Chemin de Saint-Jacques de Compostelle

Le Forum Catholique

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origenius -  2012-05-22 18:14:05

Chemin de Saint-Jacques de Compostelle

Depuis plus de mille ans, des femmes et des hommes se lancent sur les chemins de France, vers l'Espagne, pour rejoindre Saint-Jacques de Compostelle (Santiago de Compostela) en Galice, puis l'extrême pointe de la péninsule ibérique, là où la terre se meurt dans l'océan, au Cap Finisterre, (Cap Fisterra). Ces pèlerins sont dans une démarche spirituelle traditionnelle, une quête, qui conduit vers une nouvelle vie.





Sur le "Camino", comme nous appelons le chemin entre nous, toutes les tranches d'âges sont représentées, mais si les motivations sont différentes, chaque pèlerin garde au rond de lui même celle qui l'a conduit à entamer cette démarche.
Pour les jeunes, à l'aube de la vie, ils viennent faire le point avant de se lancer dans une activité professionnelle. Ils viennent pour "passer" du monde de l'enfance, de ses rêves et de ses contes et légendes, à la vie d'adulte. Ils sentent, souvent de façon intuitive, que cette expérience sera le pont permanent entre les deux et va leur apporter un ensemble de valeurs pour leur vie future, en totale adéquation avec leurs espérances.

Certains sont aussi poussés par leur foi, alors que d'autres fuient un monde dont ils ne veulent pas.

Pour les anciens, l'heure des comptes se rapproche et la vie, dite active, terminée, un trait est tiré. Il leur faut "passer" à autre chose et vivre le "tiers temps" selon les fondamentaux traditionnels connus, et chercher à faire ce qui n'a pas pu l'être. Volonté de s'améliorer certes, mais inconsciemment, préparation à la dernière échéance. Le chemin est le "lavage" de tout ce qui a souillé l'idéal, première étape de la remise à neuf nécessaire.



Pour certains d'entre eux, s'ajoute la réalisation d'une promesse d'accomplir le chemin, faite à un moment difficile de leur vie. Pour d'autres ce sera une pénitence ou une action de grâce en remerciement d'un vœu réalisé. Mais pour tous, le chemin est aussi une "aventure" que l'on espère, un moment où l'on devra se remettre en question et dépasser ses limites habituelles.

Si la décision de partir est bien souvent spontanée, intuitive, ce n'est pas pour autant qu'il faille partir sans préparation matérielle et spirituelle. Les conseils glanés auprès de ceux qui l'ont "fait" sont incontournables, il faut donc, dès le départ, penser à pouvoir transmettre à son tour.

Je ne parlerai ici de l'aspect matériel que dans sa relation au spirituel. Cheminer horizontalement, surtout s'il y a des montagnes, permet de "phagocyter", de s'approprier des savoirs qui permettront le moment venu, une éventuelle perception de la Connaissance verticale. Tel est le "chemin de croix" du pèlerin, qui découvre peu à peu le sens du centre des deux axes, le sens du centre du labyrinthe, et qui à son retour méditera sur son petit "soi" et, espérons le pour lui, redécouvrira Dieu en lui.

A ce sujet, je ne peux m'empêcher de raconter l'histoire de cet homme qui vient de mourir et auquel on montre sa vie sous forme de traces dans le sable d'une plage. Deux jeux de pas sont visibles, les siens et ceux de Dieu qui l'accompagne. Dans les moments les plus durs, il n'y a qu'une seule trace. Alors, il questionne et demande pourquoi Dieu l'a-t-il abandonné. Dieu lui répond, dans ces passages, c'est moi qui te portais.

Avec la préparation commence le voyage et le rêve. L'itinéraire est simple. Il conduit à Compostelle par la voie initiatique des anciens, sur laquelle le ciel et la terre sont en liaison permanente. Il suffit d'accrocher son regard à l’Étoile et de tracer le chemin qui joint les "lieux forts", de fontaines en chapelles.

"Nous sommes des nains sur des épaules de géants".

Cette citation figurée sur les vitraux de la Cathédrale de Chartres, et de Paris, est l'affirmation de la nécessaire référence aux anciens. Pour ce qui est des gîtes, refuges, presbytères ou autres, il est présomptueux de compter uniquement sur la divine providence pour 1'hébergement. "Aide toi et le ciel t'aidera", convient mieux.

J'affiche donc, comme les pèlerins depuis plus de mille ans, mon appartenance et porte la même "enseigne" de Notre-Dame de Chartres au devant de mon chapeau. En conséquence, plusieurs fois, je suis invité par des personnes qui ne me connaissent pas mais pour lesquelles mon statut de pèlerin est suffisant pour m'ouvrir leur maison.

Je pars de chez moi, conformément à la Tradition du Chemin qui veut que l'on parte de son domicile, pour tester l'ensemble de mon équipement et rejoindre la Cathédrale de Chartres. Quatre jours de froid et de glace entre -9°c et -7°c, au cours desquels je suis seul le long des routes.

Au matin du printemps, en présence de nombreux amis venus parfois de très loin, je reçois la "bénédiction du pèlerin" dans la Crypte de la Cathédrale de Chartres, face à Notre-Dame de Sous-Terre. Intense émotion silencieuse du pèlerin seul désormais entre son intention et ce qu'il croît encore être le but à atteindre.

Au fil des jours, les douleurs se succèdent et j'apprends à les ignorer. Elles se déplacent comme si mon corps, dès qu'il est trop sollicité par rapport à ses habitudes, m'envoyait des signaux de détresse, des invitations à se reposer. Je comprends très rapidement que la douleur n'existe pas et que c'est le mental qui envoie ces signaux.

Je les ignore et ils disparaissent, pour revenir sous une autre forme, à un autre endroit du corps, un peu plus tard. Pour l'éviter, il faut occuper le cerveau à autre chose. La prière et le chant sont de vieilles solutions, mais il en existe d'autres. Essayer de compter ses pas ou inventer une histoire, mobilise le mental.

Cette observation m'a confirmé ce que je crois depuis longtemps et que René Guénon dit d'une façon plus élégante dans "Les états multiples de l'Être" et dans "L'Homme et son devenir selon le Vedanta" : le spirituel domine le matériel qui n'a que l'importance que notre mental veut bien lui donner.

Le pèlerin pousse sa réflexion jusqu'au bout et, dans un immense raccourci, perçoit que lors de la mort, le corps une fois corrompu, l'âme incorruptible rejoint son Créateur. Tout ce qui s'obtient sans effort véritable, sans peine, est suspect, et à la limite une mort sans vie de travail se mérite-t-elle ? Une telle vie n'est-elle pas qu'illusion ?

La fatigue est permanente tout au long du voyage, mais le corps a une capacité de récupération qui est tout simplement époustouflante. Une demi-heure de repos et les pieds sont de nouveau en forme. Une nuit de sommeil et les jambes ne sont plus lourdes.

Le calme des églises et le déroulement des cérémonies religieuses sont en parfaite continuité avec la marche du pèlerin dans la nature. La voûte de pierres remplace la voûte des forêts mais dans les deux cas, elles appellent à l'élévation de la pensée. Le pèlerin passe du monologue à un dialogue avec son âme, puis avec le temps, en arrive à parler à Dieu. Il discerne peu à peu, des centaines de réponses à ses questions, par l'observation de la nature.

Elles étaient là, sous ses yeux, depuis toujours.

La prière est un mantra, un rituel d'entrée en communication avec le divin, une tension vers l'Un. Pratiquée lors de la marche solitaire, particulièrement en forêt dans mon cas, elle permet la communion la plus inspirée. Lors de la messe, l'égrégore, palpable entre pèlerins, est propice à l'élévation de l'âme.

A Bordeaux, pour la première fois de ma vie, je me sens perdu dans un monde qui n'est plus le mien. Les bruits et les lumières de la ville m'empêchent de voir et d'entendre. Je me sens proche des quelques arbres regroupés dans les parcs, serrés les uns aux autres, et moi aussi je tends mes bras vers la lumière du ciel.

D'anciens pèlerins qui viennent de se retrouver, me voient chercher ma route, viennent vers moi et m'indiquent la direction. Grâce à ces frères et sœurs, je reprends pied et oublie les misères de ce monde. Nous faisons partie du même clan, de ceux qui ont les mêmes valeurs et ont connu les mêmes difficultés. Nous en serons marqués jusqu'à la fin de nos jours et garderons ce regard tendre pour celui qui avance, solitaire en apparence seulement.

Pendant tout mon chemin, je verrai des pèlerins aller au devant de celui ou celle qui semble en difficulté et lui proposeront leur aide de la façon la plus simple et la plus naturelle. Humilité tout aussi naturelle de celui, qui en peine, acceptera l'aide avec reconnaissance, sans aucune fierté mal placée. Celui qui donne aujourd'hui sera peut-être celui qui recevra demain.

Il est écrit "donne à boire à celui qui a soif". Celui qui a connu la soif sait pertinemment à quel point une seule gorgée d'eau peut calmer. Certains diront "il n'avait qu'à prévoir", mais le pèlerin se dira, "il doit avoir de la fièvre et a besoin de plus d'eau".

Vraie compassion.

Il me faudra deux mois pour arriver à Compostelle et lorsque je me présenterai au centre de la place de la Cathédrale, au centre du labyrinthe, c'est la gorge serrée que je planterai mon bâton à la borne zéro et lèverai mes yeux vers le ciel.

En une fraction de seconde, mes nerfs tomberont, toute la fatigue accumulée ressurgira et je fondrai en larmes de joie et de bonheur d'avoir accompli mon vœu. Véritable initiation où le Fiat Lux, m'ayant pénétré de la tête aux pieds, fera définitivement de moi un autre homme, un homme de foi.

Dans le rituel du pèlerin, l'hommage à saint Jacques va de soi, et je ne manque pas de faire la queue derrière les touristes. Je les vois mettre leurs bras derrière la statue de saint Jacques, sans bien saisir ce qu'ils font, mais lorsqu'à mon tour j'enserre ses épaules, je comprends en un éclair, qu'il s'agit d'un remerciement pour avoir été "trans" porté.

Intense illumination qui me laisse pantois.

La dernière étape reste à franchir, celle de la purification du vieil homme qui brûle ses oripeaux et enfile de nouveaux vêtements, au Cap Finisterre, au bout de l'ancien monde qui sombre dans la mer, comme le soleil en feu, lorsque le "souffle" calme le vent.

Entre Ciel et Terre, je me sens alors un humble médiateur auquel il reste à transmettre ce qu'il a vécu.

Ce n'est pas l'homme qui a fait le chemin, c'est le chemin qui a fait l'homme.

Halte-du-Berger
(2006)

Cordialement à tous
Origenius
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