Le Forum Catholique
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origenius - 2012-02-19 17:22:18
Le Christ de l'Islam
"Celui dont Jésus est la maladie ne saurait guérir."
(Ibn 'Arabi.)
On me crie de Séir :
" Sentinelle, où en est la nuit ? Sentinelle, où en est la nuit ? "
(Isaïe XXI, 11.)
On n'avait jamais peut-être, comme de nos jours, autant parlé de "rencontre", de "coexistence", d'"entente", d'"amitié", de "fraternité" islamo-chrétiennes. Ceux qui en parlent le plus sont, là encore, ceux qui savent le moins les possibilités, les moyens et les limites de ce vœu dont d'autres, par ailleurs, font une douce chimère. Il est vrai que le fait d'invoquer le patronage commun du patriarche Abraham, père de tous les cœurs monothéistes quels qu'ils soient, risque de créer une équivoque assez pernicieuse qui tend d'ailleurs à s'installer dans les esprits. Mais il est vrai également que l'Islam est la seule religion du monde qui puisse être dite à la fois, et sous des aspects différents, aussi accueillante et aussi impénétrable au Christianisme, aussi proche et aussi éloignée de lui. C'est à cette réalité déconcertante qu'il faudrait rattacher les faits, souvent contradictoires, qui ont présidé, par le passé, et président encore en ce moment, aux rapports islamo-chrétiens.
Le présent travail est né d'une attention suivie portée à cette réalité qui est celle de chaque jour, actuellement, et de la conviction qu'une rencontre ne sera couronnée en fraternité, que si, de part et d'autre, on a accepté franchement de se connaître, de se reconnaître également. C'est pourquoi ces documents s'adressent aussi bien aux musulmans eux-mêmes qu'aux chrétiens. Aux premiers, ils rappelleront les données traditionnelles de leur foi en Jésus ; aux seconds ils sauront montrer que ceux qu'ils appelaient jadis les "Sarrasins" leur sont en fait bien plus "amis que tel ou tel ". Ce n'est certainement pas sans quelque étonnement que les chrétiens surtout liront ces pages souvent si émouvantes, même lorsque certains détails semblent trop réalistes et risquent de paraître quelque peu choquants.
L'attitude de l'Islam à l'égard du Christ et de sa Mère est loin d'être blasphématoire. En aucun cas, Muhammad qui eut beaucoup à reprocher aux chrétiens de son temps, n'avait songé à injurier Marie et son Fils. Tout au contraire, il avait su opérer dans son esprit cette dissociation, que beaucoup de nos contemporains ne savent pas faire, entre ce qu'il croyait être la religion de Jésus et celle, multipliée en sectes disputeuses, des chrétiens. Il a admiré, tant qu'il pouvait, et tel qu'il le connaissait, le "Jésus Fils de Marie" ('Isâ ibn Maryam) ; et, après une période de sympathie, il a condamné ses adeptes qui ont divisé sa religion et en ont gauchi le véritable sens. Mais que Muhammad n'ait pas pu réaliser pleinement le véritable credo de l'Église, et n'en ait vu que l'aspect purement extérieur trop défiguré par les chrétiens eux-mêmes, c'est un fait qui demeure absolument hors de doute et qui continue depuis des siècles à peser sur les relations islamo-chrétiennes.
Une recherche historique sur l'état du christianisme syro-arabe, à partir du Concile d'Éphèse (431) notamment, expliquerait l'attitude du Prophète de l'Islam et l'innocenterait des dépositions accablantes dont les descendants des chrétiens de son temps chargeront sa mémoire. C'est à ces derniers seulement qu'il s'était opposé. Ses négations, ses méprises, ses réticences s'expliquent par leurs déficiences et par leurs oppositions au nom de la foi, de l'intérêt, de la race, de la langue.
"Quand dix chrétiens se réunissaient, dit un historien arabe, ils formaient onze opinions différentes."
Si le Prophète avait pu rencontrer un seul chrétien moins banal, la face du monde aurait été différente, plus sûrement encore que si le nez de Cléopâtre avait été plus grand aux yeux d'Antoine.
On comprend dès lors la position du Prophète et du Coran, condamnant un christianisme bien déterminé dans le temps, bien localisé dans l'espace. Ce christianisme-là disparaîtra ; mais apologistes et polémistes musulmans reviendront, dans des conditions historiques qui n'étaient plus les mêmes, aux sentences négatives de leur Livre sacré. Ils y insisteront d'une manière affligeante souvent, refusant d'aborder le problème chrétien de front, dans toute la pureté de sa doctrine et de ses sources ; car ce problème reste toujours une question ouverte, suspendue à ce conditionnel coranique, sorte d'imploration instinctive qui mesure les responsabilités apostoliques de l'Église à l'égard de l'Islam :
"Si Allah avait un Fils, je serais en tête de ses adorateurs"
(XLIII, 8I).
En partant de ce même conditionnel, les Musulmans ne finiront-ils pas par voir surgir parmi eux des christianisants, parallèlement aux nombreux chrétiens islamisants ? Car enfin le christianisme devra cesser d'être pour eux un problème résolu sans avoir jamais été posé, dépassé avant même d'avoir été abordé.
Le durcissement des positions musulmanes à l'égard du Christianisme et de certains dogmes chrétiens précis, comme ceux de la Trinité et de l'Incarnation, fut la conséquence de l'indifférence chrétienne, au début. Dans la suite, des siècles de lutte, par la plume et par l'épée, accumuleront des préjugés tenaces de part et d'autre. Des phénix en politique les font périodiquement ressusciter des cendres du passé pour brûler les humbles à leurs flammes. Car dans certains esprits, des formules comme les "Croisades" et la "Guerre Sainte" sont encore valables. Ce n'est pas faire de la politique que de reconnaître les ravages de la politique dans le domaine de Dieu, et de constater que malgré certains essais de compréhension, encore trop localisés, chrétiens et musulmans demeurent les victimes de leurs propres traditions moyenâgeuses, en ce domaine.
Le rapprochement dans l'espace entre les deux plus grandes fractions religieuses de l'humanité, n'est pas accompagné d'un rapprochement dans le domaine de l'esprit, domaine de Dieu qui est Esprit Pur. Seule Sa Vérité, et non point notre glaive, assure la victoire à ses partisans, car elle est elle-même le glaive tranchant. Et il est entendu que dans le monde actuel, chrétiens et musulmans ne peuvent plus continuer à se méconnaître, à se regarder à travers les loupes déformantes du passé. Car le problème les dépasse de beaucoup. Il s'agit de Dieu même. Être ou ne pas être telle est la question qu'Il leur donne de poser à ce monde, en présence de tous ses baals.
On parle souvent de nos jours de "retour aux sources". Une telle conversion ne peut qu'être bienfaisante pour les rapports actuels de l'Islam avec le Christianisme. On y retrouvera assez de repères historiques pour fonder une amitié islamo-chrétienne solide. Au début de sa prédication, Muhammad aimait à fréquenter les "petites gens", les humbles chrétiens de La Mecque. Ce sont les chrétiens d'Abyssinie qui offriront un refuge aux premiers croyants musulmans, persécutés, rejetés, exilés par leur cité. Et lorsque leur Négus mourra, le Prophète organisera une sorte de prière funèbre à son intention.
C'est lui qui avait choisi pour le Prophète une femme chrétienne, nommée Marîya, la seule qui donnera à son mari cette joie de ses derniers jours vite enlevée, le petit Abraham, seul garçon tant désiré. Une année auparavant, en 63I, lors de la célèbre conférence d'exécration réciproque (Mubâhala) avec la députation de Najrân (voir Planche I, page 32), Muhammad devait réserver une partie de la première mosquée musulmane afin que ces mêmes chrétiens, ses contradicteurs, surpris par la fête de Pâques chez lui à Médine, eussent la possibilité de célébrer leur liturgie pascale.
Le Coran conserve les traces voyantes, malgré l'ombre des versets hostiles, de la sympathie à l'égard des chrétiens, déclarés les meilleurs amis :
"Tu trouveras que les gens les plus proches des musulmans, par l'amitié, sont ceux qui disent : "Nous sommes chrétiens." C'est que parmi eux se trouvent des prêtres et des moines et que ces gens-là ne s'enflent point d'orgueil" (V, 82).
Ces religieux sont décrits dans un des plus émouvants passages du Coran par l'ancien caravanier qu'était Muhammad, repérant dans la nuit la lampe hospitalière des couvents, ou peut-être même la flamme vigilante près de l'Eucharistie :
"Allah est la Lumière des cieux et de la terre. Sa Lumière est à la ressemblance d'une niche où se trouve une lampe. La lampe est dans un cristal. Le cristal est semblable à un astre étincelant, allumé grâce à un arbre béni, un olivier ni oriental, ni occidental, dont l'huile est si limpide qu'elle éclairerait même si un feu ne la touchait. Lumière sur Lumière, Allah conduit qui Il veut vers Sa lumière ..., en des oratoires qu'Allah permit d'élever, où Son Nom est invoqué et où Le glorifient à l'aube et au crépuscule des hommes que nul négoce, nul troc ne distrait de l'invocation d'Allah, de l'accomplissement de la Prière et du don de l'Aumône, et qui craignent ce Jour-là où cœurs et regards seront retournés."
(XXIV, 35-37.)
Les musulmans ne perdront pas par la suite le sens de cette admiration pour le monachisme chrétien, cette "institution surérogatoire" (LVII, 27) qui relève des conseils et non point des préceptes. Il serait facile de montrer comment historiquement, ils ont entouré de respect et de confiance les monastères, et surtout les églises et les lieux de Pèlerinage de Notre-Dame.
Sur le plan, doctrinal cette fois, les réticences, les refus, les attaques acerbes parfois contre les chrétiens, ne comportent de la part de leur Livre et de leur Tradition authentique ni des injures ni des blasphèmes contre le Christ et sa Mère. Qu'on en juge par ce Recueil. On est loin ici des récits outrageants que les Juifs ne cessent, depuis deux mille ans, après avoir crucifié Jésus et exilé sa Mère à Éphèse, de transmettre dans leur Tolédoth Yéshû, chargeant la mémoire du Fils et accusant la Mère d'être une femme perdue. Contre cette "abominable calomnie", ce buhtân azîm, Muhammad, et l'Islam après lui, a élevé de vigoureuses protestations.
L'épée vengeresse soutiendra les oracles de son indignation solennelle. Telle fut sa manière à lui d'innocenter la mémoire de Celle qui fut la "Sainte", de Celle qui, dans une religion où se pratique la polygamie légale, fut soustraite par le vœu de sainte Anne et la jalousie d'Allah, à tout contact d'homme, livrée corps et âme au Souffle de l'Esprit Saint, dans le noviciat du Temple, pour être la Vierge Mère de Jésus.
Malgré la dévotion de plus en plus croissante, à travers l'histoire, témoignée à Muhammad et aux "Gens de sa Maison", l'Islam, pour être fidèle à son Livre, n'a pas, comme Israël, exclu Jésus, au profit d'une descendance particulière ; il n'aura pas accepté de placer Fâtima, l'unique fille du Prophète qui ait laissé une progéniture masculine à son père, sur un piédestal plus haut que Marie. Tout au plus réussit-elle à devenir sa co-épouse au Paradis, et à former, avec elle et deux autres privilégiées, le quatuor des meilleures femmes du monde.
Et cette rencontre entre Marie et Fâtima, laisse entrevoir, aux yeux de certains, l'avènement de la Femme eschatologique, pour un triomphe précurseur de celui de Jésus. C'est le triomphe de la Rafîqa fil-Janna, la Fiancée Paradisiaque de Jésus : une bédouine étrange jusqu'à la folie, une infirme qui n'a ni mains, ni pieds, ni yeux, bergère vêtue d'une tunique de laine, aimant la "solitude avec Lui", faisant paître ensemble les brebis et les loups (Abû-Nu 'aym, Hilyat, VI, 158-159 ; X, 177, etc ... ; voir Massignon, L’homme Parfait en Islam, dans Eranos-Jahrbuch, XV, 308, Zurich, 1947).
Jésus en effet doit revenir, pour une sorte de deuxième parousie, à la fin des temps, lorsque l'injustice aura atteint son comble, lorsque le nom d'Allah sera évincé du monde, et que ses croyants traqués seront réduits, en petit nombre, à l'ultime tentation du fétichisme, premier et dernier péché de l' homme en Islam. Il reviendra pour renverser le royaume de Satan, restaurer la justice avilie, en jugeant d'après les critères de la Loi musulmane. Car c'est comme musulman, muslim c'est-à-dire "soumis à Allah", que l'Islam s'est représenté Jésus, dans son premier et son second avènement.
Et ici encore, malgré la dévotion abusive à la personne de Muhammad, devenu assez tôt "lumière prétemporelle", "pupille de l'existence", et à sa famille, l'Islam conserve et développe les germes inclus dans son Écriture concernant ce rôle de justicier ultime que le Coran réserve à Jésus. Tout au plus réussira-t-il, ici comme dans le cas de Marie, à placer à côté de Jésus, un Mahdî, un "Guidé" descendant du Prophète par sa fille Fâtima, lequel sera un auxiliaire dans le rétablissement de la justice finale. Mais ce Mahdî venu sur le tard demeure absolument ignoré des plus célèbres et des plus vénérables recueils de la Tradition authentique : les Sahîh de Bukhâri (+870) et de Muslim (+875).
Depuis saint Jean Damascène (+749), les auteurs chrétiens, ou simplement islamologues, n'ont cessé de porter une attention spéciale à la christologie de l'Islam. Il serait long de citer tous les noms, mais on ne peut taire ceux des auteurs qui ont été les prédécesseurs immédiats du présent travail. Margoliouth (dans E. T., I893-I895, I903, I904, I906) avait publié une traduction anglaise de quelques textes pris dans l'Ihyâ de Ghazâlî. Pick (Paralipomena : Remains of Gospels and Sayings of Christ, Chicago, 1908), recueillit à son tour six sentences attribuées au Christ par un ouvrage persan. Celles que publieront Cheikho (Quelques légendes islamiques apocryphes, dans M.F.O., IV, Beyrouth, I9IO) et Field (Christ in Mohammedan Literature, dans M.W., 1911) sont trop modiques. Zwemer (The Moslem Christ, Edinburgh & London, 1912) relèvera des textes pris chez Thalâbî et sera plagié par Robson (Christ in Islam, London I929) ; mais cinq ans plus tard, il publiera en arabe cette fois (Maqâm al-Masîh al-makîn ..., Caire, 1917) tous les textes christologiques du grand Ihyâ de Ghazâlî.
Le travail le plus systématique fut celui de M. Asin Palacios qui rassembla et publia 225 logia christologiques accompagnés d'une traduction latine ; il les fit suivre de huit autres, dont il n'a pu donner le texte original correspondant (Logia et agrapha Domini Jesu, dans P.O., XIII, XIX, Paris 1916, 1926).
Outre que ces publications sont inaccessibles au grand public à cause de l'écart dans le temps, des langues étrangères dans lesquelles elles ont été faites, et des difficultés qu'on peut avoir à consulter des revues savantes trop spécialisées, elles souffrent elles-mêmes d'un caractère lacuneux : les documents publiés sont nettement incomplets. On n'a pas visé à leur faire présenter l'ensemble des caractéristiques qui définissent le Christ dans la pensée musulmane. Ainsi Margoliouth s'attache-t-il uniquement à Ghazâlî dont il n'a pas dépouillé systématiquement l'œuvre, comme Asin Palacios le fera, avec une remarquable rigueur scientifique, malgré quelques fautes de traduction et surtout malgré une recherche trop tendancieuse à rattacher les logia islamiques à l'Évangile.
Zwemer s'était trop exclusivement occupé de la Vie des Prophètes de Thalabî où l'on peut de fait trouver le plus de détails concernant le Christ. Il n'en a donné d'ailleurs que de rares textes. Il ne pouvait en être autrement dans un ouvrage d'ensemble qui ne devait pas être un recueil de textes. Mais ceux-ci demeurent somme toute irremplaçables. Ce ne sont pas ceux que Sidersky publiera (Les Légendes musulmanes dans le Coran et dans Les Vies des Prophètes, Paris I933), s'attachant principalement à la Vita Prophetarum de Kisâ'î, qui pourront offrir un ensemble satisfaisant de la christologie musulmane.
Le présent recueil a pour but de combler ces différentes lacunes, en fournissant le plus de documents possible, à partir du Coran lui-même, pour en suivre le développement à travers la Tradition historique et mystique de l'Islam. Évidemment tous n'ont pas la même valeur. Ceux du Coran, placés au début du recueil, sont considérés comme la Parole même d'Allah, émise en arabe. Ceux de la Tradition jugée Sahîh, "authentique", recueillis par Bukhârî, Muslim, Nasâ'î, Ibn Mâja, Tayâlisî (auxquels il faut ajouter Ibn Hanbal, Hindî et Qurtubî, voir Sharânî, Mukhtasar, quand ils y correspondent), sont considérés comme inspirés, sans avoir pourtant la même origine éternelle et incréée du verbe coranique. Les autres textes relevés dans les Vies des Prophètes et chez les Mystiques n'ont point ce caractère sacré. Ils valent ce que valent leurs auteurs. Parmi ces derniers, Ghazâlî est le grand pourvoyeur.
C'est lui qui a acclimaté la mystique sur la terre de l'Islam orthodoxe. Le Jésus qu'il présente est un modèle de pauvreté et de renoncement. Plus que tous les autres théologiens musulmans, Ghazâlî connaît les Évangiles d'après lesquels il a composé une Réfutation excellente de la Divinité de Jésus-Christ (éd. et trad. par Chidiac, dans B.E.H.E., LIV, Paris, I939).
Nous avons mis de côté cet ouvrage en dépouillant ses œuvres, tout comme nous l'avons fait intentionnellement pour tous les ouvrages de polémique et d'apologétique, auxquels nous aurons à consacrer un travail à part.
D'autres mystiques, comme Ibn 'Arabî, feront faire un pas à la christologie musulmane. Reprenant à quatre siècles de distance l'intuition de Tirmidhî, Ibn Arabî considérera Jésus comme le Sceau de la Sainteté Universelle, lui concédant un rôle en quelque sorte transhistorique inégalable. Et à cet égard, il peut être considéré comme le terminus ad quem, avec lequel se clôt l'ère des grands auteurs de la mystique, laquelle ne donnera plus, par la suite, que des fruits d'arrière-saison.
Or, bien avant le trop prudent Ghazâlî (+1111) et le moniste Ibn 'Arabî (+ I240), Hallâj (+922) avait reproduit dans sa chair les stigmates de l'amour : il mourut après une étonnante conformation de ses dernières heures à celles de Jésus : accusation, déposition de faux témoins, flagellation, crucifixion, pardon aux ennemis (voir la magistrale reconstitution de son procès par Massignon, La Passion d'... Hallâj, Paris, I922).
Il y aurait eu beaucoup d'autres textes à ajouter, s'il avait fallu suivre dans ses moindres linéaments, jusqu'au XXe siècle, la christologie musulmane. Nous nous sommes attachés principalement aux données les plus anciennes qui appartiennent définitivement au dépôt de l'Islam, et que les auteurs modernes les plus hostiles au Christianisme ne peuvent pas facilement modifier. Il n'y a qu'à mentionner ici, à titre d'exemple simplement, la polémique des dernières années.
M. Ramadân dans ses conférences, au Caire, en 1944, réfute le dogme chrétien de la divinité de Jésus, - ce qui est un lieu commun en Islam, - mais "explique", - ce qui heurte le sentiment musulman et constitue une trahison du Coran, - d'une façon "naturelle" la conception virginale de Marie, en se basant sur le Coran lui-même et sur les données de la biogénétique.
Par ailleurs, contre les Ahmadîya qui enseignaient que Jésus est mort réellement et que le Promis de la fin des temps est leur chef, Ghulâm Ahmad, deux auteurs égyptiens s'étaient élevés avec indignation : l'un, Kawtharî, a passé en revue, pour les réfuter, les "Prétentions de ceux qui nient la descente de Jésus à la fin des temps" (Iqâmat al-Burhân, Le Caire, I942), et l'autre, Ghimârî, a établi les "Preuves de la descente de Jésus à la fin des temps" (Nazrât 'âbira ... , Le Caire I943).
Sur un autre plan, plus littéraire cette fois, le célèbre critique, 'Abbâs al-'Aqqâd écrira le "Génie du Christ" ('Abqarîyat al-Masîh, Le Caire I953), ouvrage teinté de rationalisme qui refuse aussi l'authenticité à ceux des récits évangéliques rapportant les derniers jours de Jésus sur terre : il ne serait pas mort sur la Croix. En effet, après les Rameaux, à la veille de la Passion, "le rôle de l'histoire finit, et celui de la croyance commence" (p. 213). L'auteur ne passe pas pour un théologien, et il ne veut point soulever gratuitement une polémique qu'il ne peut assumer, en tant que littérateur ; mais il est intéressant comme représentant de la croyance commune des musulmans en l'altération des textes évangéliques, d'autant qu'il est assez informé pour savoir établir une distinction entre inauthenticité globale et variantes discutables ou discutées.
Manifestement sa position reste déterminée par l'accusation que porte le Coran contre les Juifs notamment, coupables d'avoir falsifié, altéré, modifié leurs Écritures. M. Kâmil Hussayn dont le but littéraire est nettement différent, puisqu'il veut écrire un roman sociologique dans "Cité Inique" (Qarya Zâlima, Caire 1955), choisit, justement, comme point de départ, le Vendredi-Saint, "jour où la conscience humaine fut crucifiée, jour contemporain à tous les âges". Nous avons traduit, ici, l'exorde de ce roman très émouvant.
Nous n'avons pas la prétention naïve d'avoir réalisé un dépouillement complet de toutes les œuvres musulmanes des grands siècles de la littérature religieuse. Il aurait fallu accorder leur juste part aux auteurs persans par exemple, tel le célèbre Rûmî dont le nom manque à ces pages. Mais il fallait aussi poser des limites ; ces œuvres sont en effet trop volumineuses et trop nombreuses ; elles sont en outre la plupart du temps éditées d'une manière scientifiquement défectueuse ; l'absence d'index rendait très malaisée leur consultation. D'ailleurs elles ne peuvent offrir qu'un intérêt dérisoire pour le lecteur ordinaire, étant donné qu'elles rapportent, d'un auteur à l'autre, les mêmes données où des différences très rares relèvent plutôt du style que de la pensée. Nous songeons ici aux recueils de la Tradition.
Force nous était de choisir une leçon unique et de renvoyer aux autres leçons correspondantes. Pour ce qui est des logia, nous croyons avoir recueilli pratiquement la plupart des éléments christologiques, et s'il en est qui ont échappé, ils doivent être pensons-nous, extrêmement rares. Asin a été ici d'un grand secours. En ce qui concerne Ghazâlî et son commentateur, Zabîdî, nous
avons adopté, comme chaque fois que nous l'avons pu, les mêmes éditions que lui. On ne peut ici que lui rendre un témoignage de sympathie et d'admiration, tout spécialement pour le dépouillement complet des deux auteurs cités.
L'arrangement que nous avons adopté présente un aspect arbitraire et artificiel. Il a cependant l'avantage, sériant la matière en chapitres, de former un ensemble cohérent. C'est dans l'intention de rendre plus commode la lecture de ces textes, que nous en avons presque toujours supprimé les noms des transmetteurs, habituellement disposés en "chaîne" de personnages fictifs ou réels ; de même toutes les eulogies furent retranchées, qui accompagnent les noms d'Allah ('azzâ wajala = "le Puissant, le Majestueux" ; ta'âlâ = "le Très-Haut"), de Jésus et de Muhammad ('alayhi al-salâm = "que le salut soit sur lui" ; sallâ Allâhu 'alayhi wassallam = "que la prière et le salut d'Allah soient sur lui", etc ... ).
Si, à part deux exceptions pour Baydâwî et Râzî, nous avons à dessein laissé de côté les commentaires, souvent logomachiques, des exégètes, c'était parce que les récits des historiens y suppléaient pour une bonne part.
C'est intentionnellement encore que nous avons omis certains récits. Le cas se présente toutes les fois qu'il s'agit de répétitions : en dépit des quelques variantes introduites, comme par exemple dans la double généalogie du Christ, l'ensemble est porté par le même courant. En revanche cet ensemble lui-même sera publié prochainement tel quel, dans le texte original, sans les élagages qu'une traduction doit nécessairement opérer pour être lisible. Il ne s'agissait pas pour nous, ici, de faire un travail de pure science qui consisterait à compulser des documents, autour d'un sujet déterminé, d'en établir les sources, d'en relever les variantes, pour en discuter l'authenticité. Un tel travail sera entrepris dans un second volume qui devra présenter, selon une vue systématique, toute la christologie musulmane, ses sources, ses grandeurs et ses limites. Le lecteur spécialisé y pourra trouver de quoi satisfaire amplement sa curiosité scientifique.
Mais d'ores et déjà, nous accompagnons ces textes de renvois aux sources, parce que nous voulons respecter les exigences de la science.
Nous avons enfin tenté de recueillir l'ensemble des éléments iconographiques qui illustrent la christologie musulmane et qui en sont l'un des aspects les plus méconnus. On sera surpris de trouver un tel répertoire de miniatures : l'on sait en effet le préjugé défavorable que fait peser l'Islam traditionnel sur toute représentation d'êtres animés. Nous n'avions donc pas ici à nous soucier outre mesure de la parfaite orthodoxie de ces artistes dont les noms sont souvent inconnus. C'est dans le choix des textes littéraires, qu'un tel souci devait surtout nous accompagner, même lorsqu'il nous arrivait de citer un chîite comme ya'qûbî, un zâhirite comme Ibn Hazm, etc ...
Il demeure que notre but premier consiste à aider au renversement du mur épais des préjugés et à favoriser le rapprochement entre Christianisme et Islam, par la voie religieuse, après la faillite des procédés séculaires ; car en cette heure cruciale, de grands bouleversements risquent de rendre infranchissable pour des siècles encore le fossé que le Moyen Age a creusé et que les temps modernes ont si peu fait pour combler.
Restées pour longtemps sans lendemain, les amorces sereines d'un tel rapprochement religieux se situent dans la tradition, de Paul, évêque de Sidon et d'Antioche, au XIIè siècle, de Raymond Martin et de Raymond Lulle, au XIIIè siècle, de Charles de Foucauld (1858-1916) qui connaît en ce centenaire de sa naissance, le malaise posthume et quelques-unes des incompréhensions réservées à la mémoire de tous les intermédiaires conciliateurs.
Beaucoup de ceux qui se sentent appelés à semblable vocation aboutissent, dans leur enthousiasme peu éclairé, à un confusionnisme religieux qui est une pseudo-solution. D'autres n'arrivent pas à éviter l'écueil du syncrétisme, rejeton abâtardi du comparatisme peu courageux des historiens des religions d'il y a cinquante ans. La Vérité ne peut être qu'une ; la réduire serait manquer l'unique chance de la retrouver. Et il ne s'agit pas ici de réaliser le rêve malsain de certains diplomates d'Occident et d'Orient : fusionner toutes les religions en un seul credo.
Car évidemment, tout n'est pas commun entre l'Église et la Mosquée. Le fossé est même immense. Ces textes, malgré l'absence calculée de toute note passionnelle, le disent déjà de façon parfois décevante.
Il ne s'agit pas de la même foi. La foi est, dans l'Église, le prolongement gratuitement accordé à l'esprit humain pour couronner ses efforts au sein de l'infini. Et ces efforts consistent à renouveler l'essai de Zachée qui, pour rencontrer le Christ, doit dépasser sa propre taille en escaladant un sycomore, un arbre, celui .... de la Croix. Sans quoi, il n'a pas possibilité de rencontrer Dieu, connu pleinement sur les traits de Jésus. La foi chrétienne implique la croix comme une nouvelle dimension, comme une entorse aux possibilités de l'intelligence naturelle. Abraham en est le père, qui en connut, dans son esprit et dans sa chair, les déroutantes exigences, lorsqu'"il partit sans savoir où", et lorsque, figure du Père Éternel, il offrit son fils à l'immolation.
Cet aspect fascinant de la personnalité d'Abraham, auquel le Christianisme s'attache, est ignoré de l'Islam, car l'Islam dans l'ensemble rejette la Croix et il exclut ainsi de la destinée du Christ toute menace pesant sur notre destinée purement humaine. Il se retranchera quant à lui derrière l'adoration grandiose de la Nature divine, mystère indénouable, presque révoltant pour les mystiques et dont toute solution demeure plus révoltante encore pour l'orthodoxie. Il affirme la transcendance absolue, infrangible, d'Allah qui est sans commune mesure avec nous. Aussi ce dont prétendra vivre l'Église, cette "Semence de Dieu en nous", ce "consubstantiel à nous ... le même qui est Dieu, le même qui est homme" (Qui enim verus est Deus, idem verus est homo dans Tome du pape saint Léon, du I3 juin, 449), lui paraît-il une évidente et choquante contradiction.
Et malgré des données essentielles communes aux deux religions impliquant l'affirmation de la création, de la vocation éternelle de l'homme à la béatitude, l'achèvement ne se situe point au même terme. Car là où le Christianisme pose la charité comme point de départ et terme d'arrivée, l'Islam jette un discrédit sur le concept de l'Amour créateur et plus encore sur celui de la communion d'amour au jaillissement intime de Dieu.
Cette double notion de Dieu, en Lui-même et dans Ses rapports avec l'homme, différemment considérée par l'Église et l'Islam, situe le malentendu comme sub specie aeternitatis, sous l'angle de l'éternité. Dieu, trois fois Lui-même, parce qu'Il est communauté dans l'Amour éternel, et tout Lui-même en l'homme, parce qu'Il est l'Amour répandu dans le temps, tel est le fondement de tout dogme dans l'Église et de toute vie chrétienne authentique.
L’Islam ne l'accepte pas et, resté où Muhammad l'a laissé lors de son Ascension Nocturne (Mi'râj), il n'ose s'aventurer dans l'Incendie divin, et malmène impitoyablement ses mystiques qui ont prétendu se confondre avec la Vérité (Ana'l-Haqq, Hallâj). - "Tu nous tues et nous en devenons plus vivants encore", dit Thérèse d'Avila, rapportant son expérience mystique. - "Gloire à Celui qui n'a donné à ses créatures, pour Le connaître, d'autre pouvoir que leur impuissance à Le connaître ", dit un mystique musulman.
Il est cependant au moins un point de ralliement entre Christianisme et Islam, autour de cette même notion de Dieu. L’Islam est la seule des religions non bibliques qui déclare un Dieu à la fois personnel, créateur, maître de l'Histoire, guide de Salut. En Son Nom, il défend de fléchir les genoux devant les baals auxquels il refuse par l'épée d'accorder un statut légal.
A cette heure où les forces de l'athéisme triomphent dans le monde, l'Islam comme le Christianisme refuse de reconnaître le caractère définitif de ce triomphe, et attend le déploiement du Jugement de Dieu, par son Verbe, qui est Jésus.
C'est un Avent commun où la vertu d'espérance située entre la foi musulmane et la charité chrétienne, opère la jonction entre les deux religions, en attendant que Jésus lui-même vienne séparer les croyants sur l'objet de leurs chicanes.
"Viens, Seigneur Jésus !"
Tel est le vœu de tous les saints, en Islam et dans la Chrétienté, vœu qui constitue une perpétuelle menace sur les fausses sécurités du siècle !
Paris, fête de l'Ascension 1958.
Michel HAYEK
Libanais, prêtre maronite. Ancien élève de l'Université Saint-Joseph de Beyrouth, puis de l'institut Catholique, Michel Hayek est aujourd'hui (1958...) professeur de civilisation orientale à l'Institut Catholique et aumônier des étudiants libanais à Paris.
Ce texte constitue l'introduction de son livre "Le Christ de l'Islam"
Éditions du Seuil (1959)
3è dc :
Nous tenons à remercier : M. l'Abbé François GARNIER et Mlle GOUIN, qui ont assuré l'établissement des illustrations, ainsi que Mlle CHALENDARD, Secrétaire générale de l'U. F. de l'Institut Catholique, qui a bien voulu revoir les épreuves. Les photographies sont de François Garnier-efgé-documents.
IMPRIMATUR :
Paris, le 4 juillet I958, Pierre GIRARD, s. s., v. g.
NIHIL OBSTAT :
Paris, le 3 juillet I958, Louis BOUYER, de l'Oratoire.
ACHEVÉ D'IMPRIMER PAR A. TOURNON A PARIS.
D. L., 1er TRIM. 1959, N° IOI2. IMP. N° 976.
4è de couverture :
"Le Christ, la Vierge, saint Jean-Baptiste, les Apôtres sont mentionnés à diverses reprises dans le Coran et tiennent une place très importante dans l'Islam. Les textes qui témoignent de cette
présence sont nombreux. Disséminés dans les recueils de traditions, les compilations des historiens, les traités de soufisme, etc ..., ils sont peu connus, même des spécialistes.
Pendant plusieurs années, Michel Hayek les a recherchés et classés. En 1957, utilisant les matériaux ainsi réunis, il a soutenu une thèse qui a suscité beaucoup d'intérêt.
Aujourd'hui, Michel Hayek présente, pour la première fois en français, à l'intention des musulmans comme des chrétiens, les documents souvent surprenants et toujours émouvants qu'il a recueillis dans la littérature islamique. Il est évident, à présent, que les procédés traditionnels de la polémique et de la politique ont fait faillite ; évident aussi qu'une rencontre avec l'Islam ne peut avoir de résultats positifs et durables que si elle se situe au niveau de la foi.
"Le Christ de l'Islam" est une contribution à cet effort de connaissance et de reconnaissance."
Cordialement à tous.
Origenius
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