Philosophie "chrétienne" actuelle et apologétique.

Le Forum Catholique

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Scrutator Sapientiæ -  2011-11-14 23:27:01

Philosophie "chrétienne" actuelle et apologétique.

Bonsoir à tous,

De toute évidence, une précision s'impose, je ne suis ni le premier, ni le seul, à y penser, ou alors cela signifie qu'à force d'essayer d'aller "à l'essentiel", on finit par réussir à y aller "presque tout seul".

Il est question, ce lundi même, de René GIRARD, mais j'élargis à dessein mon propos, en pensant notamment à Paul RICOEUR ; je pourrai citer également d'autres noms, de philosophes qui se rattachent eux-mêmes, ou qui sont rattachés, à la phénoménologie (Michel Henry, Jean-Louis Chrétien, Jean-Luc Marion), mais je parle plus facilement des auteurs que j'arrive à peu près à lire ET à comprendre que des auteurs que j'arrive difficilement à lire ET PAS TOUJOURS à comprendre, d'où ma plus grande discrétion sur ces trois auteurs.

1. Un philosophe est chrétien, l'a presque toujours été, ou l'est (re)devenu ; il est donc à la fois philosophe et chrétien, mais cloisonne nettement, ou en tout cas distingue clairement, entre sa production intellectuelle et ses convictions confessionnelles : on peut le déplorer, le regretter, en tout cas c'est ainsi, et c'est son droit le plus strict.

Ce cloisonnement, cette distinction, constituent donc à mon sens la première raison pour laquelle on ne doit pas attendre d'apologétique traditionnelle, ou d'apologie totalement explicite, en faveur du christianisme, de la Foi catholique, de la part de ces auteurs.

2. Par ailleurs, une certaine manière, actuellement dominante, de faire de la philosophie, et relevant davantage de la raison herméneutique que de ce que j'appelle la raison axiomatique, aboutit à une production intellectuelle qui se prête mal à une appropriation, par les lecteurs, et à une communication, entre lecteurs, dans une optique apologétique, ou dans une optique d'approfondissement philosophique de la Foi catholique.

Or il se trouve que cette manière, plus interprétative qu'explicitatrice, de faire de la philosophie, est précisément commune, dans l'ensemble, aux cinq auteurs mentionnés ci-dessus.

Les objets analysés, les outils utilisés, par ces auteurs, constituent donc à mes yeux la deuxième raison pour laquelle on ne doit pas attendre d'apologétique traditionnelle, ou d'apologie totalement explicite, en faveur du christianisme, de la Foi catholique, de la part de ces auteurs.

3. Enfin, il y a peut-être une troisième raison, qui relève autant du paysage intellectuel ou philosophique que du paysage audiovisuel ou médiatique, pour laquelle les catholiques traditionalistes ne doivent pas "trop" attendre de ces auteurs, y compris quand ils sont catholiques : c'est ce que j'appellerai le syndrome du : "plutôt catho, ma non troppo".

Certains de ces auteurs ont la chance d'être médiatisés ; je suppose qu'ils savent bien qu'ils ne le seraient pas autant, ou qu'ils ne le seraient plus du tout, s'ils s'affichaient et s'assumaient en tant que philosophes catholiques tout à fait libérés, vis-à-vis du syndrome su "plutôt catho, ma non troppo", que je viens d'évoquer.

4. A mes yeux ce n'est pas le plus important, ni le plus inquiétant ; à mes yeux, le plus important, le plus inquiétant, est ou serait une utilisation délibérée, déterminée, de la raison herméneutique, de la phénoménologie, à des fins apologétiques complètement explicites.

Pourquoi ? Parce que, compte tenu de ce qu'est la phénoménologie, cela pourrait déboucher sur bien des malentendus, non seulement intellectuels, mais aussi confessionnels, sur les fondements et le contenu du christianisme catholique, de la Foi catholique.

5. Pour toutes ces raisons, je considère qu'il est dommage qu'il n'y ait pas davantage de philosophie contemporaine plus audiblement chrétienne, et en même temps, compte tenu de ce que la philosophie de haute tenue (la vraie, pas celle de BHL) est en passe de devenir, à savoir une affaire de spécialistes, s'adressant à des spécialistes (imagine-t-on des romanciers n'écrivant que pour leurs confrères ?), je me dis que la situation actuelle est probablement un mal nécessaire.

Ne demandons donc pas ou plus à certains philosophes chrétiens d'aujourd'hui ce qu'ils n'ont vraisemblament pas vocation, de leur point de vue, à nous donner, cette préconisation désabusée ou pessimiste n'étant en aucun cas synonyme d'une appréciation négative sur le niveau ou sur la valeur des ouvrages qu'ils écrivent.

Bonne réception, bonne lecture, bonne soirée, pour ne rien vous cacher, j'ai écrit ce message dans l'espoir d'être clair avec vous, mais aussi, en un sens, pour être "au clair" avec moi-même, sur cette question essentielle.

PS : Il n'y a quasiment pas un mot consacré à Gilson ou à Maritain, dans une récente "Histoire de la philosophie française au XX° siècle", parue chez DDB, et rédigée par un assomptionniste, Jean-François PETIT, alors qu'il est question, dans le même livre, de Girard et de Ricoeur ; je crois que vous avez compris pourquoi je termine ce message par cet exemple...
http://www.leforumcatholique.org/message.php?num=615491