Finissons-en avec l'affiliation de l'irénisme épiscopal à "68".

Le Forum Catholique

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Scrutator Sapientiæ -  2015-01-10 21:26:33

Finissons-en avec l'affiliation de l'irénisme épiscopal à "68".

Bonsoir Sierra,

1. Je ne réponds pas vraiment à votre message, et il même possible que je réponde plutôt à un autre liseur, qui est intervenu sur ce même fil, mais je suggère que nous en finissions avec la référence à "1968", quand nous pensons à l'état d'esprit que nous dénonçons ou déplorons, de la part de la majorité des évêques français, depuis déjà plusieurs décennies.

2. Cet état d'esprit n'est pas né en 1968, ni même en 1967, en 1966, ou en 1965 : il n'a pas attendu l'immédiat après-Concile, ni même l'immédiat avant-Concile, pour commencer à sévir, puisque cet état d'esprit, globalement iréniste, existentialiste, évolutionniste, historiciste, manichéen, philo-moderniste, voire philo-progressiste, est apparu, a minima, dès les années 1950, et a survécu à l'année 1968 et aux années 1970.

3. Il y a au moins un oubli et une erreur, quand la plupart des catholiques français font référence à l'année 1968 :

- d'une part, ils ont tendance à ne se souvenir que de mai 1968, et à oublier juin 1968, alors que le mois de juin 1968 a amplement contredit la croyance selon laquelle les idées de mai 1968 avaient un caractère "populaire" unanime ;

- d'autre part, ils ont tendance à croire que les évêques français ont souscrit aux idées de mai 1968, en tant que telles, alors qu'ils ont bien plus eu une attitude "laisser-fairiste" qu'une attitude "avant-gardiste", sur le plan idéologique.

4. En réalité, les évêques français qui ont fait preuve de bienveillance sans vigilance, à l'égard des idées propres au mouvement assimilé, notamment en France, à l'année 1968, étaient en retard d'une, voire de deux modes, idéologiques ou intellectuelles : la vulgate "communisante" et "historiciste" qui était la leur les a fait passer à côté du structuralisme, puis à côté du situationnisme, ce qui, paradoxalement, a donné l'impression qu'ils étaient encore "dans le coup", dans les années 1970, parce que le "moment structuraliste" et le "moment situationniste", eux, n'ont pas duré aussi longtemps que leur vulgate.

5. Au surplus, et contrairement à ce que j'ai longtemps cru moi-même, il n'y a pas UN "esprit de mai", UNE "pensée 68", homogène ou uniforme, mais plusieurs éléments (certains plus élaborés que d'autres), tels que le freudo-marxisme et le maoisme, ces éléments étant souvent en contradiction les uns avec les autres.

6. Je pense en outre que la "dialectique", la dynamique inhérente à ce dont il est question ici, a été fortement conditionnée par une toile de fond géopolitique qui, quelques mois après, n'était déjà plus de mise (Prague, au mois d'août 1968), même si, peu ou prou, le spécifique de l'année 1968 a continué jusqu'à la fin de cette année là.

7. Quelles sont, à mon sens, les caractéristiques fondamentales de "l'esprit de mai" (et non pas de la pensée 68, revue et visitée par Ferry et Gauchet) ? En quelques mots, voici quatre caractéristiques :

- d'une part, un anti-conservatisme, composé d'anti-autoritarisme, d'anti-institutionnalisme, d'anti-référentialisme et d'anti-traditionalisme, et là on voit tout de suite, en présence des deux premiers ingrédients, en quoi une attitude "communisante" n'a pas vraiment été en phase avec un tel anti-conservatisme ;

- d'autre part, une "mise à mort" du sujet personnel, dès lors qu'il dit oui à l'ordre bourgeois, et un "éveil à la vie" du sujet collectif, dès lors qu'il dit non à ce même ordre bourgeois, d'où ces deux phrases emblématiques :

"Va te cacher, objet." et "Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi."

- en outre, un surinvestissement dans la "convivialité" puis dans la "participation", non dans l'acception gaulliste du terme, mais dans une acception annonciatrice de la deuxième gauche, "réformiste" ;

- enfin, un spontanéisme en surface sans spiritualité en profondeur, avec le risque que le rejet initial du "produire pour consommer" soit l'antichambre d'un ralliement ultérieur, moins adolescent, mais plus carriériste et plus conformiste...ce qui s'est d'ailleurs produit.

8. Que je sache, l'état d'esprit épiscopal dont il est question ici

- a commencé à se manifester dès les années 1950, dans le contexte de la bipolarisation et de la décolonisation, mais aussi dans celui de la montée en puissance du teilhardisme,

- a eu tendance à réduire le Concile Vatican II à une constitution, à un décret, et à une ou deux déclarations pastorales, au plus tard dès le début de la troisième session du Concile, à l'automne 1964.

Or les années 1950 se sont terminées au moins huit ans avant 1968, et la troisième session du Concile Vatican II a commencé au moins trois ans avant 1968...

9. Je plaide donc pour qu'il y ait plus souvent une dissociation entre la référence à cet état d'esprit épiscopal, aujourd'hui bien plus "sociétalisant" que "communisant", et la référence au soixante-huitardisme, donc on aura compris qu'il est presque un OVNI idéologique.

10. Je termine ce message sur une dernière remarque : c'est pour moi le cléricalisme qui constitue l'une des marques de fabrique d'une grande partie de l'épiscopat, par delà telle ou telle périodisation idéologique : je pense ici à la persistance de la "supériorité ontologique du clerc", qui ne me semble pas vraiment être d'inspiration soixante-huitarde, me semble-t-il.

Il est tout à fait possible que je me trompe sur tel ou tel point, aussi suis-je demandeur et preneur de toute remarque.

Bonne nuit et à bientôt.

Scrutator.
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