Charlemagne, évêque du dehors?

Le Forum Catholique

Imprimer le Fil Complet

baudelairec2000 -  2014-06-03 11:28:16

Charlemagne, évêque du dehors?

- Je suis d'accord avec vous pour rejeter, à propos de l'empire carolingien, la notion de césaropapisme. Cette notion, à mon avis, n'est même pas recevable pour le règne de Constantin. Je ne me risquerai pas à l'appliquer à Byzance, car je ne suis pas assez versé dans l'histoire du christianisme oriental; j'invite le lecteur à lire l'ouvrage fondamental de Gilbert Dragron, Empereur et prêtre. Etude sur le "césaropapisme" byzantin (Gallimard, 1996).

- il convient en revanche de manier avec la plus extrême prudence l'expression évêque du dehors. L'expression relève d'une idéologie développée par Eusèbe de Césarée.

Dans deux passages de sa biographie, Eusèbe semble en effet reconnaître à Constantin une fonction quasi épiscopale - j'emprunte ici à Pierre Maraval (Constantin. Empereur romain, empereur chrétien,Tallandier, 2011). Dans le livre I, Eusèbe écrit :

« Lorsque des désaccords se produisaient entre chrétiens, lui-même, comme s’il était un évêque commun (koinos episcopos) établi par Dieu, organisait des synodes des ministres de Dieu. Loin de dédaigner d’être présent, il participait à l’examen des questions, arbitrant pour tous la paix de Dieu… Il était assis au milieu comme l’un d’eux. » . Eusèbe rappelle que Constantin convoqua deux conciles, celui d'Arles en 314 pour mettre fin au schisme donatiste et celui de Nicée en 325.

Dans le livre IV, l’expression est mise dans la bouche de l’empereur qui, « un jour qu’il recevait des évêques à sa table, laissa échapper la remarque qu’il était donc lui aussi évêque, ce qu’il exprima dans les termes que voici, que nous avons entendus de nos oreilles :
« Vous, vous êtes évêques pour ceux qui sont dans l’Eglise ; moi, on pourrait dire que j’ai été établi par Dieu évêque de ceux du dehors (tôn ektos). » Et dans une disposition d’esprit conforme à cette parole, il agissait en évêque envers tous ceux qu’il gou

Tôn ektos a été traduit par « les affaires du dehors ». Or la phrase qui suit démontre pourtant qu’il s’agit de personnes, puisqu’elle déclare que Constantin, en fonction de cette conviction, s’adressait à ses sujets et les invitait à vivre saintement, comme il lui était prescrit de le faire dans le discours des Tricennales. Il est même possible de préciser que ces personnes sont les païens : un passage de la Bible utilise cette même expression avec ce sens-là (Siracide, prol., 5). L’empereur se considère comme le collègue des évêques, car il a le même rôle qu’eux, la même charge spirituelle, mais lui l’exerce auprès des païens, ce qui relève, au fond, de sa fonction de Pontifex Maximus,alors que les évêques l’exercent auprès des chrétiens. On en reste ici à une stricte séparation des domaines.

Dans le premier texte cité, en effet, Eusèbe décrivait le rôle de l’empereur dans les débats du concile de Nicée, où il se conduisait « comme s’il était un évêque », mais on devrait traduire « comme un surveillant, un examinateur ainsi que l’indique l’étymologie du mot episcopos, car il participait à l’examen des « questions examinées ». Prudence d’Eusèbe qui ne fait pas de l’empereur un évêque comme les autres, mais une sorte de modérateur, d’arbitre dans les discussions entre évêques. C’est à ce titre qu’il intervenait dans l’Eglise, convoquait des conciles, arbitrait la discussion « approuvant ceux qu’il voyait dociles à suivre l’opinion la meilleure et disposés à favoriser une position équilibrée et consensuelle ».

Et de fait Constantin a agi de cette façon, presque toujours sur demande de l’Eglise, en se disant seulement le « co-serviteur » des évêques. On peut penser que « la rhétorique d’Eusèbe vise à détacher le nouveau souverain du « césaropapisme » en situant systématiquement le sacerdoce impérial dans l’Empire chrétien, mais hors de l’Eglise, et en l’évoquant sous le signe de la métaphore » (cf. Gilbert Dragron, Empereur et prêtre, p. 148). Toutefois une comparaison constamment filée dans la Vie de Constantin entre Moïse et Constantin rend un autre son : par cette comparaison, Moïse est consciemment invoqué « comme le leader prototypique dans lequel se combinent autorité politique et spirituelle. » Constantin imite Moïse : il a comme lui l’autorité militaire et politique, mais aussi une autorité spirituelle semblable à celle d’un évêque. Bien plus, cette comparaison incite à un parallèle entre Constantin et le Christ, parallèle qui avait été largement développé dans les Louanges de Constantin : l’empereur participe du Logos divin et le communique à l’Empire, dans un processus parallèle à celui du pouvoir du Christ sur l’univers. De telles conceptions devaient presque nécessairement déboucher sur le « césaropapisme » byzantin.

Le fils de Constantin, Constance II, se dira, lui « évêque des évêques », et cherchera à leur imposer des formules de foi : chez lui, la protection accordée à l’Eglise par son père deviendra une mise en tutelle, et beaucoup d’évêques, sous son règne, seront persécutés pour l’avoir refusée. Mais ce ne sera pas le cas sous Constantin.

L'entourage de Charlemagne s'est toujours tenu à l'écart de la moindre comparaison avec Constantin. Les théoriciens de l'empire chrétien, je le répète, font du roi ou de l'empereur chrétien une des deux personnes qui détiennent le pouvoir (principatus) à l'intérieur de l'Eglise, le pouvoir temporel (la potestas) étant subordonné au pouvoir spirituel (l'auctoritas). Charlemagne est le chef de la communauté des peuples chrétiens ou en voie de conversion qui sont soumis à son gouvernement. Il règne sur tout le peuple chrétien, car il y a bien identification entre l'Ecclesia (corpus Christi constitué des fidèles) et le regnum qui équivaut à l'ensemble du peuple chrétien.
http://www.leforumcatholique.org/message.php?num=751864