Commentaire sur le Prologue de l’Evangile selon Saint-Jean
Le Forum Catholique
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origenius - 2012-12-26 17:59:53
Commentaire sur le Prologue de l’Evangile selon Saint-Jean
"Tandis que tous les autres évangélistes commencent par l'Incarnation du Sauveur, St. Jean, sans s'arrêter à sa conception, à sa naissance (...) raconte directement en ces termes la génération éternelle :
"Au commencement était le Verbe".
Saint Jean Chrysostome, Homélie III sur Jean
En peu de versets, celui que par antonomase on nomme "Le Théologien" narre l'éternelle génération du Verbe, sa fonction créatrice et son intervention salvatrice, c'est à dire l'essentiel de la Tradition Catholique ou en d'autres termes, de la métaphysique universelle (philosophia Perennis).
LA GÉNÉRATION ÉTERNELLE DU VERBE
L'Erigène nous avertit :
"Dans son vol, Jean, non seulement s'élève au-dessus de ce qui peut être saisi par l'intelligence et signifié par la parole, mais il est transporté au cœur même des réalités qui surpassent toute intelligence et toute signification. C'est ainsi que par le vol ineffable de l'esprit, il est transporté au-delà de toutes choses, jusqu'aux arcanes du Principe unique de toutes choses et que, percevant clairement l'unité suressentielle et la distinction suprasubstantielle du Principe et du Verbe, c'est-à-dire du Père et du Fils l'un et l'autre incompréhensibles (*) - Il commence son Évangile par ces mots :
"Au commencement était le Verbe"
En arke en o logos ; ln principio erat Verbum.
(*) et non pas "inconnaissables".
Selon Saint Thomas, le terme "principe" signifie : "ce dont procède quelque chose de quelque façon que ce soit" ; or le principe dont il s'agit ici, est le premier Principe, ce dont toutes les choses procèdent.
La Genèse commence également par ces termes :
"Au commencement Dieu fit (f e c i t) le ciel et la terre" (En arke epoïesen o Theos ton ouranon kai ten gen), mais le Verbe qui suit "dans le principe" est dans l’Évangile "En" (était), tandis que la Genèse dit "epoïesen" (fit), verbe qui exprime un mouvement, c'est-à-dire une altérité.
Or "le verbe "sum" (être) "signifie seulement que le sujet auquel on l'attribue subsiste, sans aucune connotation de mouvement temporel, et on le nomme dans ce cas verbe substantiel" (Jean Scot).
Saint Augustin nous précise que "Au commencement, dans le principe" signifie "avant toutes choses". (St Augustin, de Trinitate)
C'est donc hors de tout devenir que le Verbe est engendré dans le Principe, c'est-à-dire "avant" tout devenir, donc "avant" tous les temps, car le temps est la mesure de ce qui, d'une façon ou d'une autre, est en mouvement, c'est-à-dire de ce qui n'est pas acte pur, mais qui se compose d'acte et de puissance, ou, en d'autres termes, qui n'est pas à soi-même sa fin, donc qui n’est pas une entéléchie.
"Le temps est le nombre du mouvement". (St Thomas, ST)
Il peut sembler contradictoire de dire "avant le temps", car il n'y a d'antériorité que dans la succession ; mais il ne s'agit pas ici d'une antériorité temporelle, mais d'une "antériorité logique" qui s'applique à la suréminence. L'éternité est "antérieure" au temps, bien que celui-ci soit à celle-là incommensurable, et que l'éternité ne précède rien, ne suive rien ; seulement elle est le principe du temps et donc le transcende.
La priorité dont il est question ici n'est pas une priorité dans le temps, mais la priorité de l'éternité par rapport au temps.
Le Verbe "dans le Principe" et non hors du Principe, est "engendré" mais non pas créé comme l'enseigne le Credo de Nicée.
"L'expression "il était" appliquée à notre nature, signifie le temps passé, mais lorsqu'il s'agit de Dieu, elle exprime son éternité" (St Jean Chrysostome).
Mais il est aussi dit plus loin que "le Verbe était Dieu".
L'emploi du passé est le meilleur moyen de marquer la suréminence ; il suffit de le transposer analogiquement ; ainsi on appelle Dieu "L’Ancien des Jours". Il ne faudrait pas entendre que l'éternité est la "mesure" du Verbe, comme le temps est la mesure des existences, c'est-à-dire de ce qui est en devenir.
Le Verbe est Dieu, et Dieu est "sans mesure".
Est éternel ce qui est au-delà de toute mesure ou, si l'on veut, ce qui est à soi même sa propre mesure. "Dieu est éternité" (St Thomas, ST). Seul Dieu le Principe est éternel, et son éternité ne marque pas sa condition, mais indique qu'il est au-delà de toute condition.
St. Jean, qui écrit en grec, dit o logos et non simplement logos (Origène). L'article indique qu'il est le Verbe unique et Verbe par excellence. De même dit-on o Theos pour nommer le Dieu souverain, tandis que theos est simplement "un dieu".
Il s'agit donc du Verbe des verbes.
"Il est o logos parce qu'il est l'image de celui qui l'a engendré, qu'Il reproduit tout entier en lui-même, sans aucune division, et en possédant comme lui toute perfection". (Saint Basile)
Comment le Verbe, qui est dans le Principe, peut-il être "auprès" (apud, pros) de Dieu ?
Il ne peut y avoir deux éternités. Mais saint Jean ne veut pas dire que le Verbe est essentiellement (ou substantiellement selon la terminologie latine) distinct de Dieu qui est le Principe, puisqu'il s'applique à montrer qu'Il est dans le Principe et qu'Il est Dieu.
La distinction n'est pas ici une distinction d'essence (ousia) mais une distinction de personne (upostasis, subsistentia). Le Verbe a un Principe, Dieu considéré comme Père, a en propre le Fils, le Verbe.
"Elevez-vous à la hauteur de l’Évangéliste, c'est le Fils Unique qu'il appelle le Verbe". (St. Basile)
Mais le Père n'est principe que de l'existence du Fils, en tant que le Fils est une Hypostase. "Jean nous montre son éternité comme Personne distincte". (St Jean Chrysostome)
"Le Père (au masculin) engendre le Fils (au masculin) : Ils sont Un (unum) au neutre". (Maître Eckhart)
"Il est dans le Père sans aucun commencement, Il n'est point soumis à la succession des temps, mais Il a un Principe de son existence". (Eckhart)
Le Fils est "alius" et non "aliud". (St Hilaire)
Dieu connaît Dieu, Dieu engendre Dieu.
"Mieux la chose est connue, plus la conception intellectuelle est intime au connaissant et fait une avec lui, car l'intellect, en tant qu'il est en acte de connaître, devient une seule chose avec le connu. L'intellection divine étant au sommet de la perfection, il s'ensuit nécessairement que le Verbe Divin est parfaitement UN avec Son Principe, sans la moindre diversité". (St Thomas, S.T)
Ce n'est pas parce que Dieu est sans diversité qu'Il est dénué de connaissance, dont la perfection consiste à être Une.
"Le Père engendre le Fils dans la connaissance Éternelle". (Eckhart)
Le Verbe est donc le fruit de l'Unité, non de l'altérité, c'est-à-dire de la privation : "Le Fils de Dieu est la splendeur de sa gloire". (Heb., l, 3)
"Le Générateur n'engendre pas seulement Son semblable, ce qui appartient à l'altération, mais Il engendre un autre Lui-Même". (Maître Eckhart)
Il est d'ailleurs ajouté : "Et le Verbe était Dieu" pour affirmer l'identité d'essence entre le générateur et l'engendré.
Ainsi, éternellement, le Père engendre le Fils, identique en essence et distinct quant à la personne.
Nous n'avons, avec l’Évangéliste, considéré jusqu'à présent que la génération "ad intra". Pour la contempler en soi, il faut, "comme Jean n'être plus un homme ... transporté par la force ineffable de la Sagesse et la très fine pointe de l'intelligence". (Jean Scot)
Nous devons donc, dans notre état, considéré seulement de façon analogique, non "in fastigium" mais "in vestigium" comme St. Augustin dans le De Trinitate :
"Celui qui peut comprendre la parole non seulement avant que le son de la voix la rende sensible, mais avant même que l'image des sons se présente à la pensée, peut voir déjà dans ce miroir et sous cette image obscure quelque ressemblance avec le Verbe dont il est dit :
"Au commencement était le Verbe"...
"Lorsque nous énonçons que nous savons, le verbe doit nécessairement naître de la science que nous possédons, et ce verbe doit être de la même nature que la science dont il est l'expression. La pensée qui naît de ce que nous savons est un verbe qui nous instruit intérieurement, et ce verbe n'est ni grec ni latin, il n'appartient à aucune langue ... le verbe qui se fait entendre au dehors est donc le signe de ce verbe qui demeure caché à l'intérieur et auquel convient plus justement le nom de verbe. Car ce qui sort de la bouche, c'est la voix du verbe, et on ne lui donne ce nom de verbe ou de parole, que par son union avec la parole intérieure, qui est son unique raison d'être".
Maître Eckhart dit semblablement :
"Quand une parole est conçue dans la raison, elle est d'abord quelque chose de si pure et de si incorporelle, elle y est vraiment parole, jusqu'à ce qu'au moment où je me la représente, elle devienne quelque chose d'imagé. Et ce n'est qu'en troisième lieu qu'elle est proférée, extérieurement, avec la bouche ; et ce n'est là qu'une manifestation de cette parole intérieure. Ainsi la parole intérieure est-elle proférée intérieurement, dans le cœur de l'âme, dans ce qui il y a en elle de plus pur. Mais c'est dans la tête de l'âme, dans la "raison", que s'accomplit la naissance".
Le verbe pur, le verbe du cœur, est consubstantiel au Père ; le verbe dans la tête est naissance de ce qui naît, de ce qui n'est pas identique à son essence et qui est incommensurable à la Divinité.
"Impossibilis est quod esse aliquius creaturae sit causutus ex principiis essentialibus ejus". (ST)
LE VERBE CRÉATEUR
"Après avoir exposé la nature du Fils, l’Évangéliste fait connaître ses œuvres". (Alcuin)
Pan ta di autou egeneto, tout a été fait par lui.
Le verbe substantiel est remplacé ici par le verbe de mouvement ; il ne s'agit plus du verbe en tant qu'Il crée. Ce qu'Il crée, c'est "tout" (panta), ce qui suppose qu'Il est au-delà du tout, qu'Il n'est pas le tout, mais qu'il en est le Principe. Car si le Verbe a un principe, le Père, il est aussi Principe des choses créées.
"C'est comme principe que le Christ est démiurge, en tant qu'Il est Sagesse car c'est par ce qu'Il est Sagesse qu'Il est appelé Principe". (Origène)
Du Père, Il procède "ad intra", sans séparation et sans devenir ; de Lui, les "choses", c’est-à-dire l'univers, procèdent "ad extra", c'est-à-dire sont faites, et "le principe d'une chose n'est jamais l'une de ses parties, ni leur totalité, mais ce en quoi les parties sont ramenés à une unité sans composition". (A. K. Coomaraswamy)
Toutes choses sont donc dans le Verbe Principe, éminemment, et selon une multiplicité pure ou transcendante.
"Numerus stat ex parte materiae". (S.T)
La multiplicité quantitative a pour cause la matière, principe d'individuation. Les formes, en soi, abstraction faite de la matière se distinguent entre elles, mais non numériquement.
"La substance du Fils est coéternelle au Père. La substance des choses qui ont été faites par le Fils a commencé avant tous les siècles, non dans le temps, mais avec le temps".
Ce sont les causes premières qui sont dans le Fils, c'est-à-dire dans la Sagesse divine avant tous les siècles, mais qui n'ont qu'une "éternité participée", une "aeternitas secundum quid", car n'ayant pas l'être par [elle-même], elles ne sont pas coéternelles au Verbe.
Ces causes sont les "Idées" (formae) divines, les divins exemplaires dans l'Exemplaire de la création (ou Création prise dans le sens actif, qui en ce sens est éternelle).
Les causes exemplaires ne sont ni consubstantielles à l'Incréé, ni temporelles. Dieu n'a pu créer "dans le temps", car sa volonté et la production de l'acte voulu sont en Lui identiques.
"En même temps que le Verbe du Père avant toutes choses, avec Lui et par Lui les choses sont faites". (Scot)
"Le Principe "de qui" (ex quo) viennent toutes choses, c'est le Père. Le Principe "par qui" (per quod) existent toutes choses, c'est le Fils. Le Père prononce son Verbe, autrement dit engendre Sa Sagesse, et toutes choses sont faites". (Scot)
Ainsi les choses sont différentiées, c'est-à-dire existent en tant que telles dans le Verbe prononcé, comme le multiple existe éminemment dans l'Un. Mais ce qui est au-delà de l'Un, l'Infini pur, n'est pas le principe de la multiplicité ; Il est le principe du Principe.
"Le Père précède l'Ancien Sacré : La Sagesse sort du Néant, car l'Ancien Sacré est insaisissable". (Zohar)
Dieu ne peut être antérieur à sa Création en tant que créateur car la création prise dans le sens actif, c'est Le créateur même. Mais la création prise dans le sens passif est la créature ; et la créature est produite sans mouvement, dans l'instant insaisissable et indivisible, et "le mouvement ôté de l'action et de la passion, reste une pure relation". (ST)
Le mouvement indique un changement dans un être déjà existant. Or la créature n'existait point avant que d'exister. La création n'est donc pas un changement.
"L'être créé est sans aucun changement antécédent, sans action intermédiaire entre lui et son Agent, et la qualification d'être créé, l'attribut de créature ne lui appartient dans l'ordre des notions, que postérieurement à lui-même". (R. P. Sertillanges)
La Création en tant que créature est donc pure relation(irréversible) au Créateur, c'est pour cela qu'elle semble exister dans la succession mesurée par le temps qui n'est que la figure circulaire de son attirance vers sa fin, attirance qui elle, est linéaire.
Le temps est cyclique et la rupture du temps est figurée par la ligne droite.
Le principe du temps est donc l'instant initial, qui n'a pas fui. Dieu crée en cet instant, qui n'est pas partie du temps, mais qui le contient éminemment. Le temps est sans essentialité, il est indéfini (et non pas infini), et parler de son principe et de sa fin demande de considérer le passage à la limite.
Ce n'est pas comme cause instrumentale (per quod) que le Verbe est créateur, mais comme cause exemplaire et efficiente. Le Père ne se sert pas du Verbe comme d'un instrument, lequel serait alors moins noble que l'effet produit.
"La cause principale est plus noble que son effet, mais non la cause instrumentale". (ST)
"Si le Père avait créé le Fils pour s'en servir comme d'un instrument, la nature du Fils serait moins noble que celle des autres créatures qui ont été faites par Lui". (Théophile)
Ainsi, nous avons considéré :
"Le Père qui parle, le verbe qui est prononcé, les choses qui sont produites par le Verbe". (Scot)
C'est le verset "panta di auto egeneto" qui doit être mis en parallèle avec la phrase inchoative de la Genèse "en arche epoeïesen o Theos tou ouranos kai ten gen".
Moïse parle du ciel et de la terre pour marquer la création des natures spirituelles et matérielles.
"Il commence par le récit de la création des choses ... Jean entreprend un sujet plus sublime, et consacre tout son Évangile, non aux œuvres de création, mais à la gloire du Créateur". (Saint Jean Chrysostome).
VERBE, VIE ET LUMIÈRE
"L'ouïe va davantage vers le dedans, la vue vers le dehors ... c'est pourquoi dans la vie éternelle nous seront bienheureux beaucoup plus par l'ouïe que par la vue". (Eckhart)
La lumière est "la vie qui était en Lui" (In ipso vita erat). Elle est moindre que le Verbe qui la contient, c'est-à-dire qu'elle est plus extérieure ; par le Verbe se manifeste la lumière qui est l'éclat de la vie, laquelle était en Lui.
"Les choses étaient, c'est-à-dire subsistent en Lui en tant que causes, avant d'exister en elles en tant qu'effets". (Scot) [Aion éternité, =Skrt. Ayus : Vie. Coomaraswamy. La vie éternelle est la vie même]
"Toutes choses qui ont été faites par le Verbe vivent en Lui selon un mode immuable, en Lui sont Vie. La vie en Dieu est identique à son intelligence en acte. Hors de Dieu s'identifie tout ensemble, et l'intelligence, l'objet de l'intelligence et l'acte même de l'intelligence. Donc tout ce qui se trouve en Dieu intelligiblement est à la fois son acte de vie et sa vie même. Et comme tout ce que Dieu a fait est en lui intelligiblement, on doit dire que tout, en Dieu, est la propre vie de Dieu". (ST)
Jamais aucunes d'elles n'a existé ni n'existera jamais selon la mesure du temps ou celle du lieu, mais au-delà de tout temps et de tout lieu, toutes ne font qu'un en Lui et subsistent universellement en Lui. [Universel : "un et divers" (Donoso Cortès)]
"L'en-soph (sans limite) ayant fait une ouverture dans son éther (avïr), il révèle un point : Iod .... Avant le point (Iod), il n'y a rien, excepté Aïn, c'est-à-dire le mystère de l'éther pur et insaisissable. Par ce point est le commencement de toutes choses, il est appelé (Mahascheba).
"La Pensée est le premier degré. Elle est cachée, impénétrable, Elle se développe et arrive à la région de l'Esprit que l'on nomme intelligence. A ce degré l'intelligible correspond aux vivants en Dieu, c'est à dire aux idées immuables. Ce degré est moins impénétrable. L’Esprit se développe et produit une voix qui est feu, air, eau. Cette fois devient parole". (Zohar)
Ici, le point, c’est-à-dire le Verbe dit : "Que la lumière soit".
"La formation de la créature est marquée dans la production de la Lumière, afin que l'on entende d'une lumière spirituelle" et Saint Thomas poursuit : "Moïse ajoute : "Dieu dit : que la Lumière soit", afin de faire paraître le Verbe de Dieu". (ST)
Ainsi la Lumière est semblable à la "voix" du Zohar (par rapport à la Pensée qu'est le Verbe), car il est dit plus loin : "et la lumière luit dans les ténèbres", comme "une voix clamant dans le désert". (St. Jean)
Qui le Verbe illumine-t-il ?
"Rien d'autre que Lui-même et son Père. Il est donc Lumière et s'illumine Lui-même, il se fait connaître Lui-même au monde, il se manifeste à ceux qui l'ignoraient". (Jean Scot)
Par Lui le Père se manifeste sa gloire en la manifestant aux créatures.
"C'est une lumière toute spirituelle qui éclaire l'âme elle-même". (Théophile)
Les créatures pénétrées de la Lumière Divine, resplendissent non par elles-mêmes, mais par cette Lumière.
"Par tes sens corporels observe les formes et la beauté des formes sensibles : en elles ton intelligence reconnaîtra le Verbe de Dieu. En tout ce qui est, il est lui-même tout ce qui est .... Le Verbe, qui vivifie toutes choses, est dit de manière spécifique et propre "lumière des hommes", parce que c'est dans l'homme qu'il s'est manifesté, non seulement aux hommes, mais aussi aux anges et à toute créature capable de participer à la connaissance divine". (Scot)
Maître Eckhart :
"La lumière qui est l'être, est présente à tous immédiatement, avant qu'ils ne soient distingués. Le monde a été fait par lui parce qu'illuminé par lui".
Mais cette lumière, présente à tous, "impartiale", n'est pas "comprise par les ténèbres" (et tenebrae eam non comprenhenderunt), parce que les ténèbres n'en ont pas la capacité ; nul ne peut comprendre la lumière, sinon la lumière elle-même ; aussi la lumière brille dans les ténèbres, mais les ténèbres, c'est-à-dire le créé, ne peuvent saisir l'Incréé.
"Ce n'est pas vous qui par votre intelligence me connaissez, mais Moi-même qui, par mon esprit, me connaît intellectuellement en vous ; vous n'êtes pas la lumière qui subsisterait par soi, mais une participation de la lumière qui subsiste par soi". (Jean Scot)
"Comme la lumière est par elle-même incompréhensible à toute créature, c'est avec raison que Jean ajoute : "et les ténèbres"..." (Origène)
Saint Augustin dit : "La Lumière divine est une, et non autre" ; elle est le "s'appartenant à soi-même" (to autou), émané de soi-même (to auto), dit Proclus dans son Commentaire sur le Timée.
L'âme, la nature et le sensible, sont créés "ad extra", c'est-à-dire dans l'altérité ; en termes thomistes leur "esse" n'est pas leur "essentia", aussi ne peuvent-ils comprendre ce qui est identique à sa propre essence. Ainsi Dieu est incompréhensible mais non inconnaissable, comme le montrera la suite du Prologue.
LE PRÉCURSEUR DU VERBE MANIFESTE
Egeneto anthropos apestalmenos paratheou onoma auto ioannes.
II y eut un homme envoyé de Dieu dont le nom était Jean.
Ioannes : o echaristo : celui à qui une grâce a été donné.
Il est dit que Jean est un homme, et qu'il fut envoyé par Dieu (egeneto qui signifie aussi "produit").
Cet homme, selon son nom, est celui en qui la grâce de Dieu était ; mais il n'était pas la grâce de Dieu, car la grâce de Dieu est Dieu même. La grâce est identique aux "énergies divines" incréées de la théologie orientale.
Aussi Jean est-il celui qui annonce, comme Gabriel annonce à Marie, la Vierge, la venue en elle du Sauveur.
Jean est un ange (aggelos), un envoyé, mais il est de nature humaine, parce qu'il ne va pas parler à une vierge Immaculée, mais à des hommes déchus. Il est lumière (phos) mais non la Lumière (o phos) ; comme l'étoile du matin, il annonce le soleil.
Déjà les rayons du soleil l'éclairent mais il n'est pas le soleil ; c'est à midi que le soleil sera visible, quand les "temps seront accomplis", dans l'éternel équilibre.
"Peut-être à six mille milles de cette sphère brûle la sixième heure (midi)... et à mesure que vient la splendide servante du soleil, le ciel se ferme, de lueur en lueur, jusqu'à la plus belle".
(Dante, le Paradis)
Et : ""le soleil" s'arrête à midi "le temps d'un clin d'œil" c'est-à-dire en un rien de temps".
"Le soleil reste au-dessus du Boddhisatwa aussi longtemps qu'il est absorbé en jnâna, tandis qu'il se meut pour les autres". (Coomaraswamy)
L'arrêt du Soleil à Midi est l’Éternité, le "rien de temps".
"Jean, le serviteur du Verbe, n'est autre que la voix si nous prenons l’Écriture au sens propre ; et il se sert d'une voix, pour désigner le Verbe ... il déclare qu'il est la voix non "qui crie dans le désert" mais de celui qui "crie dans le désert". (Origène)
Car celui qui crie dans le désert, c'est le Christ, lumière qui luit dans les ténèbres. La lumière se réfléchit d'abord sur Jean, avant de se réfléchir sur d'autres ; Jean est la parole, le "porte-voix", c'est-à-dire "le porte lumière" (Lucifer, au sens propre, non au sens démoniaque).
Le Diable n'est pas "lucifer" mais "noctifer" comme le dit St. Bernard.
Rien de ce qu'il dit n'est de lui-même, c'est pour cela qu'il est "1e plus grand parmi les enfants des hommes".
"Celui-ci vint pour un témoignage, afin de rendre témoignage à la lumière, pour que tous crussent en lui".
Jean est un martyr (*), c'est-à-dire un témoin, et son témoignage consiste à dire : "Celui qui vient après moi est avant moi" (Origène), car la lumière préexiste à ce qu'elle éclaire ; le voyant éclairé, les "ténèbres", c'est-à-dire les hommes, croiront à la lumière, et se préparent à la recevoir, le Baptiste "aplanit les chemins". Ils croiront à la lumière, non à la Vie, ni au Verbe, car "il n'était pas possible à celui qui venait de rendre témoignage à la Vie, encore caché dans le Christ Dieu".
(*) marturos : "Il faut que je diminue pour qu'il grandisse" - "Homme, d'après la signification du mot latin désigne en un sens celui qui s'incline devant Dieu et se soumet à lui avec tout ce qu'il est et ce qu'il a, qui regarde en haut vers Dieu" (Eckhart) - "Celui qui veut recevoir d'en haut", doit nécessairement être en bas, en véritable humilité". (id)
Et il vint pour que tous crussent par lui, non en lui ; il s'agit ici d'une cause instrumentale ; tous croient par Jean non pas comme tout a été fait par le Verbe ; car la grâce qui fait croire est Jésus-Christ, et Jean ne fait croire que parce que le Christ l'habite ; l'étoile du matin n'annonce pas le soleil par elle-même, mais parce que le Soleil la fait splendire et, par sa lumière, habite en elle.
LA MANIFESTATION DU VERBE
La lumière vraie, au contraire, illumine tout homme vivant en ce homme ; "cette lumière est l'être" (Eckhart) qui préexiste à toute différentiation. Mais Scot dit que ces mots "qui illuminent tout être vivant en ce monde" s'appliquent à ceux "qui, par la régénération de la grâce donnée au baptême, accèdent de façon spirituelle au monde invisible".
Les deux explications sont recevables :
"Si l’homme ne venait pas en ce monde, il n'aurait pas besoin d'être éclairé, mais il faut qu'il soit éclairé car il a quitté l'endroit où il aurait joui toujours de cette divine lumière". (St Augustin)
"Il éclaire tout homme, autant qu'il dépend de lui. La grâce a été répandue sur tous les hommes, et ceux qui ont refusé de la recevoir, ne doivent imputer qu'à eux-mêmes leur aveuglement". (St Jean Chrysostome).
Ainsi la lumière, être ou grâce, selon qu'on la rapporte à la création ou à la Rédemption.
"Il nous éclaire, soit en nous donnant la raison, soit en répandant sur nous sa divine sagesse". (Bède)
Il était dans le monde, en tant que lumière éclairante, et le monde ne l'a pas connu :
"Le monde et tout ce qui est créé est un effet qui n'égale pas la puissance de la cause. Aussi, "et mundus per ipsum factum est" et "mundus eum non cognovit" est-il littéralement identique à ce qui a été dit plus haut, "lux in tenebris lucet et tenebrae eam non comprenhenderunt". (Eckhart)
Le monde eût connu le Verbe, le Verbe n'eût pas été le Verbe, car le Verbe est la cause du monde, et le monde en tant que monde ne connaît que le monde.
Mais il y a un autre monde de connaissance, par analogie, et le monde n'a pas connu le Verbe, non à cause de sa nature, mais par sa faute :
"Depuis la création du monde, ses attributs invisibles deviennent, par ses œuvres, visibles à l'intelligence ... aussi sont-ils inexcusables, puisque, connaissant Dieu, ils ne l'ont pas glorifié ni remercié comme Dieu ..." (Rom. 1, 20, 21)
Le monde était en Lui, comme l'effet dans la cause, et Lui était dans le monde comme la cause dans l'effet. Le monde luit de la lumière divine qui est "présente mais non contemporaine" (St Augustin), mais il a préféré les ténèbres de sa nature "séparée".
En tant que créateur, Il était dans le monde, mais Il vint "in propria" chez lui, Grâce, et les siens ne le reçurent pas.
"L'homme ignorait le Dieu invisible, il reniait le Dieu devenu visible ... ". "ln propria", ce sont les réalités qui ont été faites par Lui et qui par là même sont justement sa propriété". (Scot)
"La création, par là même qu'elle est créée, ou créature, tient tout son être du créateur en tant que créateur et inversement le créateur en tant que créateur n'a rien en propre que la créature". (Eckhart)
Les ténèbres ne comprirent pas la lumière ; le monde ne connut point son créateur ; les créatures ne reçurent pas leur Rédempteur.
LE VERBE RÉDEMPTEUR
Il y en eut cependant (autem) qui le reçurent, car si dieu a envoyé son Fils dans le monde, c'est pour qu'il soit reçu.
"Il l'envoya dans le monde. Nous devons entendre par là le monde sublime que contemplent les anges. Selon une de ses significations, "mundus" veut dire ''pur''... Dieu n'a pas de lieu qui soit plus particulièrement à lui qu'un cœur pur et une âme pure". (Eckhart)
Ainsi le monde en tant qu'il est, simplement, ne l'a pas reçu, mais le monde en tant qu'il est pur le reçoit dans l'éternel présent.
"Son don (de dieu) est absolument simple et parfait, sans partage, hors du temps, sans cesse dans l'éternité". (Eckhart)
Si l'âme, hors du temps, c'est-à-dire en dehors de toute créature, dans la pureté de son sommet, reçoit le Verbe, elle le reçoit de la même façon que Dieu l'engendre dans l'éternité.
On peut objecter que l'âme est une créature, mais elle est tout se qu'elle connaît et apte à recevoir, c'est-à-dire à être son Créateur. Elle est au-delà de la "nature".
"Il y a dans l'âme un principe qui lui permet de devenir toutes choses". (Aristote)
"Le Père engendre son Fils dans la Connaissance éternelle, et de même le Père engendre son Fils dans l'âme pour qu'elle l'ait en propre, et il appartient à son Être d'engendrer son Fils dans l'âme, qu'Il en ait joie ou peine". (Eckhart : "omne datum optimum")
Ce n'est donc pas dans le temps que le Fils est reçu, car il est dit que là ("mundus", en certains cas, "tempus") il n'est pas reçu : c'est dans la plénitude des temps :
"Quand les temps furent accomplis, Dieu envoya Son Fils" (St. Paul).
"Là où il n y a plus de temps, c'est la plénitude des temps. La journée est remplie quand il ne reste plus rien ... Le temps n'a essentiellement rien à faire avec Dieu, ni avec l'âme". (Eckhart)
Dans cette pure puissance à devenir fils de Dieu naît le Fils de Dieu. Il naît dans cette "puissance", c'est-à-dire dans cette "nature", mais Il est né dans l'Acte.
"Dans cette obscurité qui est son propre héritage", dit Maître Eckhart, qui ajoute : "toi aussi, tu es né là comme un enfant du même Père céleste et d'aucun autre".
La différence entre l'âme et les autres êtres créés, c'est que dans tous "les autres êtres, Dieu est en tant qu'essence, en tant qu'activité, en tant que sensibilité, mais ce n'est que dans l'âme qu'Il s'engendre. (Scot)
C'est en ce qu'il est âme et corps, que l'homme est dit "tout" (Jean Scot : homo dicitur omnis), car il participe des mondes sensible et intelligible, constituant le troisième, ou bien peut-on dire, "il principie" les deux mondes dont il est la synthèse. (Scot)
Ainsi est-il convenable que le Fils de Dieu naisse dans son âme, synthèse de la création et par l'âme en son corps, car l'âme ordonne le corps (ST). Ceux qui reçoivent le Fils de Dieu ne sont pas nés "des sangs ni de la volonté de 1'homme" (qui non ex sanguinibus, ... sed ex Deo nati sunt).
"Dans l’Écriture, les sangs signifient le végétatif, la volonté de la chair, le sensitif, et la volonté de l’homme signifie notre faculté rationnelle". (Eckhart)
Ils constituent notre moi empirique, auquel nous nous identifions nécessairement si le Fils de Dieu ne naît pas en notre âme, car l'effet ne peut légitimement s'identifier à l'effet, mais à la cause qui est sa raison d'être. L'effet tient son être de la cause ; son essence est de l'ordre de l'effet, mais son être est participation à celui de la cause.
"Un effet n'est parfaitement assimilé à la cause que s'il l'imite en cela même qui, dans la cause, est son principe : ainsi le chaud produit le chaud. Le but principal de la crémation est le bien, qui n'est autre que l'assimilation à Dieu". (ST)
"L'image est une expression d'elle-même sans volonté et sans connaissance .... On place un miroir devant moi, et que je le veuille ou non, sans ma volonté et ma connaissance, je me reflète dans le miroir. Cette image ne provient pas du miroir, elle ne vient pas non plus d'elle-même, l'image vient plutôt de ce dont elle tient son être et sa nature. Quand le miroir est enlevé, je ne me reflète pas plus longtemps dans ce miroir, car je suis cette image même"... "Pour les choses spirituelles ... ce qui reçoit est identique à ce qui est reçu, car il ne reçoit que lui-même". (Eckhart, quasi vas ...)
Mais il n'est pas dit simplement qu'il donne le pouvoir de devenir fils de Dieu à ceux qui l'ont reçu ; St. Jean ajoute "his qui credunt in nomine ejus".
Il n'est pas dit : ceux qui connaissent son Nom, mais ceux qui croient en son nom. La foi est "l'argument des choses non visibles" (St Paul), et le Nom de Dieu est ineffable (St Denys l'Aréopagite. Il est au-delà de la raison).
Mais ceux qui croient, croient par le nom prononcé, par le Verbe manifesté.
"Qui dit foi dit autorité" (A. K Coomaraswamy, la pensée de Gotama).
L'autorité est tout à la fois garante de la foi et garantie par la foi.
"La foi et la "vision" ou connaissance parfaite, sont entre elles comme l'opinion et la démonstration, c'est comme le perceptible et le parfait". (Scot)
Ceux qui ont vu avec les yeux corporels le Verbe fait chair et n'y ont point cru, n'ont en fait rien vu. La vision dont il s'agit suit la loi et ne la précède pas.
"Crede ut intelligas". La foi est le commencement de la vie spirituelle". (ST)
"Crede ut intelligas" : s'il peut y avoir un salut par la foi, c'est parce que c'est la foi qui conduit le mieux à la connaissance".
Connaissance qui là est Docte Ignorance, c'est-à-dire intuition simple de l'Inconditionné, et non-connaissance spéculative (per speculum) de la multiplicité.
"Seul l’homme parfait est sans foi, puisque chez lui, la connaissance du non-fait à remplacé la foi. Le croyant n'est pas encore proprement Fils, mais néanmoins il n'est pas dépourvu de toute filiation, il est à cet égard comme une disposition et un imparfait". (Eckhart)
C'est pour cela qu'il est dit "dedit potestatem".
"Devenir fils de Dieu est imparfait ; c'est se mouvoir ; être Fils de Dieu est parfait. Il croit dans le nom du Fils, celui qui a la Foi, celui qui déjà devient, mais n'est pas encore le Fils". (Eckhart)
Tout est possible au croyant. (Eckhart)
L’Évangéliste nous parle donc ici de la fécondation de l'âme par Dieu, comme de la fécondation de la Vierge Immaculée.
Suivront "et Verbum caro factum est" et "vidimus gloriam ejus", sa naissance en nous et notre naissance en Lui, cette co-naissance et notre identification à Lui-même, dans la Vision béatifique.
L’INCARNATION
"Et Verbum caro factum est et habitavit in nobis".
Donc, le Fils de Dieu naît dans notre âme quand celle-ci est dans l'obscurité, c'est-à-dire lorsque ne luit aucune créature, là où l'âme n'a d'inclination pour rien. Il s'agir de "faire devenir" (therapeuo) le Verbe par la cessation de notre devenir.
Et comme dans le sein du Père, comme dans l'âme de l'âme, le Verbe naquit d'une femme vierge. Et cette femme parce que vierge immaculée, c'est-à-dire d'avant le péché, c'est-à-dire le temps et la multiplicité séparée, conçut de Dieu, Dieu.
Dieu naquit en Elle, Elle qui était née de Dieu. Le Fils naquit du Père dans la Vierge, et naquit dans le Père de la Vierge.
"Que l'être humain accueille Dieu en soi, c'est bien, et en cet accueil il est vierge. Mais que Dieu devienne en lui fécond c'est mieux, car la fécondité du don est seule la reconnaissance pour le don, et alors l'esprit devient femme dans la reconnaissance qui, à son tour, enfante Jésus dans le cœur paternel de Dieu". (Eckhart)
Il ne faut pas croire que le Verbe, en Se faisant chair, c'est à dire homme, cesse pour cela d'être Verbe. "La chair est souvent mise pour l'homme tout entier". (St. Augustin)
"Le Fils de l’homme a pris non la personne mais la nature humaine pour l'unir à Sa nature divine et éternelle ; l’homme a comme passé en Dieu, non par un changement de nature, mais par son union avec la personne divine ... Dieu n'a pas été changé en l'homme, mais l'homme glorifié en Dieu". (Eckhart)
Dieu est né dans notre nature pour naître de notre nature.
De notre nature, en tant qu'elle est à Son Image. Par le "Fiat" qui répond au "Fiat" Divin la Vierge reçut et conçut Dieu. La conception "in virginem" est l'acte de la Foi ; la naissance "ex virgine" est la vision "in Deum" tandis que la naissance "ex deo" est "séparation".
Dans les ténèbres de la créature et dans les ténèbres de Dieu qui sont une seule ténèbre. Il s'agit ici d'un "nuage d'inconnaissance" qu'on opposera par analogie inverse aux ténèbres ignorantes dont parle Saint Jean. "Le Père engendre naturellement Son Fils, aussi Il l’engendre dans le plus intime de l'esprit et c'est là le monde intérieur. Ici le fond de Dieu est mon fond, et mon fond est le fond de Dieu".
"Où prend fin la créature, Dieu commence à être". (Eckhart, in hoc apparuit charitas Dei)
Il a pris naissance, c'est-à-dire en la Vierge Marie, en tel instant comme en l’Éternité, car l'instant qui ne passe pas est proprement l’Éternité.
Ainsi, comme nous l'avons vu pour la création, l'Incarnation n'est pas un changement en Dieu, ce qui serait contradictoire ; l'union des natures se fait dans la Personne divine, immuable.
"On dit que le Christ est descendu du Ciel .... non pas que la Nature divine ait cessé d'être au Ciel, mais parce qu'elle a commencé d'être ici-bas d'une nouvelle manière, à savoir dans une nature assumée, selon cette parole de St Jean : "Personne n'est jamais monté au Ciel, si ce n'est Celui qui est descendu du Ciel, le Fils de l'Homme qui est dans les Cieux". (Saint Thomas)
C'est par l'Intellect que le Verbe assume l'âme, et par l'âme qu'Il assume le corps selon un ordre de dignité, mais non de succession. (ST)
Et l'Intellect, distinct de l'âme et du corps, les unit comme le centre d'un cercle unit en lui le cercle. En l'Intellect, les puissances de l'âme et les parties du corps sont une.
"Quand l'âme arrive dans la lumière de l'Intellect elle ne sait rien de l'opposition. Ce qui échappe à cette lumière tombe dans la mortalité et meurt". (Eckhart)
Cette lumière qui ne meurt pas n'est donc pas dans le temps où devient ce qui est en puissance.
Maître Eckhart, "In occisione gladii mortui sunt" :
"Les maîtres disent que la nature humaine n’a rien à voir avec le temps ... et qu'elle est beaucoup plus intime à l’homme et proche de lui qu’il ne l’est lui-même. Et c'est pourquoi Dieu prit la nature humaine en soi et l’unit à sa Personne. Alors la nature humaine devint Dieu, car Il assuma la nature humaine essentiellement et non un être humain". (Eckhart, St. Paulus sprichet)
LA GLOIRE
"Et vidimus gloriam ejus".
Et nous avons "vu" et nous avons connu, et ayant connu, nous avons été sa gloire.
"Le Fils est le rayonnement de la Gloire du Père". (Heb)
"Voir" est identique à "connaître", et connaître, c'est être un avec ce que l'on connaît. Nous n'avons vu Sa Gloire que par sa Lumière.
"Pour voir l'essence de Dieu, il est requis d'avoir sa ressemblance dans la puissance visive elle-même, et c'est la divine lumière de gloire qui affermit l'intellect et lui permet de voir Dieu, lumière dont il est dit dans le Psaume : "par ta Lumière nous verrons ta Lumière". (ST)
"On devient ce que l'on pense, mais la vision de l'éternelle est dans l'éternité sans devenir". (Plotin)
"C’est dans le cœur seulement que l'homme est ce qu’il connaît, et qu’il connaît ce qu’il est". (Titus Burckhardt)
"Dans l’immatériel la connaissance et le connu sont identique". (Plotin)
Cette "vision" qui n'est ni objective ni subjective (intérieur et extérieur étant abolis ainsi que toute dualité), est au-delà de la foi dont elle est la "démonstration" ; là, disparaît "l'opinion". "La grâce de déification en échange de la grâce de foi par laquelle nous croyons en Lui". (Scot)
Ici, nous ne sommes pas "devenus" fils de Dieu, nous sommes Fils de Dieu, non pas autres que le Fils, mais Unique Fils de Dieu.
"Le Père engendrant Son Fils en moi je suis le même Fils et non un autre ; nous sommes différents en humanité, mais je suis le même Fils et non un autre". (Eckhart)
Étant Fils de Dieu, les béatifiés ne savent plus rien du temps et de la mort ; aussi le "nous" qui avons vu, n'est-il plus une créature, car la créature est marquée par le temps et par la mort. Ils ont "oublié" l’éclat de ce monde, pour se "souvenir" de l’éclat de gloire de la Pure Vérité.
"Gloriam quasi unigeniti a Patri".
"Dans les Saintes Écritures, la particule "quasi" n'indique pas toujours une simple ressemblance, mais parfois une parfaite identité". (Saint Grégoire)
"Voir le Fils c'est voir le Père".
"Dieu jouissant de toute éternité de la sublimité de sa gloire .... la gloire est la révélation, la manifestation, le reflet, le vêtement de la perfection intérieure. Dieu se révèle à soi-même de toute éternité par la génération de son Fils consubstantiel et par la procession éternelle de son Esprit consubstantiel et ainsi son unité, dans sa Trinité sainte, resplendit d'une gloire essentielle, impérissable, immuable". (Philarète de Moscou)
Sortis par la fontaine des créatures, nous sommes rentrés par la fontaine de la Grâce.
"Jean nous élève bien au-dessus de la gloire des anges, au-dessus de toute nature et de toute gloire créée et nous conduit au sommet de tous les biens". (St. J. Chrysostome)
Et cela pour les déifiés, une bonne fois pour toutes.
"Ce qui entre en toi par cette naissance t'apporte essence et fixité". (Eckhart).
"La gloire des saints est sans succession". (ST)
Plenum Gratiae et veritatis
La grâce se rapporte, nous l'avons vu, aux énergies divines, la Vérité à la Déité ; c'est pour cela qu'ici "grâce" précède "vérité", car elle manifeste la vérité, alors que selon l'ordre de dignité, la Vérité précède la grâce.
La grâce pourrait être dite : "Dieu en tant qu'Il est reçu dans la Nature", et la vérité qui pour nous suit la grâce : "la parfaite similitude de chaque chose avec son principe, sans nulle dissemblance". (St Augustin)
Notre déification est donc la Connaissance de ce que nous sommes de façon immuable.
Il nous a prédestinés à être pour Lui des fils adoptifs, à la louange de la Gloire de Sa Grâce. (Eph., I, 5, 6)
Cordialement à tous.
Origenius
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