

- D’autre part, sans oublier que Luther n’a clairement rejeté le purgatoire qu’à partir de 1530, le dialogue avec les luthériens actuels aura intérêt à procéder à un nouvel examen, à la lumière de saint Augustin notamment, du purgatoire et plus généralement de la spiritualité du jeune Luther. Saint Augustin pourrait aider les luthériens à revaloriser la dimension expiatrice, collective et objective du mystère de l’Église, du mystère de l’Église comme participation à l’unique médiation du Christ. Les indulgences la manifestent. […] » (p. 211 à 225)

Source : Bertrand de Margerie, Le Mystère des Indulgences, Paris, P. Lethielleux, 1999 (avec Nihil Obstat, Imprimatur et Imprimi potest), 240 pages.

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