"Je ne dis pas que tout soit négatif", mais "tout est négatif".

Le Forum Catholique

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Scrutator Sapientiæ -  2014-03-30 10:54:54

"Je ne dis pas que tout soit négatif", mais "tout est négatif".

Bonjour et bon dimanche à tous,

Intrigué par ce document, dans lequel tout n'est pas faux, loin de là, la relation de bien des repositionnements assimilés à des reniements ou à des revirements étant d'un extrême intérêt, je m'interroge néanmoins sur la cohérence et la pertinence des appréciations ou des formulations qui y figurent, ainsi que sur son caractère "situé" à un moment donné, en amont du début de la deuxième partie du pontificat de Jean-Paul II.

1. On y trouve d'abord à la fois la mise en avant de la notion d'Eglise conciliaire, et une mise en garde, face à la tentation du sédévacantisme ; mais le recours à la notion d'Eglise conciliaire n'est-ils pas, dans le contexte ou la logique interne propre à ce type de texte, "l'antichambre conceptuelle" d'une vision des choses assez proche du sédévacantisme ?

2. On y trouve ensuite une mise en opposition entre Eglise conciliaire et doctrine catholique, ou entre Eglise conciliaire et Tradition catholique ; est-ce à dire que quand des hommes d'Eglise, membres de l'Eglise conciliaire, recourent explicitement à la doctrine ou à la Tradition catholique, ils le font d'une manière accidentelle, occasionnelle, inauthentique ou involontaire ?

3. On y trouve encore, à un endroit donné, quelque chose qui gagnerait à être analysé ou approfondi :

" De même ceux qui sont chez Dom Augustin. Ils étaient encore plus traditionalistes que nous ( ? ! ) et à présent ils ont complètement versé de l'autre côté. Pour tous les jeunes qui sont là, c'est affreux de penser à un tel renversement. Ils sont entrés au monastère pour être vraiment dans la Tradition. C'était la Tradition la plus sûre, la plus ferme, plus encore que la Fraternité ( ? ! ). Ils pensaient être garantis pour toujours. Et puis ils retournent complètement leur veste... et ils restent. C'est inexplicable. "

D'une part, je le mentionne sans ironie, on est en droit de se demander comment on peut être "encore plus traditionaliste" que Mgr LEFEBVRE et comment on peut avoir "la Tradition la plus sûre, la plus ferme, plus encore que la Fraternité" ; celle-ci n'a-t-elle pas, par définition, de toute autorité et de toute éternité, "la Tradition la plus sûre, la plus ferme" ? Si tel est bien le cas, cela ne signifie évidemment pas qu'elle en a le monopole ou le privilège exclusif, mais si tel n'est pas le cas, que lui manque-t-il donc, du point de vue de son propre fondateur, et dans quels domaines ou sur quelles matières ?

D'autre part, il y a dans les propos de Monseigneur des expressions qui expriment très bien le caractère dramatique, pathétique, de la dégradation de la situation, même si elles expriment aussi une déception légitime, ou une douloureuse surprise, face au fait que le positionnement traditionaliste ne procure pas un automatisme ou un déterminisme autoprotecteur ou inébranlable, face à la tentation de se rallier à Rome : " Ils pensaient être garantis pour toujours. Et puis ils retournent complètement leur veste... et ils restent. C'est inexplicable. "

Cela étant cité, je dirai pour ma part que tout ceci est au contraire tout à fait explicable, pour des raisons d'ordre ecclésiologique (la question canonique) ou pour des raisons d'ordre psychologique (la lassitude).

4. On y trouve en outre une première appréciation à la limite du contradictoire : d'un côté, en effet, Monseigneur dit "Je ne dis pas que tout soit négatif", à propos de la formation des séminaristes, mais, de l'autre côté, il dit "Tout est négatif", vis-à-vis des résultats du Concile...

Parenthèse. Pour des raisons chronologiques évidentes, les résultats du Concile, en tant qu'ensemble constitué, délimité, sont postérieurs à la clôture du Concile ; la formation actuelle des séminaristes, où que ce soit, dans l'Eglise, est elle aussi postérieure au Concile, et, en ce sens, elle fait partie des résultats du Concile.

Mais postérieur ne veut pas toujours dire "consécutif uniquement à", ou "respectueux exactement de" ; c'est ici que l'on peut toujours

a) s'interroger sur l'ampleur et la portée du degré de conformité de la formation actuelle des séminaristes à ce que le Concile a vraiment prévu, voire vraiment prescrit, sur...la formation des séminaristes,

b) se demander si la formation actuelle des séminaristes, où que ce soit, dans l'Eglise, bien qu'elle soit elle aussi postérieure au Concile, fait vraiment partie, toujours et partout, des résultats qu'aurait eu le Concile, s'il avait été, notamment sur ce point, fermement et fortement appliqué. Fin de la parenthèse.

5. On y trouve enfin une deuxième appréciation à la limite du contradictoire, à propos du charismatisme :

" C'est encore négatif. C'est le diable, puisque des charismatiques viennent nous demander de les exorciser. Il faut croire qu’ils sont possédés par le diable.

Ils appellent l'Esprit. Quel esprit ? Qu'il y en ait parmi eux qui soient de bonne volonté, sans doute, qui s'efforcent de prier, de faire des adorations sans doute, mais le démon est malin. Il attire d'un côté, de l’autre il récupère. "

6. Ce qui précède étant écrit, voici encore quelques remarques conclusives :

- ce texte date du début des années 1990, donc avant la publication du Catéchisme de l'Eglise catholique, de Veritatis Splendor, de Evangelium vitae, de Fides et Ratio, de Dominus Fidei, du Compendium du Catéchisme ; peut-être "l'Eglise conciliaire" aurait-elle trouvé un peu plus grâce aux yeux de Monseigneur, s'il avait eu la possibilité de s'exprimer, au début ou au milieu des années 2000 ;

- l'exhumation de ce texte a une vertu doublement commémorative, concernant Mgr LEFEBVRE mais aussi Mgr FELLAY ; dans ce texte du début de l'année 1991, la tonalité utilisée semble bien être de nature à condamner par avance une partie de la stratégie qui a été celle de Mgr FELLAY, ou la stratégie qui a été attribuée à Mgr FELLAY, à partir du début ou du milieu des années 2000, puisque, n'est-ce pas, "Ce n'est plus seulement une question de liturgie, aussi importante soit-elle,
qui nous sépare de Rome, mais une question de Foi" ;

- enfin, après avoir lu ce texte, je demeure convaincu de ceci :

a) d'une part, dans le Concile et dans l'après-Concile, on trouve des signes de l'inspiration de l'Ecriture, de la Tradition, du Magistère, et des traces de l'exposition à une ambiance, à une époque, à un contexte : du fait de la présence de ces traces, ni les uns, ni les autres, ne doivent (donner l'impression de) s'exprimer comme s'ils ignoraient, occultaient, méprisaient ou négligeaient ces signes, et réciproquement, si j'ose dire ;

b) d'autre part, ce qui est à mettre en cause, ce n'est pas avant tout ce que l'on pris soin de dire, mais c'est avant tout ce que l'on a pris soin de taire, au moment puis en aval du Concile : pourquoi toutes ces auto-censures pacifistes, vis-à-vis de l'homme et du monde modernes, en tant qu'inspirés par un esprit globalement situé à grande distance, sinon toujours aux antipodes, du christianisme catholique ?

b) enfin, en ce trentième anniversaire de la mort de Karl RAHNER, on peut toujours se demander

- pourquoi les uns ont continué à faire référence au Concile, mais ont moins continué, ou n'ont pas continué, à faire référence au théologien qui a le plus influencé les Pères du Concile : s'est-on trop recentré pour pouvoir continuer à s'y référer autant qu'avant, ou, au contraire, son oeuvre et sa pensée sont-elles désormais dépassées, devenues périmées, elles-aussi ?

- pourquoi les autres n'ont pas cherché à faire référence à, à prendre appui sur, ou à mettre en avant et en valeur, un théologien catholique qui aurait été, en quelque sorte "leur" Karl RAHNER ? : considèrent-ils que Saint Thomas d'Aquin, tous les Papes jusqu'à Pie XII inclus, et Mgr LEFEBVRE, ont déjà tout écrit, d'une manière catégorique et définitive, cohérente et pertinente, qu'il suffit de le répéter, et que la référence à la Tradition dispense d'un approfondissement ou d'une explicitation, non avant tout controversiste, mais avant tout théologique ?

Bon dimanche et à bientôt.

Scrutator.
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