Le pape Saint Libère, l’arianisme, et Saint Athanase - I

Le Forum Catholique

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Meneau -  2013-01-09 12:01:32

Le pape Saint Libère, l’arianisme, et Saint Athanase - I

A toutes fins utiles, et vu que les archives du FC ne sont pas encore de nouveau disponibles, je republie in extenso. Eh oui désolé XA, comme le FC était fermé, j'ai été lire des discussions ailleurs

Peut-on laisser dire que Saint Libère fut acquis à l’arianisme ? Excommunia-t-il Saint Athanase ? Petit résumé de l’histoire apologétique de la papauté de Mgr Fèvre, (1878), complété de quelques autres analyses et témoignages.

1/ Chronologie :

325 : Condamnation de l'arianisme au concile de Nicée
334 : Le conciliabule arien de Tyr condamne St Athanase et le bannit
338 : St Athanase est rappelé sur ordre de l'empereur Constantin
342 : Le concile de Rome déclare St Athanase innocent
347 : Le concile de Sardique déclare de même.
349 : Le 1er concile de Sirmium dépose Pothin.
…… Il est composé quasi uniquement d'évêques d'occident.
351 : Le 2ème concile de Sirmium dépose également Pothin.
…… Il est composé quasi uniquement d'évêques d'orient.
…… Elaboration de la 1ère formule de Sirmium.
352 : mort de Jules Ier et avènement de Libère
354 : le concile d'Arles sous la pression de l'empereur Constance condamne St Athanase
355 : Libère obtient de Constance la tenue d'un nouveau concile à Milan en vue de réhabiliter Athanase.
…… Sous une identique pression, St Athanase est à nouveau condamné ;
…… Constance convoque Libère à Milan, lui ordonnant de condamner St Athanase
…… et de souscrire aux thèses ariennes.
…… Il refuse et est exilé à Bérée en Thrace.
356 : Le 3ème concile de Sirmium et celui d'Aucyre condamnent les anoméens.
…… Elaboration de la 2ème formule de Sirmium
358 : Constance se laisse fléchir, et Libère peut rentrer à Rome.
…… On l'accuse d'avoir signé quelque chose pour obtenir ce retour, nous verrons qu'il n'en est rien.
…… Nouvelle réunion de Sirmium, pour préparer les conciles de Rimini et de Sélencie.
…… Elaboration de la 3ème formule de Sirmium.
366 : mort de Libère et 3ème persécution arienne



2/ Les formules de Sirmium

1ère formule : voir en annexe les formules in extenso.


Un seul Dieu tout-puissant...Il n’y a pas deux dieux... Jésus-Christ est Dieu, Fils de Dieu, Dieu de Dieu... Né avant tous les siècles... Il n’y a jamais eu de temps ni de siècle où il n’était pas... Son règne n’aura pas de fin... Fils unique de Dieu, engendré par le Père... Sa divinité n’a souffert dans l’incarnation, ni diminution, ni dommage, ni changement... Par qui tout a été fait... A été fait homme pour nous...




Cette formule ne contient pas le terme "consubstantiel". C'est la seule différence par rapport à ce qui est affirmé dans le Symbole de Nicée. Mais la chose reste exprimée par des expressions équivalentes. Il est clairement réaffirmé la divinité du Fils de Dieu. La consubstantialité résulte nécessaire du fait qu'on admet que le Père et le Fils sont Dieu, et qu'il n'y a qu'un seul Dieu. Saint Athanase et Saint Hilaire reconnaissaient l'orthodoxie de cette formule.

2ème formule : celle-ci est clairement hérétique. Elle affirme que Jésus-Christ est Fils de Dieu, mais ne dit pas qu'il est Dieu. Elle déclare qu'on ne doit pas prêcher deux Dieux, mais insinue que ce Dieu est également le Dieu des hommes et le Dieu de Jésus-Christ (Pour les ariens, Jésus-Christ n'est que le plus parfait des hommes). Elle condamne consubstantialité et même similitude de substance. Jésus-Christ est dit inférieur au Père.

Cette formule fut anathémisée par Basile d'Ancyre, fut désavouée par ses auteurs ariens mis en face des contradictions flagrantes et autres imprécisions, et l'empereur Constance fut contraint par décret d'en faire rapporter toutes les copies à son palais.

3ème formule : cette-ci est hérétique, mais bien déguisé sous couvert d'orthodoxie au point que Mgr Fèvre en dit qu'elle pourrait être signée par un catholique.


Jésus-Christ a été engendré du Père avant tous les siècles ; il est Fils unique de Dieu, Dieu de Dieu, semblable à son Père, et semblable en tout




Mais cette formule rejette les mots "consubstantiel" et "substance".

Elle fut refusée par St Athanase, et par St Libère qui anathémisa cette déclaration :


Les termes d' "hypostase" et de "consubstantiel" sont comme un fort inexpugnable, qui défiera toujours les efforts des ariens. C'est en vain qu'à Rimini ils ont eu l'adresse de réunir les évêques pour les contraindre par ruses ou par menaces à condamner des mots insérés prudemment dans le symbole, cet artifice n'a servi de rien. Nous recevons à notre communion les évêques trompés à Rimini, pourvu qu'ils renoncent publiquement à leurs erreurs et condamnent Arius.






3/ Le pape Saint Libère professa-t-il l'arianisme ?


Souscrit-il la 3ème formule de Sirmium ?

Non. Aucun auteur ancien d'ailleurs ne le suppose. Chronologiquement, cela n'a pas de sens : si Libère avait souscrit cette formule pour revenir d'exil, il est clair que cette approbation aurait été rapportée au concile de Rimini qui aurait eu du mal à la rejeter. De plus, il n'est pas possible que la signature de Libère figurât sur cette déclaration : quand aurait-il signé ? Avant la réunion préparatoire du concile de Rimini, la formule n'existait pas. A cette réunion préparatoire, aucun défenseur du consubstantiel n'était invité : ni Libère, ni Athanase en particulier. Et il ne signa pas non plus après car c'est à cause du rejet au concile de Rimini qu'eut lieu la 3ème persécution arienne. Et on a vu comment le refus de cette formule fut le fait de St Libère plutôt que de celui du concile.


Souscrit-il la 2ème formule de Sirmium ?

Non.
Preuve n°1 : St Hilaire écrit :


« La perfidie arienne à laquelle Libère a apposé sa signature, est celle qui avait été souscrite par 22 évêques, savoir : Narcisse, Théodote, Basile, etc ».




Or ces évêques n’ont signé que la 1ère déclaration de Sirmium. Les signataires cités étaient soit morts avant la rédaction de la 2ème, soit pas à Sirmium en 357, soit tellement évidents défenseurs de l’orthodoxie en la matière qu’ils n’auraient pu souscrire à la 2ème.

Preuve n°2 : Après l'élaboration de la 2ème formule, Libère ne fut pas autorisé à revenir à Rome tout de suite, et l'exil de Libère fut prolongé par Constance.

Preuve n°3 : Après qu'Osius eût signé, les évêques de Sirmium en annoncèrent la bonne nouvelle en Orient. L'historien Sozomène écrit :


« Eudoxe et Aétius répandirent le bruit que Libère avait aussi rejeté le consubstantiel et adopté le mot dissemblable ».




Si Libère avait signé, ce n'est pas un bruit que l'on aurait fait courir, mais les ariens se seraient revendiqués à haute voix de l'approbation du pape.

Preuve n°4 : le mauvais accueil qui fut fait à cette formule. L'empereur dut, par décret, demander la disparition des copies. La formule fut mort-née, et désavouée par ses propres auteurs. Si elle avait recueilli l'approbation du pape, cela aurait été nettement différent ! Et Constance aurait-il pu exiger du pape une signature au bas d’une formule qu’il désapprouvait lui-même ?

Preuve n°5 : une lettre de l'évêque Eudoxe pour féliciter Ursace et Valens de la chute d'Osius. Si Eudoxe fait tant de publicité pour la chute d'un évêque dans l'arianisme, comment se serait-il abstenu de faire encore plus de publicité à la chute du pape ?

Preuve n°6 : si Libère a signé quelque chose, c'est à Bérée où il était exilé, ou à Sirmium. Si c'est à Bérée, c'est à l'instigation de Fortunatien d'Aquilée si l'on en croit St Jérôme. Si c'est à Sirmium, c'est à l'instigation de Basile d'Ancyre. Or ni l'un ni l'autre n'ont été accusés d'hérésie. Fortunatien n'a jamais souscrit à qqch de contre la foi, et Basile était globalement d'accord avec St Athanase.


Souscrit-il la 1ère formule de Sirmium ?

Peut-être. Même ce point est discuté par nombre d'historiens. Mais de toute façon, comme nous l'avons vu, cette 1ère formule n'était pas hérétique et l'évêque de Rome avait en tant que Souverain Pontife le droit de juger des circonstances qui permettaient d'employer tel ou tel langage, du moment que le dogme était clairement exprimé. Ajoutons que jusqu'au Concile de Nicée, le terme "consubstantiel" n'existait pas, et que même par la suite il n'était pas systématiquement employé.



4/ Le pape Saint Libère excommunia-t-il Saint Athanase ?

Il semble que oui. Mais le fait reste douteux. Examinons un peu plus précisément la question.

On considère que St Libère excommunia St Athanase au travers du témoignage de certaines de ses lettres qui nous sont parvenues, et notamment trois d'entre elles : « Studens paci », « Pro deifico », et « Quia scio ».

La lettre « Studens paci » est manifestement un faux, forgé par les ariens. On y relate la mission de trois prêtres auprès d'Athanase, la sommation faite à celui-ci de se rendre à Rome, le refus d'Athanase d'obéir aux légats du Pape et l'excommunication qui en fut la suite :


mais ledit Athanase est exclu de la communion avec moi, c’est-à-dire de la communion avec l’Église romaine, et de l’échange des lettres ecclésiastiques




Or en 352, à l'avènement de Libère, deux délégation, l'une opposée à Athanase, l'autre favorable, furent reçues à Rome. Aussitôt Libère fit convoquer un concile pour examiner les dires des uns et des autres, et blanchit complètement Athanase. En 354, alors que le concile d'Arles a condamné Athanase avec le consentement du légat du pape, il écrivit :


Pour moi, j'ai résolu de mourir pour Dieu plutôt que d'être le dernier délateur d'Athanase




et s'empressa de convoquer un nouveau concile pour tenter de blanchir Athanase. Ce concile ayant lui aussi cédé à la pression, il écrivit immédiatement une lettre réprouvant les conclusions de ce concile, et louer la bravoure des évêques qui s'opposaient à l'hérésie. Cette lettre lui valut d'être convoqué à Milan puis exilé. En 355 , Libère répondit à Constance :


Comment, je vous prie, en user ainsi envers Athanase ? Comment pouvons-nous condamner celui que deux conciles assemblés de toute la terre ont déclaré innocent ? Celui qu'un concile de Rome a renvoyé en paix ?




La seconde lettre, « Pro deifico timore » est tout aussi douteuse. L'auteur parle de la condamnation d'Athanase par les évêques d'Orient, la ratifie, et demande, pour récompense, la cessation de son exil. Le style de l'oeuvre n'est pas du tout celui habituel à Libère, plat, syntaxiquement mal construit. De plus on voit mal Libère sollicitant directement l'intervention des orientaux.

La troisième lettre, « Quia scio », tout comme la première, est contradictoire sur plusieurs points (en plus d'être, dans la version qui nous est parvenue, inintelligible). Libère aurait obéit aux orientaux, aurait excommunié Athanase devant tout le clergé de Rome. C'est manifestement inexact comme nous l'avons vu. De plus, cette lettre porte des traces de contrainte : il aurait écrit "très librement", un peu plus loin, il aurait agi par amour de la paix plus que par amour du martyre.

De plus, même en admettant l'authenticité de ces lettres, il ne s'ensuit pas que Libère ait défendu des positions contraires à la Foi. En effet, la condamnation d'Athanase a pu également intervenir pour des problèmes autres que doctrinaux. C'est ainsi que le Dictionnaire de Théologie Catholique écrit :


La première concession [faite par le pape], l’abandon d’Athanase, ne tirerait pas de soi à conséquence. Dans le procès fait à l’évêque d’Alexandrie, les griefs d’ordre personnel et administratif étaient, à première vue, la chose essentielle. Que Libère, sur ce point, se soit déjugé, cela pourrait n’avoir, en soi, rien de bien compromettant. Le seul reproche qu’on soit en droit de faire au pape, c’est d’avoir abandonné Athanase après s’être bien rendu compte, comme il l’avait reconnu lui-même, que les ennemis de l’évêque d’Alexandrie ne cherchaient à abattre en lui que le défenseur du consubstantiel nicéen. Ainsi, l’excommunication de l’Alexandrin avait comme contrepartie la reconnaissance de toute la faction qui, depuis vingt ans, poursuivait par tous les moyens la révision du symbole de Nicée. Et cela était infiniment plus grave.




Il aurait donc éventuellement failli en excommuniant Athanase, en ce que cela laissait ouverte une porte à l'hérésie, qu'Athanase contribuait à maintenir bien fermée. Mais il n'a jamais enseigné l'erreur. De plus il aurait condamné Athanase non pas pour motifs doctrinaux mais disciplinaires.

Bossuet dut reconnaître après plusieurs années d'études que ces lettres ne pouvaient servir à sa thèse, qu'elles étaient, selon ses propres termes, misérables, et "ne prouvant pas bien ce qu'il voulait établir". Stilting qui a retrouvé de nombreuses copies de ces lettres dans différentes bibliothèques d'Europe a relevé dans chacune des additions et des lacunes considérables, ces lettres étant par ailleurs sans indication de date et de lieu, de style pitoyable, abjectes de sentiments et opposées au courage et à l'énergie dont Libère a donné la preuve notamment par son exil. Elles sont de plus pleines de faussetés matérielles, d'inexactitudes et de contradictions. Enfin, sur la quinzaine de lettres qui nous sont parvenues et qui seraient de Libérius, au moins quatre sont unanimement reconnues comme étant des faux. Pourquoi pas les autres ?

Enfin, comme nous l'avons dit, eût-il souscrit ces lettres ou autres formule hérétique, il l'aurait fait sous la contrainte, ce qui ôte toute portée doctrinale à ce type de déclaration.
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