Herméneutiques du Concile, au sein ou autour du progressisme rupturiste.

Le Forum Catholique

Imprimer le Fil Complet

Scrutator Sapientiæ -  2012-05-18 15:02:23

Herméneutiques du Concile, au sein ou autour du progressisme rupturiste.

Rebonjour,

I.

Ceci est une tentative de contribution que je soumets à votre appréciation ; j'ai essayé de formuler quelques herméneutiques du Concile, la plupart au sein et quelques-unes autour du progressisme rupturiste ; chacun reconnaîtra, au passage, ma formulation de l'herméneutique pontificale bénédictine, la plus respectueuse possible des limites et des mérites de cette herméneutique.

Compte tenu de mes discussions et lectures autour du Concile, de ses origines et de ses conséquences, je crois pouvoir dire que j'ai déjà rencontré la quasi totalité de ces interprétations (sauf la dernière), les interprétations d'inspiration progressiste rupturiste étant évidemment convergentes, mais je n'ai jamais rencontré une tentative de définition ou de formulation dans les termes que j'ai choisis, ou plutôt qui se sont imposés à moi, compte tenu de ce dont il est question ici, et de ma manière, certainement perfectible, de formuler ce type de choses.

Je vous remercie par avance pour toute remarque ou suggestion au contact de ce message ; à mes yeux, les tentatives d'interprétation du Concile qui émanent du progressisme rupturiste sont le plus souvent autant de tentatives de légitimation du progressisme, par détournement de finalité du Concile lui-même, et c'est ce que j'ai essayé de commencer à montrer ici.

II. Voici la liste de ces interprétations :

A)

- l'interprétation « historico-critique » : le Concile serait le produit d’une appréciation historico-critique sur le Magistère et la pastorale antérieurs, le résultat d’un jugement critique sur les capacités d’adaptation, d’évolution, d’innovation, d’ouverture et de construction de l’unité de l’Eglise catholique, capacités plus limitées que libérées par le Magistère et la pastorale antérieurs, vis-à-vis desquels il convenait de mettre en forme puis en œuvre une véritable démarcation programmatique, plus compréhensive et moins condamnatrice des principes et pratiques de la modernité.

- l'interprétation « messianico-christique » : le Concile serait annonciateur de l’avènement inspirateur, dans le cœur et dans les mœurs de l’homme et du monde modernes, de valeurs christiques, qu’il ne faut pas seulement annoncer, mais qu’il faut aussi remarquer, saluer, encourager, légitimer ; a contrario, le Concile ne serait plus dénonciateur de principes erronées, de pratiques fautives, que dans la mesure où ces principes et pratiques entreraient en contradiction, avant tout avec ces valeurs christiques, et non avant tout avec les vertus chrétiennes que sont la Foi, l’Espérance et la Charité.

- l'interprétation pneumatico-mystique : le Concile serait porteur d’un esprit, ou serait plutôt inspiré par l’Esprit, d’une manière telle et sur des matières telles qu’aucun jugement critique contre le Concile, et même aucune analyse critérisée sur le Concile, ne peuvent ni ne doivent avoir droit de cité, ou droit à débat, au sein même de l’Eglise : critiquer le Concile et critiquer l’Eglise, ce serait critiquer l’Esprit qui inspire à la fois le Concile et l’Eglise.

Une véritable mystique du Concile, de son esprit, de ses intentions ou intuitions, d’un passage, en quelque sorte, de la catholicité à la conciliarité, prospérerait ainsi, sur cette abolition du droit à l’analyse, à l’inventaire, d’autant plus qu’il s’agirait de s’en remettre, en un acte de confiance-réflexe, moins à une discipline doctrinale formalisée qu’à une dynamique spirituelle vitalisée.

- l'interprétation symbolico-gnostique : le Concile serait porteur, non de concepts, qui auraient une valeur cognitive ou doctrinale, mais de symboles, verbaux ou gestuels, qui auraient une vertu affective ou pastorale, dans l’acception la plus concrète du terme : on adhèrerait au Concile, non au moyen d’une appropriation intellectuelle, d’une information de l’esprit, mais au moyen d’une incorporation relationnelle, voire sentimentale, d’une initiation du coeur.

Le catholique ne serait plus celui qui, notamment, adhère à une doctrine, celle dont il a l’intelligence, dans et par l’Eglise-institution, mais celui qui, avant tout, adhère à une ambiance, celle dont il fait l’expérience, dans et par l’Eglise-communauté, au contact d’une phraséologie en action, émancipatrice et illuminatrice, d’une transformation collective, immédiatement ou intuitivement ressentie, du Verbe "magistériel" en Chair "communautaire".

B)

- l'interprétation « canonico-doxique » : le Concile ne donnerait lieu à une compréhension authentique que dans le cadre d’une saisie englobante et orthodoxe, intelligente et obéissante, normative et objective, de son fondement et de son contenu, de sa dynamique et de son dispositif, de son esprit et de sa lettre.

LA compréhension canonique du corpus du Concile déboucherait ainsi sur LA compréhension orthodoxe de la doxa du Concile, dans le cadre d’une herméneutique tautologique, magistérielle mais pontificale, chronologiquement post-conciliaire mais axiologiquement non conciliaire.

La seule herméneutique autorisée et officielle constituerait l’unique instance de légitimation et d’optimisation de la mise en œuvre du Concile, par prise de conscience rétrospective du fait que le renouveau qu’il impulse et incarne s’inscrit dans la continuité, dans le prolongement du « moment » antérieur vécu par l’Eglise, avant la conception du Concile lui-même.

C’est une Aufhebung dialectique, par double mouvement, interactionniste, de conservation et de dépassement, de continuation et de renouvellement…

- l'interprétation « dogmatico-praxique » : le Concile comporterait un certain nombre de nouveaux dogmes, ou plutôt de quasi-dogmes, qui sont au service et qui sont la structure de toute une praxis, ordonnée, notamment, à l’adaptation, à l’évolution, à l’innovation des principes, structures, pratiques, à l’intérieur de l’Eglise ; à l’ouverture bienveillante et positive de l’Eglise sur son environnement spatial et mental extérieur ; à la construction de l’unité, entre les chrétiens, d’une part, entre ceux-ci et les non chrétiens, d’autre part, par cercles concentriques, au moyen et à partir du centre-Eglise.

- l'interprétation prophético-éthique : le Concile serait instaurateur du nouvel ethos chrétien qu’il annonce et institue : ce nouvel ethos chrétien, c’est l’agir humain dans le Christ, d’autant plus dans le Christ que cet agir est plus humain, plus promoteur et respectueux des valeurs propres à l’homme.

Cette instauration serait en même temps une restauration, puisqu’elle ferait signe en direction de l’ethos chrétien qui serait attribué au christianisme des origines.

- l'interprétation théorico-logique : le Concile serait formulateur d’un nouveau logos chrétien, d’un enseignement plus suggestif que prescripteur, et l’Eglise aurait pour tâche à accomplir de comprendre et d’exhorter à comprendre ce nouveau logos chrétien, qui attribue aux mots du passé un sens nouveau, pour « convertir » les acteurs d’aujourd’hui vers les valeurs de demain.

C)

- l'interprétation apocalyptique : le Concile serait une véritable apocalypse, entendue dans l’acception originelle de ce terme : une catastrophe, à court-moyen terme, en surface, et un dévoilement, à moyen-long terme, en profondeur ; une destruction re – créatrice : un détour, un éloignement, à l’égard du fleuve, qui serait synonyme de rapprochement, de retour, vis-à-vis de sa source.

- l'interprétation conspirationniste : le Concile serait le résultat d’une conspiration, mais d’une conspiration vertueuse, qui aurait été menée par les pères et les experts les plus ouverts sur le changement et le mouvement, le dialogue et le renouveau, la dignité et la liberté dans l’unité, pour contrer les intérêts, les intrigues, les manœuvres et les procédés qui ont été ou qui auraient été, à coup sûr, ceux des cardinaux du Vatican, des bureaux de la Curie, si ces derniers avaient réussi à faire naître le Concile fermé et frileux qu’ils avaient préparés.

- l'interprétation eschatologique : grâce au Concile, l’Eglise aurait réussi à renouer avec l’eschatologie qui lui serait propre, dont la catégorie structurante ne serait pas ou plus avant tout la conformation à un modèle, par la conversion personnelle, dans la sainteté, mais serait désormais l’adaptation, l’évolution et l’innovation, par et pour un processus : le devenir collectif, dans l’ouverture et dans l’unité.

Pour cette raison, cette eschatologie est moins sotériologique, en vue du salut de chacun, que téléologique, en vue du futur de tous.

D)

- l'interprétation anthropo–pneumatologique : le Concile aurait donné une consécration magistérielle catégorique et définitive à une nouvelle anthropologie chrétienne, plus philosophique que théologique ; l’homme aurait changé, en devenant moderne : il est plus existentiellement, connaturellement, vitalement christique, dans ses aptitudes et aspirations morales et spirituelles, même s’il est moins confessionnellement, surnaturellement, formellement chrétien ; il n’y a plus de différences de nature, mais seulement des différences de degrés, entre l’Esprit qui anime les chrétiens catholiques, celui qui inspire les chrétiens non catholiques, celui qui éclaire les croyants non chrétiens, et celui qui oriente les humains non croyants.

- l'interprétation ecclésio–politologique : le Concile aurait donné une consécration magistérielle catégorique et définitive à une nouvelle civilisation chrétienne, plus anthropologale que théonomique ; à la logique de chrétienté institutionnelle, par nature très visible, devrait se substituer la logique de chrétienté inter-personnelle, quasiment invisible, l’Eglise pouvant et devant contribuer à l’animation et à l’orientation spirituelles de la construction d’un monde de liberté, de dignité, de justice, de partage, de dialogue, de compréhension, de coopération, de paix.

- l'interprétation apologétique–régénératrice : avec le Concile, nous assisterions à la mise en place d’une inversion de l’apologétique : non plus avant tout un mode d’argumentation, prenant appui sur l’entendement rationnel, pour mettre en avant et en valeur la Foi en Dieu, mais bien avant tout une manière de problématiser, prenant appui sur un sentiment naturel de solidarité universelle, pour exhorter à la foi en l’homme moderne « es qualité ».

Cette apologétique serait régénératrice, en ce qu’elle aurait vocation à régénérer

- le regard de l’Eglise sur l’homme et sur le monde modernes, au moyen d’une attitude bienveillante, faite d’ouverture positive, asymétrique, d’angélisme et d’utopisme systématiques,

- le regard de l’homme et du monde modernes, l’un et l’autre devant pouvoir être totalement rassurés par une Eglise catholique qui a enfin bougé et changé, et qui a désormais, elle aussi, le culte de l’homme .

- l'interprétation psychanalytique–générationnelle : l’idée est ici à peu près la suivante : seule la psychanalyse, collective, transversale, de toute une génération de clercs (évêques, théologiens), permettrait de comprendre pourquoi et comment quelques dizaines, centaines, milliers d’hommes d’Eglise ont cru devoir faire en sorte que l’Eglise catholique veuille accomplir

- le meurtre du « Père » (Dieu, le Ciel, la transcendance de l’Esprit) dans l’espoir de convaincre et surtout de séduire la « Mère » (le Monde, la Terre, l’immanence de la Vie),

- l’affranchissement, l’émancipation du Moi clérical et du Nous ecclésial, vis-à-vis du Surmoi surnaturel, théologal, dogmatique, liturgique, catéchétique, sacramentel, spirituel.

III.

Demandeur et preneur de tout ce qui me permettrait d'améliorer cette présentation, j'ajoute, sans les "définir" autant que les autres, les deux interprétations d'inspiration progressiste rupturiste suivantes, qui ne sont pas exactement deux manières récurrentes ou redondantes de dire la même chose, mais plutôt deux composantes constitutives de la même vision, à mon sens, non explicitement, ni intentionnellement, fondée par le Concile lui-même.

J'ai déjà eu l'occasion de parler d'horizontalisme humanitariste, à propos des catholiques humanitaristes, expression que je préfère à celle de conciliaires,

- d'une part, parce que les catholiques humanitaristes n'ont pas à avoir le monopole du recours ou de la référence au Concile, d'autant qu'ils utilisent la vision militante et partisane, restrictive et sélective qu'ils en ont, bien plus qu'ils ne sont fidèles à des pans entiers de son dispositif ;

- d'autre part, parce que les catholiques traditionalistes pourraient aussi, mais pas dans le même sens, faire remarquer qu'ils s'en remettent, eux aussi, à un corpus textuel conciliaire, puisqu'ils prennent appui, entre autres, sur le Concile de Trente.

Je pense qu'il y a, au coeur de cet horizontalisme humanitariste, deux interprétations du Concile, qui s'ajoutent à celles déjà "listées" ci-dessus :

- l'interprétation "humanisatrice" en tant que telle, selon laquelle l'Eglise catholique, au moment du Concile, aurait dit OUI au fraternisme universaliste, à l'élévation du christianisme au rang de personnalisme spiritualiste et de religion du monde, en avant et au milieu des autres religions du monde, les unes et les autres contribuant, dans la convergence, à l'évolution de l'humanité ;

- l'interprétation "mondanisatrice", selon laquelle l'Eglise catholique, au moyen du Concile, notamment et surtout dans Gaudium et Spes, aurait dit OUI à sa propre sécularisation et à sa propre solidarisation, principalement vis-à-vis des aspirations humaines et terrestres (dans une conception eudémoniste et immanentiste), telles que ces aspirations se manifestent dans le monde entier.

IV.

Il me semble que, dans le contexte actuel, il est vraiment urgent de dire que les interprétations du Concile qui sont inspirées par le progressisme rupturiste sont bien plus éloignées des textes même du Concile que certains de ses textes, notamment Dei Verbum et Lumen Gentium, ne sont eux-mêmes éloignés du Magistère antérieur au Concile.

Ce n'est pas parce que nous sommes en présence d'une authentique idéologie que nous sommes en présence d'une idéologie qui aspire, d'une manière authentique, dans sa relation d'appropriation, d'interprétation, d'utilisation du Concile, à la prise en compte de ce qui figure exactement dans chacun des textes du Concile.

A contrario, je crois avoir montré, à chaque fois que j'ai recouru à la notion de palimpseste, dans mes citations des textes du Concile, que les différentes interprétations progressistes et rupturistes du Concile sont condamnées, ou se condamnent elles-mêmes, à maintenir dans le silence et dans les ténèbres les nombreux éléments présents dans les textes du Concile et qui sont des plus conformes à la Tradition.

Je le dis avec d'autant plus de liberté que je suis plutôt un partisan de l'herméneutique du renouveau SANS la continuité, car je suis convaincu que ces éléments de Tradition, qui, en un sens, ont permis "d'éviter le pire", ont été seconds, je n'ai pas dit secondaires, par rapport à l'intention première, voire prioritaire, qui a été exprimée au Concile : une intention de Renouveau.

Intention première, voire prioritaire, mais certainement pas exclusive, alors que l'herméneutique que j'attribue aux catholiques humanitaristes est, elle, plutôt placée sous le signe du Renouveau CONTRE la continuité.

Bon après-midi et à bientôt.

Scrutator.
http://www.leforumcatholique.org/message.php?num=633462