Evangélisation versus Orthodoxisation, selon le Pape François.
Le Forum Catholique
Imprimer le Fil Complet
Scrutator Sapientiæ - 2013-12-04 08:06:21
Evangélisation versus Orthodoxisation, selon le Pape François.
Bonjour à vous tous,
Je viens de finir de lire Evangelii Gaudium.
Je n'aurai pas la prétention de dire quoi que ce soit d'intéressant ou d'original, en ce qui concerne cette exhortation apostolique.
Dès à présent, je vous prie de bien vouloir m'excuser, pour les néologismes auxquels j'ai cru devoir recourir.
A. Il me semble que nous sommes en présence d’une hypodoxie et d’une polypraxie :
- d’une « hypodoxie », dans la mesure où nous sommes confrontés à un discours caractérisé par une atmosphère générale de mise en retrait de l’autorité, de l’identité, et de l’unicité de l’intelligence ecclésiale officielle, normative et objective, de la définition et des catégories, des fondements et du contenu, de l’évangélisation ;
- d’une « polypraxie », parce que nous sommes mis en contact avec une formulation spécifiée par un climat global de mise en avant de la diversité des expériences et des opérations « actorielles » et « contextuelles » de l’évangélisation.
1. L’hypodoxie fait courir le risque de (faire) méconnaître, au sens de : (faire) mépriser, négliger, occulter ou périmer, le caractère canalisateur, configurateur, avant tout instituant, au sens de : édificateur, et non avant tout libérateur, au sens de : émancipateur, de la substance de la Foi catholique, alors que ce caractère et cette substance devraient pouvoir être précisés ou rappelés plus souvent, au bénéfice spirituel surnaturel des destinateurs et des destinataires de l’évangélisation.
2. La polypraxie fait courir le risque de présenter l’évangélisation avant tout, sinon seulement, au moyen d’une analyse panoramique diversifiée, par recours à un kaléidoscope pédagogique, psychologisant ou sociologisant, qui décrit, d’une manière illustrative, les attitudes, les comportements, à avoir ou à ne pas avoir, bien plus qu’il ne prescrit, d’une manière informative, la ligne magistérielle et programmatique qui sous-tend toute évangélisation.
3. Formulé autrement, cela revient à dire que nous sommes en présence
- d’un (risque de) déficit d’expression, d’une infra-prescription, du « nomos » doctrinal qui devrait être situé en amont et en surplomb de toute évangélisation,
- d’un (risque d') excédent d’expression, d’une supra-description, de « l’éthos » pastoral qui est situé sous les angles et sur les terrains de l’évangélisation,
le risque étant que la description de l’éthos évangélisateur tienne lieu de prescription du nomos de l’évangélisation, dans l’esprit de lecteurs du texte, sinon dans celui de son auteur.
4. Il me semble que nous sommes également en présence
- d’une tendance à la sur-explicitation de la dimension humanisatrice de l’évangélisation,
- d’une tendance à la sous-explicitation de la dimension christianisatrice de l’évangélisation.
5. Or, l’une n’est pas l’autre :
- d’une part, « l’humanisation », id est
a) la mise en avant et en valeur, par l’Eglise,
b) la prise en compte et la mise en œuvre, dans le monde,
des valeurs humaines attribuées au christianisme, ou constatées dans le christianisme, ne débouche pas nécessairement sur la christianisation des cœurs et des mœurs, des êtres et de leur agir ;
- d’autre part, la finalité de l'évangélisation ne se réduit pas à l’exhortation des hommes et des femmes, en vue de l’assagissement de leur esprit, de l’humanisation de leur vie, d’une manière qui serait plus vitalement christique que formellement chrétienne : les vertus chrétiennes théologales ne sont pas réductibles à des valeurs humaines, et l’adhésion de la personne à ces vertus comporte un enjeu majeur, et débouche sur un impact majeur, non avant tout "humain" ou "social".
6. Quel est l’enjeu de l’évangélisation ? Cet enjeu n’est pas dépourvu de densité anthropologique, mais celle-ci ne prend tout son sens que si elle est mise en présence d’une dimension avant tout spirituelle et transcendante, et non avant tout « sociétale » ou « solidaire ».
Voici enfin, au moyen d'une question, un complément quasiment conclusif, par rapport à ce qui précède : quelles seraient donc la visée théorique et la portée pratique d’une évangélisation
- qui serait dépourvue d'une apologétique, d'une architecture intellectuelle, qui mettrait davantage en perspective, d'une manière positive, l'importance de la compréhension du message et de la contemplation du mystère,
- qui serait exclusivement ou prioritairement évolutive et existentielle, au point ou au risque de faire en sorte que le renouveau des formes de l'évangélisation fasse office ou tienne lieu de transmission du fond de l'évangélisation,
notamment en ce qui concerne la nécessité d’adhérer et d'exhorter à adhérer à Jésus-Christ, en vue du salut des âmes ?
B. Une orthodoxisation, un processus de consolidation interne, au moyen duquel les hommes et les femmes qui font partie de l'Eglise catholique devraient pouvoir être de plus en plus fidèles aux fondamentaux orthodoxes propres à l'Eglise catholique, sur le plan dogmatique comme sur le plan liturgique, semble être perçue par le Pape François
- non avant tout comme un instrument ad intra, au service de l'évangélisation,
- mais avant tout comme un obstacle ad intra, au détriment de l'évangélisation.
Je vous renvoie ici à la lecture du chapitre 1 de Evangelii Gaudium, consacré à "la transformation missionnaire de l'Eglise", et notamment à ceci :
" 35. Une pastorale en terme missionnaire n’est pas obsédée par la transmission désarticulée d’une multitude de doctrines qu’on essaie d’imposer à force d’insister. Quand on assume un objectif pastoral et un style missionnaire, qui réellement arrivent à tous sans exceptions ni exclusions, l’annonce se concentre sur l’essentiel, sur ce qui est plus beau, plus grand, plus attirant et en même temps plus nécessaire. La proposition se simplifie, sans perdre pour cela profondeur et vérité, et devient ainsi plus convaincante et plus lumineuse.
36. Toutes les vérités révélées procèdent de la même source divine et sont crues avec la même foi, mais certaines d’entre elles sont plus importantes pour exprimer plus directement le cœur de l’Évangile. Dans ce cœur fondamental resplendit la beauté de l’amour salvifique de Dieu manifesté en Jésus Christ mort et ressuscité. En ce sens, le Concile Vatican II a affirmé qu’ « il existe un ordre ou une ‘hiérarchie’ des vérités de la doctrine catholique, en raison de leur rapport différent avec le fondement de la foi chrétienne ».[38] Ceci vaut autant pour les dogmes de foi que pour l’ensemble des enseignements de l’Église, y compris l’enseignement moral.
37. Saint Thomas d’Aquin enseignait que même dans le message moral de l’Église il y a une hiérarchie, dans les vertus et dans les actes qui en procèdent.[39] Ici, ce qui compte c’est avant tout « la foi opérant par la charité » (Ga 5, 6). Les œuvres d’amour envers le prochain sont la manifestation extérieure la plus parfaite de la grâce intérieure de l’Esprit : « L’élément principal de la loi nouvelle c’est la grâce de l’Esprit Saint, grâce qui s’exprime dans la foi agissant par la charité ».[40] Par là il affirme que, quant à l’agir extérieur, la miséricorde est la plus grande de toutes les vertus : « En elle-même la miséricorde est la plus grande des vertus, car il lui appartient de donner aux autres, et, qui plus est, de soulager leur indigence ; ce qui est éminemment le fait d’un être supérieur. Ainsi se montrer miséricordieux est-il regardé comme le propre de Dieu, et c’est par là surtout que se manifeste sa toute-puissance ».[41]
38. Il est important de tirer les conséquences pastorales de l’enseignement conciliaire, qui recueille une ancienne conviction de l’Église. D’abord il faut dire que, dans l’annonce de l’Évangile, il est nécessaire de garder des proportions convenables. Ceci se reconnaît dans la fréquence avec laquelle sont mentionnés certains thèmes et dans les accents mis dans la prédication. Par exemple, si un curé durant une année liturgique parle dix fois sur la tempérance et seulement deux ou trois fois sur la charité ou sur la justice, il se produit une disproportion, par laquelle ces vertus, qui devraient être plus présentes dans la prédication et dans la catéchèse, sont précisément obscurcies. La même chose se passe quand on parle plus de la loi que de la grâce, plus de l’Église que de Jésus Christ, plus du Pape que de la Parole de Dieu.
39. Ainsi, comme le caractère organique entre les vertus empêche d’exclure l’une d’elles de l’idéal chrétien, aucune vérité n’est niée. Il ne faut pas mutiler l’intégralité du message de l’Évangile. En outre, chaque vérité se comprend mieux si on la met en relation avec la totalité harmonieuse du message chrétien, et dans ce contexte toutes les vérités ont leur importance et s’éclairent réciproquement. Quand la prédication est fidèle à l’Évangile, la centralité de certaines vérités se manifeste clairement et il en ressort avec clarté que la prédication morale chrétienne n’est pas une éthique stoïcienne, elle est plus qu’une ascèse, elle n’est pas une simple philosophie pratique ni un catalogue de péchés et d’erreurs. L’Évangile invite avant tout à répondre au Dieu qui nous aime et qui nous sauve, le reconnaissant dans les autres et sortant de nous-mêmes pour chercher le bien de tous. Cette invitation n’est obscurcie
en aucune circonstance ! Toutes les vertus sont au service de cette réponse d’amour. Si cette invitation ne resplendit pas avec force et attrait, l’édifice moral de l’Église court le risque de devenir un château de cartes, et là se trouve notre pire danger. Car alors ce ne sera pas vraiment l’Évangile qu’on annonce, mais quelques accents doctrinaux ou moraux qui procèdent d’options idéologiques déterminées. Le message courra le risque de perdre sa fraîcheur et de ne plus avoir “le parfum de l’Évangile”.
4. La mission qui s’incarne dans les limites humaines
40. L’Église qui est disciple-missionnaire, a besoin de croître dans son interprétation de la Parole révélée et dans sa compréhension de la vérité. La tâche des exégètes et des théologiens aide à « mûrir le jugement de l’Église ».[42]D’une autre façon les autres sciences le font aussi. Se référant aux sciences sociales, par exemple, Jean-Paul II a dit que l’Église prête attention à leurs contributions « pour tirer des indications concrètes qui l’aident à remplir sa mission de Magistère ».[43] En outre, au sein de l’Église, il y a d’innombrables questions autour desquelles on recherche et on réfléchit avec une grande liberté. Les diverses lignes de pensée philosophique, théologique et pastorale, si elles se laissent harmoniser par l’Esprit dans le respect et dans l’amour, peuvent faire croître l’Église, en ce qu’elles aident à mieux expliciter le très riche trésor de la Parole. À ceux qui rêvent une doctrine monolithique défendue par tous sans nuances, cela peut sembler une dispersion imparfaite. Mais la réalité est que cette variété aide à manifester et à mieux développer les divers aspects de la richesse inépuisable de l’Évangile.[44]
41. En même temps, les énormes et rapides changements culturels demandent que nous prêtions une constante attention pour chercher à exprimer la vérité de toujours dans un langage qui permette de reconnaître sa permanente nouveauté. Car, dans le dépôt de la doctrine chrétienne « une chose est la substance […] et une autre la manière de formuler son expression ».[45] Parfois, en écoutant un langage complètement orthodoxe, celui que les fidèles reçoivent, à cause du langage qu’ils utilisent et comprennent, c’est quelque chose qui ne correspond pas au véritable Évangile de Jésus Christ. Avec la sainte intention de leur communiquer la vérité sur Dieu et sur l’être humain, en certaines occasions, nous leur donnons un faux dieu ou un idéal humain qui n’est pas vraiment chrétien. De cette façon, nous sommes fidèles à une formulation mais nous ne transmettons pas la substance. C’est le risque le plus grave. Rappelons-nous que « l’expression de la vérité peut avoir des formes multiples, et la rénovation des formes d’expression devient nécessaire pour transmettre à l’homme d’aujourd’hui le message évangélique dans son sens immuable ».[46]
42. Ceci a une grande importance dans l’annonce de l’Évangile, si nous avons vraiment à cœur de faire mieux percevoir sa beauté et de la faire accueillir par tous. De toute façon, nous ne pourrons jamais rendre les enseignements de l’Église comme quelque chose de facilement compréhensible et d’heureusement apprécié par tous. La foi conserve toujours un aspect de croix, elle conserve quelque obscurité qui n’enlève pas la fermeté à son adhésion. Il y a des choses qui se comprennent et s’apprécient seulement à partir de cette adhésion qui est sœur de l’amour, au-delà de la clarté avec laquelle on peut en saisir les raisons et les arguments. C’est pourquoi il faut rappeler que tout enseignement de la doctrine doit se situer dans l’attitude évangélisatrice qui éveille l’adhésion du cœur avec la proximité, l’amour et le témoignage. "
Je ne dis pas que le Pape François a raison ou tort de dire ce qu'il dit, je ne dis pas qu'il a raison ou tort de faire prévaloir l'évangélisation fraternisatrice ad extra sur l'orthodoxisation consolidatrice ad intra, mais je crois que ce positionnement ne manquera pas de conforter certains récepteurs internes de Evangelii Gaudium dans leur tendance à négliger ou à occulter la nécessité, elle aussi salutaire et salvifique, de faire connaître et recevoir, de faire comprendre et transmettre, de la manière la plus orthodoxe, le sens et les signes de l'identité du christianisme catholique, en matière dogmatique et en matière liturgique.
Sans doute tout n'est-il pas également important, et il ne faut pas qu'un attachement démesuré aux signes fasse perdre de vue le sens, mais ce qui est idéologique, depuis déjà plusieurs décennies, dans l'Eglise catholique, au moins en France, ce n'est pas un attachement démesuré, mais c'est un détachement démesuré, vis-à-vis des signes dogmatiques et liturgiques qui sont porteurs et vecteurs du sens de la radicalité et de la spécificité du catholicisme, qu'il s'agisse de signes audibles ou de signes visibles.
Je vous prie de bien vouloir m'excuser pour ce message, si jamais il n'est pas suffisamment respectueux du contenu du document lui-même, et je vous souhaite une bonne journée.
Scrutator.
http://www.leforumcatholique.org/message.php?num=739179