Mais enfin, Luc Perrin, vous vous entêtez dans une généalogie des "actes chismatiques"
Le Forum Catholique
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le torrentiel - 2012-06-20 19:40:53
Mais enfin, Luc Perrin, vous vous entêtez dans une généalogie des "actes chismatiques"
posés par mgr Lefebvre plutôt que d'essayer de faire la généalogie de ce qu'il est convenu d'appeler avec lui la tradition.
Je dis avec lui, car avant lui, on a tenté de trouver d'autres formes d'intransigeance pour ressusciter la société traditionnelle, mais c'est sous son inspiration que la tradition est devenue un milieu sociologique de fidèles, s'opposant au reste de l'Eglise sous quatre chefs d'accusation, qu'il il s'agirait de mettre bout à bout pour en en déterminer la cohérence, ou les rapports de cause à effet.
Mgr Simon n'a pas tort de dire aux traditionalistes qu'ils définissent eux-mêmes leur propre tradition. Il serait plus précis en leur disant qu'ils la périodisent, qu'ils lui assignent une certaine date de départ et un point d'arrivée, après lequel on ne fera plus un pas, entre le syllabus et le pontificat de Pie XII, accepté en bloc, mais plus formellement que dans ses implications politiques réelles, le démocratisme, l'européisme de ce pape, que les traditionalistes ne veulent cependant pas contester ouvertement, car Pie XII est le pape qui a précédé le concile, et le concile fournit une borne facile pour élever et concentrer des griefs précis et étayés.
Vous dites vous-même que l'intransigeance contre-révolutionnaire ultraréactionnaire, par opposition aux tentatives positivistes (et, pour simplifier, maurrassiennes) d'instrumentalisation de l'eglise qui ont eu cours au début du XXème siècle, a prétendu figer une espèce de "fin de l'histoire" sous la forme d'un rêve syllabusien, de l'idéal inaccessible de retrouver un Etat confessionnel, catholique, exclusif.
Ce rêve a essayé de contrecarrer la dérive laïciste de l'etat, en germe depuis la révolution, dont les concordats, transformant profondément les relations de l'Eglise et de l'Etat, ont été une "paix armée", qui est devenue une guerre plus du tout larvée avec les lois dites de séparation, guerre vis-à-vis de laquelle nous vivons une forme d'armistice, mais le bras séculier est bien séparé du pouvoir spirituel, les deux glaives n'ont nullement l'intention de faire cause commune, dans nos pays de vieille chrétienté, et particulièrement en france, terre de cristallisation de ces antagonismes, fille aînée de l'Eglise et de la révolution.
Mgr Lefebvre a refusé que l'Etat dérobe à l'Eglise des ouailles et des âmes pour le salut. Le missionnaire en lui ne pouvait se résoudre à cela. D'où le premier levier de sa contestation, qui a été "la liberté religieuse", levier susceptible d'élancer les esprits d'une imprégnation d'autant plus puissante qu'avec les migrations qui peuplaient le pays de non catholiques après la perte de la classe ouvrière, le refus de "la liberté religieuse" pouvait fédérer derrière mgr Lefebvre tous ceux qui refusaient que la france changeât de religion et que, la nature ayant horreur du vide, le laïcisme trouve très vite à montrer ses limites.
La collégialité correspondait à un entérinement sans le dire par les évêques du fait que, pour avoir encore voix au chapitre dans un etat laïque, ils devaient s'organiser comme une espèce de concistoire, ce qui était tout à fait contraire au génie provinciale de l'Etat (et l'on pourrait même dire du royaume) catholique. Il était donc logique que mgr Lefebvre, voulant redonner à l'etat une forme catholique, qu'il appela à la suite du cardinal Pie "la royauté sociale de notre Seigneur Jésus-christ", refusât de cautionner l'organisation de ces concistoires version catholique allant à l'encontre du pouvoir particulier de chaque évêque, qu'étaient les Conférences episcopales, moyens qu'avaient trouvé les évêques d'exercer un contre-pouvoir dans un etat séparé de l'Eglise, ou du moins de faire en sorte que cette séparation se fasse à l'amiable, dans un dialogue du collège épiscopal au pouvoir civil, pour que l'Eglise soit en mesure de demeurer l'éducatrice d'un peuple gouverné par un etat centralisé et jacobin.
Pour donner à la tradition les formes de son intransigeance, mgr Lefebvre a, pour ainsi dire, syllabusé la liturgie en parlant de "messe de toujours"; mais sans doute saurez-vous me dire qui a, le premier, inventé cette expression qui est aussi fause que c'est à tort que l'on parle de "la Rome éternelle", comme si rome n'avait pas été fondée, mais surtout avait toujours été la rome catholique, un peu comme les Israéliens les plus intransigeants voudraient que Jérusalem soit la "capitale éternelle et indivisible de l'Etat d'Israël", en commençant par oublier que Jérusalem avait été la ville des gébusites, avant que le roi david n'en fasse la cité de sa maison royale, puis le siège du Temple, dans lequel fut transférée l'arche d'alliance. Ces expressions de "rome éternelle" ou de "Jérusalem, capitale éternelle" pourraient passer pour métaphoriques si ceux qui les emploient n'avaient fini par y croire.
Mgr Lefebvre a également vertébré ce syllabusisme liturgique sur une intransigeance doctrinale, qui dépassait les articles de foi pour englober la connaissance, non seulement des catéchismes, mais des points les plus précis des textes du magistère, des papes et des docteurs, comme si ce magistère n'avait jamais connu des évolutions et des contradictions et comme si la religion du dépassement de la loi par une morale de conséquence devait devenir davantage une orthonomie qu'une orthodoxie. Mais il fallait reposer les fondations ou les soubassements d'un catholicisme capable d'en imposer à l'Etat pour tenir l'ensemble dans une unité fantasmatique.
Qu'ensuite, le dialogue interreligieux ait été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase aux yeux du vénérable prélat, dialogue qui prenait ouvertement parti pour la thèse missiologique selon laquelle les religions non chrétiennes étaient des moyens ordinaires de salut, ce qui rendait, non seulement la mission caduque, mais le conseil évangélique tout autant, dialogue prôné à d'autant plus grande échelle que l'Etat cessait d'être le cadre naturel où se faisait la politique, puisqu'on acceptait la mondialisation, et donc le mondialisme comme un fait, pourquoi ne pas vous l'accorder? Mais pourquoi tenir à donner plus d'importance qu'il n'en a à ce catalyseur et ne pas voir comment s'emboîtent ces différentes couches de protestation qui ont donné naissance, de façon panoramique, à ce phénomène qui s'est auto-intitulé la Tradition? C'est ce que je ne comprends pas dans votre approche, sauf à le mettre sur le compte de la précision de l'historien, qui cherche davantage la cause immédiate qu'il ne voit quelquefois les idées dans leur enchaînement à la fois aléatoire et rigoureux!
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