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L’adage "entre deux maux, il faut choisir le moindre", est communément reçu, mais il donne lieu aux interprétations les plus erronées. Le principe du moindre mal a été évoqué par Pie XII, dans un discours aux juristes catholiques italiens (6 décembre 1953) ; il a été repris et surtout explicité par Paul VI dans Humanae Vitae (14) puis par Jean-Paul II dans Veritatis Splendor (80) :
"En vérité, s’il est parfois licite de tolérer un moindre mal afin d’éviter un mal plus grand ou de promouvoir un bien plus grand, il n’est pas permis, même pour de très graves raisons, de faire le mal afin qu’il en résulte un bien (Rm, 3-8), c’est-à-dire de prendre comme objet d’un acte positif de volonté ce qui est intrinsèquement un désordre et, par conséquent, une chose indigne de la personne humaine, même avec l’intention de sauvegarder ou de promouvoir des biens individuels, familiaux ou sociaux".
Ce texte est précis ; il faut différencier le fait de tolérer un moindre mal (commis par autrui) et le fait de l’accomplir soi-même.
Nous avons défini les conditions de licité de la tolérance, mais il est clair qu’accomplir soi même un mal, fut-il moindre, n’est jamais permis. Il n’est même jamais permis de pécher soi-même, même véniellement, pour empêcher un péché mortel d’autrui. Ce que saint Thomas justifie en disant : "L’homme doit s’aimer soi-même de charité plus que son prochain".
Le principe du moindre mal n’est pas applicable dans le cas dit de perplexité, c’est-à-dire lorsqu’un homme s’estime contraint de choisir pour lui-même entre deux fautes. Le principe est alors : entre deux maux, il ne faut en choisir aucun. Les moralistes ont d’ailleurs tendance à penser que le cas de perplexité semble ne pas exister car il reste, en général, une troisième solution, celle de l’abstention. Prenons l’exemple de la contraception. La non application du principe du moindre mal a été clairement exposée par Paul VI : "On ne peut invoquer comme raisons valables, pour justifier des actes conjugaux rendus intentionnellement inféconds, le moindre mal ou le fait que ces actes constitueraient un tout avec les actes féconds qui ont précédé ou qui suivront et dont ils partageraient l’unique et identique bonté morale (...). C’est une erreur de penser qu’un acte conjugal rendu volontairement infécond et, par conséquent, intrinsèquement déshonnête puisse être rendu honnête par l’ensemble d’une vie conjugale". Je ne parle pas ici de l’argumentation selon laquelle la contraception se justifierait comme un moindre mal capable de réduire le nombre des avortements. Cet argument est mauvais, non seulement parce qu’il serait une mauvaise application du principe du moindre mal, mais parce qu’il est faux. L’exemple de l’emploi du préservatif en cas de sida est tout aussi significatif. Sur le plan médical, le conseil laisse perplexe et il y a une indéniable tromperie à laisser croire à l’efficacité du procédé. Sur le plan moral, l’acte de conseiller le préservatif, publiquement et de façon générale, au titre du moindre mal, comporte une erreur de logique : il n’y a pas d’alternative, puisqu’il demeure une troisième voie, qui est l’abstention. C’est une coopération formelle au mal, le conseil n’est pas admissible [3]. Est voisin du moindre mal, le cas où un parlementaire voterait en faveur d’une loi restrictive sur l’avortement, mais qui ne l’abolit pas pour autant. Jean-Paul II justifie cette attitude dans Evangelium Vitae (73). En conclusion sur le moindre mal, retenons cette remarque d’un article de l’Osservatore romano : "Cette théorie, du moins dans son expression la plus fréquente, est très discutable, et surtout elle ne permet pas de construire une bonne argumentation".