Imprimer le Fil Complet
La théorie du Gender : quels présupposés anthropologiques?
Dans la Lettre de Paul aux Galates (30, 27-28) nous lisons : « Oui, vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu le Christ. Il n’y a plus ni Juif, ni Grec, il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous vous n’êtes qu’un en Jésus Christ »[1].
Les oppositions proposées ne sont pas homogènes. C’est ce qui frappe d’abord. L’opposition du Juif et du Grec renvoie à ce qui se présente à la conscience de l’Eglise à ses débuts comme un développement essentiel du plan salvifique de Dieu : « Voici que Dieu a donné aussi aux nations païennes la conversion qui mène à la Vie ! »(Ac, 11,18).
La division des sociétés antiques en hommes libres et esclaves pouvait apparaître comme une structure constitutive de la société. Rappelons que le christianisme n’a pas engagé une lutte frontale contre cette structure ; il a provoqué sa chute de l’intérieur par la reconnaissance à l’esclave comme à l’homme libre de la qualité d’enfant de Dieu et par la loi de la charité fraternelle définissant leurs rapports. Il y a là l’affirmation d’une égalité radicale de chacun devant Dieu. Ce qui implique que tout individu, quelle que soit sa situation, est une personne.
Mais il ne semble pas que, dans notre passage, ce soit à cet aspect que s’attache Paul, mais bien plutôt à sa force métaphorique pour souligner un contraste avec la nouveauté radicale de l’appartenance au Christ faisant de tous et de chacun ses cohéritiers (cf. v. 29).
Il revenait au père de déclarer la majorité de son fils. Jusque là son éducation était confiée à un pédagogue esclave. Ce n’est qu’avec l’âge adulte qu’il entrerait en possession de l’héritage et dans la condition de citoyen libre. C’est là une analogie qui aide à mesurer la profondeur de la liberté chrétienne que nous recevons avec la vie divine, laquelle fait de nous en vérité des fils dans le Fils unique. Vivre cette liberté, don de la grâce, relativise tous les conditionnements.
La troisième opposition, celle qui nous intéresse tout particulièrement, est celle entre l’homme et la femme. Au niveau le plus profond, qui est celui de la vie divine à laquelle le Christ nous fait participer, il y a égalité. C’est ce point que nous devons expliciter. Pour éviter toute équivoque, il convient dès maintenant de distinguer entre la condition (inique) de l’esclave et la vocation de la femme. Avec cette distinction nous sommes au cœur du débat.
En reconnaissant l’égalité quand il s’agit de notre destinée suprême et éternelle saint Paul affirme le caractère de personne de chaque être humain. Créé à l’image de Dieu, l’être humain, « seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même (…) » (Gaudium et spes, n. 24) est une personne. Le terme signifie disposition de soi, responsabilité et capacité de relation autonome avec Dieu. Cette dimension transcendante est fondatrice, l’être humain, en tant que personne, est capax Dei.
Pour mener correctement une analyse qui touche à la fois à la grandeur et à la misère de l’homme, nous ne pouvons ignorer un autre paramètre.
Les évangiles synoptiques (Mt 19, 1-9 et par.) rapportent la réponse de Jésus à la question des Pharisiens voulant lui tendre un piège à propos de la répudiation autorisée par la loi mosaïque : « C’est à cause de la dureté de votre cœur que Moïse vous a permis de répudier vos femmes ; mais au commencement il n’en était pas ainsi ».
Au commencement renvoie au dessein premier du Créateur instituant le caractère indissoluble du mariage. Si Moïse permet de répudier à certaines conditions, c’est parce que la situation présente de l’homme n’est plus celle qui était la sienne à l’origine de la création, c’est parce qu’est intervenue la dureté du cœur. La condition actuelle de l’humanité porte la marque du péché originel. C’est là une donnée de fait, dont l’existence nous est connue par la révélation mais qu’on ne saurait ignorer sous peine de faire une lecture erronée de la réalité.
Le récit de la chute au ch. 3 de la Genèse parle des châtiments qu’appelle la désobéissance du péché comme offense à la bonté de Dieu. La femme, outre les peines de la maternité, souffrira du déséquilibre affectant le rapport conjugal : « Ta convoitise te poussera vers ton mari et lui dominera sur toi » (v. 16).
Ce sont des paroles que nous n’aimons pas entendre et dont il est facile de mésuser. Il importe donc de les bien comprendre. Le péché originel n’a pas corrompu la nature. Il n’a pas détruit la fraîcheur de l’amour. Il l’a blessée. De plus, le baptême délivre du péché originel. La grâce, dans la mesure où on lui est fidèle, guérit de ses blessures. Le mariage chrétien est un sacrement, il est chemin et école de sainteté.
Il est vrai que la vie chrétienne est un combat et que la grâce doit vaincre les oppositions du péché. Nous sommes des pécheurs appelés à la sainteté. Et à considérer la situation de l’humanité, il n’est pas possible de ne pas constater les ravages du péché. Ce sont là des vérités libératrices. Si on les ignore et si on fait une lecture naturaliste de la condition de l’humanité, on sera amené à attribuer à la nature, comme essence des êtres tels qu’ils sont sortis des mains de Dieu, des actions et des comportements qui ont dans le péché leur racine ténébreuse.
Ce qui précède est décisif pour le jugement que nous devons porter sur les mouvements qui se réclament du Gender.
Le motif pour lequel beaucoup de femmes y adhèrent est l’expérience personnelle ou sociale de la violence subie, de l’humiliation et du mépris, avec leur séquelle de révolte, d’amertume, de souffrance silencieuse et parfois de haine de leur propre féminité.
On n’a pas le droit d’ignorer cette injustice et sa force explosive.
Dans de vastes sphères culturelles de l’humanité, là où le christianisme n’a pas pénétré, l’infériorité et la servitude de la femme semblent appartenir à la normalité de la vie sociale.
Dans les sphères où s’exerce l’influence du christianisme, bien des comportements et des mentalités sont condamnables. C’est le lieu ici de rappeler que la grâce, outre son action proprement sanctifiante qui fait de nous des fils du Royaume, exerce son influence illuminatrice et de soutien sur les réalités culturelles et sociales elles-mêmes. Cette influence est plus ou moins profonde, elle doit sans cesse être ravivée. Elle exige de l’engagement temporel du chrétien perspicacité prophétique et créativité. Cela est particulièrement vrai pour ce qui concerne la condition de la femme et les revendications justifiées qu’elle suscite.
Mais ce qui est problématique et qui risque de compromettre une cause juste dans sa première inspiration est le fait que celles des femmes qui militent pour cette cause en se réclamant de la théorie du Gender ont recours à un instrument intellectuel contestable. Elles font leurs en effet une série de thèses puisées dans l’arsenal philosophique du libéralisme individualiste, acceptées comme allant de soi. On s’achemine de la sorte au-devant d’amères désillusions.
Il est donc nécessaire en premier lieu de préciser la signification des termes que l’on emploie.
Le premier de ces termes, est celui de personne. Descartes écrit (Discours de la Méthode, 4ème partie) : « Ce moi, c’est-à-dire l’âme par laquelle je suis ce je suis » qui, précise-t-il, est « une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser ». Par là est introduite une conception dualiste de l’homme, le corps étant extérieur à la personne comme telle. C’est dans cette ligne que se situent Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir : je suis une liberté, qui me crée moi-même par mes actes ; il n’y a pas d’essence humaine, car le monde des essences est un monde d’entités closes sur elles-mêmes, - le monde des choses. Je suis donc libre à l’égard de mon corps et de ses servitudes ; j’en dispose comme je l’entends. Tout ceci, - ce qui n’est pas le cas chez Descartes – s’exprime dans l’horizontalité ; la transcendance est niée.
Le dualisme anthropologique est en rupture par rapport à une doctrine de la personne, qui soit en pleine consonance avec la vision biblique et chrétienne. L’âme humain, spirituelle et à ce titre libre et capable de Dieu, est la forme du corps : elle lui donne d’être un corps humain, de telle sorte que l’âme et le corps forment une unité. La conséquence est que le corps fait partie de la personne, qui a certes son principe dans la nature spirituelle de l’âme. La personne humaine comporte l’unité de l’âme et du corps, de sorte que l’on peut parler de l’intériorité du corps, qui est le corps d’une personne, composante de la personne.
Autre notion qui demande à être précisée : la notion de nature. La conception dualiste tend à restreindre le sens de la nature à la nature physique et biologique. La liberté s’affirmerait ainsi contre la nature, en échappant à ses servitudes et en en disposant à son gré. Car la nature, ainsi posée dans l’extériorité n’est porteuse d’aucun message pour la personne. En réalité, la nature est un terme de portée métaphysique. Elle désigne l’essence d’un être, ce qu’il est, en tant que, lancée dans l’existence, elle exerce ses activités propres. C’est se condamner à une impasse, que d’opposer liberté et nature. La liberté responsable de la personne est appelée à poser des actes délibérés conformes aux exigences de son être de sujet, composé de l’âme spirituelle et du corps dont celle-ci est la forme. C’est pourquoi le corps lui-même est porteur de messages pour la personne .
Un autre point de divergence porte sur la relation entre nature et culture. Dans la vision dualiste avec son idée physique de la nature, les deux termes sont opposés. D’où la formule de Simone de Beauvoir : on ne naît pas femme, on le devient. Dès lors, la femme, jusqu’ici produit d’une culture oppressive, doit dorénavant se créer elle-même librement.
La libre expression de soi en réalité est conforme aux finalités de la nature intégrale de la personne. Le spirituel, dans l’être humain, pénètre et anime le corps, qui ainsi participe à l’affirmation de soi de la personne. Dans la culture, c’est la nature humaine qui est actuée et exprimée en conformité à son être de nature spirituelle.
Dans le récit de la Genèse, Adam ne crée pas Eve ; il la découvre et il l’accueille avec le mystère de communion dont elle est porteuse. Par là-même il découvre une dimension essentielle de sa subjectivité qui est la capacité de don de soi, de dialogue et de réciprocité. Certainement, dans les dérives de l’anthropologie dualiste dont nous parlons, on rejettera la définition aristotélicienne de l’homme comme être naturellement social. Les rapports sociaux y sont conçus comme inégaux et oppressifs, la violence étant leur loi profonde. C’est pourquoi l’idéologie du Gender dénonce la société dans laquelle l’humanité a vécu jusqu’ici comme patriarcale. On entend par cet adjectif désigner la domination oppressive des hommes sur les femmes. Cette critique, qui porte en elle la longue mémoire de souffrances et d’injustices subies, exige cependant, au plan des idées, une double rectification. La première touche la difficile articulation entre liberté et égalité dont la problématique remonte au siècle des lumières, avec la tentation constante de sacrifier l’un des termes du binôme. Dans la perspective dualiste, la mise hors circuit du corps, rend le problème insoluble.
L’homme et la femme comme personnes sont égaux en dignité, mais en acceptant leur nature, ils y découvrent la complémentarité de vocations vécues dans la communion.
La seconde rectification touche la figure du père. Peu de composantes de l’humanité ont été autant malmenées dans les temps modernes. Le patriarche est devenu la figure du tyran. La culture doit impérativement retrouver la figure biblique et évangélique du Père, il est bonté, générosité, providence aimante et miséricordieuse, pardon, (Cf. Eph. 3,14).
Ce sont là de nécessaires rectifications. Sans elles une noble cause sera compromise et les théories du Gender seront sources d’ambiguïtés et de nouvelles violences.
[1] Dans un autre contexte qui explique sans doute les différences, Paul écrit aux Colossiens(3, 10-11) : « et vous avez revêtu l’homme nouveau, celui qui, pour accéder à la connaissance, ne cesse d’être renouvelé à l’image de son Créateur : là il n’y a plus Grec et Juif, circoncis et incirconcis, barbare, Scythe, esclave et homme libre, mais Christ : il est tout et en tous ».