Jean-Paul II et Benoît XVI répondent à jejomau et à Luc Perrin.
Le Forum Catholique
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Scrutator Sapientiæ - 2011-10-15 08:50:06
Jean-Paul II et Benoît XVI répondent à jejomau et à Luc Perrin.
Bonjour à jejomau et à Luc Perrin,
Je ne suis pas un procureur qui brandit des preuves à charges, mais j'essaie d'être un témoin de la persistance de signes ou de traces.
Dans le cadre de ce message, je les rappelle dans leur contexte magistériel le plus large possible, afin que l'on ne me dise pas que j'ai procédé à des prélèvements arbitraires.
A leur contact, je ne formule, volontairement, aucune appréciation, ni positive, ni négative, non par embarras inavoué, mais pour que ce message n'ait aucun caractère polémique : je n'idéalise ni ne diabolise.
Au surplus, je ne suis pas davantage un censeur : Jean-Paul II, Benoît XVI, ont tout à fait le droit d'écrire ce qu'ils écrivent.
Voici :
1. Lettre apostolique Novo Millennio Ineunte (6 janvier 2001)
IV. TÉMOINS DE L'AMOUR
" 42. « Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c'est l'amour que vous aurez les uns pour les autres » (Jn 13,35). Si nous avons vraiment contemplé le visage du Christ, chers Frères et Sœurs, nos programmes pastoraux ne pourront pas ne pas s'inspirer du « commandement nouveau » qu'il nous a donné: « Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres » (Jn 13,34).
C'est l'autre grand domaine pour lequel il faudra manifester et programmer un engagement résolu, au niveau de l'Église universelle et des Églises particulières: celui de la communion (koinonia), qui incarne et manifeste l'essence même du mystère de l'Église. La communion est le fruit et la manifestation de l'amour qui, jaillissant du cœur du Père éternel, se déverse en nous par l'Esprit que Jésus nous donne (cf. Rm 5,5), pour faire de nous tous « un seul cœur et une seule âme » (Ac 4,32). C'est en réalisant cette communion d'amour que l'Église se manifeste comme « sacrement », c'est-à-dire comme « le signe et l'instrument de l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain ».26
Les paroles du Seigneur à ce sujet sont trop précises pour que l'on puisse en réduire la portée. Beaucoup de choses, même dans le nouveau siècle, seront nécessaires pour le cheminement historique de l'Église; mais si la charité (l'agapè), fait défaut, tout sera inutile. C'est l'Apôtre Paul lui-même qui le rappelle dans l'hymne à la charité: nous aurions beau parler les langues des hommes et des anges et avoir une foi « à déplacer les montagnes », s'il nous manquait la charité, tout cela serait « rien » (cf. 1 Co 13,2). La charité est vraiment le « cœur » de l'Église, comme l'avait bien pressenti sainte Thérèse de Lisieux, que j'ai voulu proclamer Docteur de l'Église justement comme experte en scientia amoris: « Je compris que l'Église avait un cœur, et que ce cœur était brûlant d'amour. Je compris que l'Amour seul faisait agir les membres de l'Église [...]. Je compris que l'Amour renfermait toutes les vocations, que l'Amour était tout ».27
Une spiritualité de communion
43. Faire de l'Église la maison et l'école de la communion: tel est le grand défi qui se présente à nous dans le millénaire qui commence, si nous voulons être fidèles au dessein de Dieu et répondre aussi aux attentes profondes du monde.
Qu'est-ce que cela signifie concrètement? Ici aussi le discours pourrait se faire immédiatement opérationnel, mais ce serait une erreur de s'en tenir à une telle attitude. Avant de programmer des initiatives concrètes, il faut promouvoir une spiritualité de la communion, en la faisant ressortir comme principe éducatif partout où sont formés l'homme et le chrétien, où sont éduqués les ministres de l'autel, les personnes consacrées, les agents pastoraux, où se construisent les familles et les communautés. Une spiritualité de la communion consiste avant tout en un regard du cœur porté sur le mystère de la Trinité qui habite en nous, et dont la lumière doit aussi être perçue sur le visage des frères qui sont à nos côtés. Une spiritualité de la communion, cela veut dire la capacité d'être attentif, dans l'unité profonde du Corps mystique, à son frère dans la foi, le considérant donc comme « l'un des nôtres », pour savoir partager ses joies et ses souffrances, pour deviner ses désirs et répondre à ses besoins, pour lui offrir une amitié vraie et profonde. Une spiritualité de la communion est aussi la capacité de voir surtout ce qu'il y a de positif dans l'autre, pour l'accueillir et le valoriser comme un don de Dieu: un « don pour moi », et pas seulement pour le frère qui l'a directement reçu. Une spiritualité de la communion, c'est enfin savoir « donner une place » à son frère, en portant « les fardeaux les uns des autres » (Ga 6,2) et en repoussant les tentations égoïstes qui continuellement nous tendent des pièges et qui provoquent compétition, carriérisme, défiance, jalousies. Ne nous faisons pas d'illusions: sans ce cheminement spirituel, les moyens extérieurs de la communion serviraient à bien peu de chose. Ils deviendraient des façades sans âme, des masques de communion plus que ses expressions et ses chemins de croissance.
44. Sur cette base, le nouveau siècle devra nous voir engagés plus que jamais à valoriser et à développer les domaines et les moyens qui, selon les grandes orientations du Concile Vatican II, servent à assurer et à garantir la communion. Comment ne pas penser, avant tout, à ces services spécifiques de la communion que sont le ministère pétrinien et, en étroite relation avec lui, la collégialité épiscopale? Il s'agit de réalités qui ont leur fondement et leur consistance dans le dessein même du Christ sur l'Église,28 mais qui, en raison de cela, ont continuellement besoin d'une vérification qui en assure l'authentique inspiration évangélique.
On a fait beaucoup aussi depuis le Concile Vatican II en ce qui concerne la réforme de la Curie romaine, l'organisation des Synodes, le fonctionnement des Conférences épiscopales. Mais il reste certainement beaucoup à faire pour exprimer au mieux les potentialités de ces instruments de la communion, particulièrement nécessaires aujourd'hui où il est indispensable de répondre avec rapidité et efficacité aux problèmes que l'Église doit affronter au milieu des changements si rapides de notre temps.
45. Les lieux de la communion doivent être entretenus et étendus jour après jour, à tout niveau, dans le tissu de la vie de chaque Église. La communion doit ici clairement apparaître dans les relations entre les Évêques, les prêtres et les diacres, entre les Pasteurs et le peuple de Dieu tout entier, entre le clergé et les religieux, entre les associations et les mouvements ecclésiaux. Dans ce but, les organismes de participation prévus par le droit canonique, comme les Conseils presbytéraux et pastoraux, doivent toujours être mieux mis en valeur. Ceux-ci, comme on le sait, ne s'inspirent pas des critères de la démocratie parlementaire, car ils agissent par voie consultative et non délibérative;29 toutefois, ils ne perdent pas leur signification ni leur importance à cause de cela. En effet, la théologie et la spiritualité de la communion inspirent une écoute réciproque et efficace entre les Pasteurs et les fidèles, les tenant unis a priori dans tout ce qui est essentiel, et les poussant, d'autre part, même dans ce qui est discutable, à parvenir normalement à une convergence en vue de choix réfléchis et partagés.
Dans ce but, il faut faire nôtre la sagesse antique qui, sans porter aucun préjudice au rôle d'autorité des Pasteurs, savait les encourager à la plus grande écoute de tout le peuple de Dieu. Ce que saint Benoît rappelle à l'Abbé du monastère, en l'invitant à consulter aussi les plus jeunes, est significatif: « Souvent le Seigneur inspire à un plus jeune un avis meilleur ».30 Et saint Paulin de Nole exhorte: « Soyons suspendus à la bouche de tous les fidèles, car dans tous les fidèles souffle l'Esprit de Dieu ».31
Si donc la sagesse juridique, en posant des règles précises à la participation, manifeste la structure hiérarchique de l'Église et repousse les tentations d'arbitraire et de prétentions injustifiées, la spiritualité de la communion donne une âme aux éléments institutionnels en proposant la confiance et l'ouverture pour répondre pleinement à la dignité et à la responsabilité de chaque membre du peuple de Dieu.
La variété des vocations
46. Cette perspective de communion est étroitement liée à la capacité de la communauté chrétienne de donner une place à tous les dons de l'Esprit. L'unité de l'Église n'est pas uniformité, mais intégration organique des légitimes diversités. C'est la réalité des nombreux membres réunis en un seul corps, l'unique Corps du Christ (cf. 1 Co 12,12). Il est donc nécessaire que l'Église du troisième millénaire stimule tous les baptisés et les confirmés à prendre conscience de leur responsabilité active dans la vie ecclésiale. À côté du ministère ordonné, d'autres ministères, institués ou simplement reconnus, peuvent fleurir au bénéfice de toute la communauté, la soutenant dans ses multiples besoins: de la catéchèse à l'animation liturgique, de l'éducation des jeunes aux expressions les plus diverses de la charité.
À n'en pas douter, il faut réaliser un généreux effort — surtout par la prière insistante au Maître de la moisson (cf. Mt 9,38) — pour la promotion des vocations au sacerdoce et des vocations à une consécration spéciale. C'est là un problème de grande importance pour la vie de l'Église dans toutes les parties du monde. Et dans certains pays d'ancienne évangélisation, il est devenu réellement dramatique en raison des mutations du contexte social et du dessèchement religieux qui découle du consumérisme et du sécularisme. Il est nécessaire et urgent de mettre en œuvre une pastorale des vocations largement diffusée, qui atteigne les paroisses, les lieux éducatifs, les familles, suscitant une réflexion plus attentive sur les valeurs essentielles de la vie, qui trouvent leur aboutissement dans la réponse que chacun est invité à donner à l'appel de Dieu, spécialement quand cet appel invite au don total de soi et de ses énergies pour la cause du Royaume.
Dans ce contexte, toutes les autres vocations, enracinées en définitive dans la richesse de la vie nouvelle reçue dans le sacrement du Baptême, prennent aussi leur propre relief. En particulier, il faudra découvrir toujours mieux la vocation qui est propre aux laïcs, appelés comme tels à « chercher le Royaume de Dieu en gérant les affaires temporelles et en les ordonnant selon Dieu »,32 et aussi à assumer « leur part de la mission [...] dans l'Église et dans le monde [...] par leurs activités en vue d'assurer l'évangélisation et la sanctification des hommes ».33
Dans cette même ligne, le devoir de promouvoir les divers types d'association revêt une grande importance pour la communion, que ce soient les formes plus traditionnelles ou celles plus nouvelles des mouvements ecclésiaux; ces formes continuent à donner à l'Église une vivacité qui est un don de Dieu et qui constitue un authentique « printemps de l'Esprit ». Il faut bien sûr que les associations et les mouvements, aussi bien dans l'Église universelle que dans les Églises particulières, œuvrent dans en pleine harmonie ecclésiale et en obéissance aux directives émanant de l'autorité des Pasteurs. Mais l'avertissement de l'Apôtre, exigeant et péremptoire, s'adresse aussi à tous: « N'éteignez pas l'Esprit, ne repoussez pas les prophètes, mais discernez la valeur de toute chose. Ce qui est bien, gardez-le » (1 Th 5,19-21).
47. Une attention spéciale doit être portée à la pastorale de la famille, d'autant plus nécessaire dans un moment historique comme le nôtre, où l'on enregistre une crise diffuse et radicale de cette institution fondamentale. Dans la vision chrétienne du mariage, la relation entre un homme et une femme — relation réciproque et totale, unique et indissoluble — répond au dessein originel de Dieu, qui s'est obscurci dans l'histoire par la « dureté du cœur », mais que le Christ est venu restaurer dans sa splendeur originelle, en révélant ce que Dieu a voulu depuis « le commencement » (Mt 19,8). Dans le mariage, élevé à la dignité de sacrement, est aussi exprimé le « grand mystère » de l'amour sponsal du Christ pour son Église (cf. Ep 5,32).
Sur ce point, l'Église ne peut céder aux pressions d'une certaine culture, même si celle-ci est répandue et parfois militante. Il faut plutôt faire en sorte que, par une éducation évangélique toujours plus complète, les familles chrétiennes donnent un exemple convaincant de la possibilité d'un mariage vécu de manière pleinement conforme au dessein de Dieu et aux vraies exigences de la personne humaine: de la personne des conjoints et surtout de celle, plus fragile, des enfants. Les familles elles-mêmes doivent être toujours plus conscientes de l'attention due à leurs enfants et se faire les sujets actifs d'une présence ecclésiale et sociale efficace pour la sauvegarde de leurs droits.
L'engagement œcuménique
48. Et que dire de l'urgence de promouvoir la communion dans le domaine délicat de l'engagement œcuménique? Malheureusement, le triste héritage du passé nous suit encore au-delà du seuil du nouveau millénaire. La célébration jubilaire a enregistré quelques signaux réellement prophétiques et émouvants, mais un long chemin reste encore à parcourir.
En réalité, parce qu'il nous a permis de fixer notre regard sur le Christ, le grand Jubilé nous a fait prendre une conscience plus vive de l'Église comme mystère d'unité. « Je crois en l'Église une »: ce que nous exprimons dans la profession de foi a son fondement ultime dans le Christ, en qui l'Église n'est pas divisée (cf. 1 Co 1,11-13). Étant son Corps, dans l'unité qui vient du don de l'Esprit, elle est indivisible. La réalité des divisions se déploie sur le terrain de l'histoire, dans les relations entre les fils de l'Église; c'est une conséquence de la fragilité humaine dans la façon d'accueillir le don qui provient continuellement du Christ-Tête dans son Corps mystique. La prière de Jésus au Cénacle — « Que tous, ils soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi » (Jn 17,21) — est en même temps révélation et invocation. Elle nous révèle l'unité du Christ avec son Père, qui est la source de l'unité de l'Église et le don permanent qu'elle recevra mystérieusement en lui jusqu'à la fin des temps. Cette unité, qui ne manque pas de se réaliser concrètement dans l'Église catholique, malgré les limites propres à l'humain, agit aussi à des degrés divers dans les nombreux éléments de sanctification et de vérité qui se trouvent au sein des autres Églises et Communautés ecclésiales; ces éléments, en tant que dons propres de l'Église du Christ, les poussent sans cesse vers sa pleine unité.34
La prière du Christ nous rappelle qu'il est nécessaire d'accueillir ce don et de le développer de manière toujours plus profonde. L'invocation « ut unum sint » est à la fois un impératif qui nous oblige, une force qui nous soutient, un reproche salutaire face à nos paresses et à nos étroitesses de cœur. C'est sur la prière de Jésus, et non sur nos capacités, que s'appuie notre confiance de pouvoir atteindre aussi dans l'histoire la communion pleine et visible de tous les chrétiens.
Dans cette perspective d'un chemin post-jubilaire renouvelé, je me tourne avec une grande espérance vers les Églises de l'Orient, souhaitant que l'échange de dons qui a enrichi l'Église du premier millénaire reprenne en plénitude. Puisse le souvenir du temps où l'Église respirait avec « deux poumons » pousser les chrétiens d'Orient et d'Occident à marcher ensemble, dans l'unité de la foi et dans le respect des légitimes diversités, en s'accueillant et en se soutenant mutuellement comme membres de l'unique Corps du Christ.
C'est avec un engagement analogue que doit être entretenu le dialogue œcuménique avec les frères et les sœurs de la Communion anglicane et des Communautés ecclésiales nées de la Réforme. La confrontation théologique sur des points essentiels de la foi et de la morale chrétienne, la collaboration dans la charité et surtout le grand œcuménisme de la sainteté, ne pourront pas à l'avenir, avec l'aide de Dieu, ne pas produire leurs fruits. Poursuivons donc avec confiance notre route, aspirant au moment où, avec tous les disciples du Christ, sans exception, nous pourrons chanter ensemble à pleine voix: « Oui, il est bon, il est doux pour des frères de vivre ensemble » (Ps 133[132],1).
Le pari de la charité
49. À partir de la communion intra-ecclésiale, la charité s'ouvre par nature au service universel, nous lançant dans l'engagement d'un amour actif et concret envers tout être humain. C'est un domaine qui qualifie de manière tout aussi décisive la vie chrétienne, le style ecclésial et les programmes pastoraux. Le siècle et le millénaire qui commencent devront encore voir, et il est même souhaitable qu'ils le voient avec une plus grande force, à quel degré de dévouement peut parvenir la charité envers les plus pauvres. Si nous sommes vraiment repartis de la contemplation du Christ, nous devrons savoir le découvrir surtout dans le visage de ceux auxquels il a voulu lui-même s'identifier: « J'avais faim, et vous m'avez donné à manger; j'avais soif, et vous m'avez donné à boire; j'étais un étranger, et vous m'avez accueilli; j'étais nu, et vous m'avez habillé; j'étais malade et vous m'avez visité; j'étais en prison, et vous êtes venus jusqu'à moi » (Mt 25,35-36). Cette page n'est pas une simple invitation à la charité; c'est une page de christologie qui projette un rayon de lumière sur le mystère du Christ. C'est sur cette page, tout autant que sur la question de son orthodoxie, que l'Église mesure sa fidélité d'Épouse du Christ.
On ne doit certes pas oublier que personne ne peut être exclu de notre amour, à partir du moment où, « par son incarnation, le Fils de Dieu s'est en quelque sorte uni à tout homme ».35 Mais en en restant aux paroles non équivoques de l'Évangile, dans la personne des pauvres il y a une présence spéciale du Fils de Dieu qui impose à l'Église une option préférentielle pour eux. Par une telle option, on témoigne du style de l'amour de Dieu, de sa providence, de sa miséricorde, et d'une certaine manière on sème encore dans l'histoire les semences du Règne de Dieu que Jésus lui-même y a déposées au cours de sa vie terrestre en allant à la rencontre de ceux qui recouraient à lui pour tous leurs besoins spirituels et matériels.
50. En effet, à notre époque, nombreux sont les besoins qui interpellent la sensibilité chrétienne. Notre monde entre dans le nouveau millénaire chargé des contradictions d'une croissance économique, culturelle, technologique, qui offre de grandes possibilités à quelques privilégiés, laissant des millions et des millions de personnes non seulement en marge du progrès, mais aux prises avec des conditions de vie bien inférieures au minimum qui leur est dû en raison de leur dignité humaine. Est-il possible que dans notre temps il y ait encore des personnes qui meurent de faim, qui restent condamnées à l'analphabétisme, qui manquent des soins médicaux les plus élémentaires, qui n'aient pas de maison où s'abriter?
Le tableau de la pauvreté peut être étendu indéfiniment, si nous ajoutons les nouvelles pauvretés aux anciennes, nouvelles pauvretés que l'on rencontre souvent dans des secteurs et des catégories non dépourvus de ressources économiques, mais exposés à la désespérance du non-sens, au piège de la drogue, à la solitude du grand âge ou de la maladie, à la mise à l'écart ou à la discrimination sociale. Les chrétiens qui regardent ce tableau doivent apprendre à faire un acte de foi dans le Christ et à déchiffrer l'appel qu'il lance à partir de ce monde de la pauvreté. Il s'agit de poursuivre une tradition de charité qui a déjà revêtu de multiples expressions au cours des deux millénaires passés, mais qui aujourd'hui requiert sans doute encore une plus grande inventivité. C'est l'heure d'une nouvelle « imagination de la charité », qui se déploierait non seulement à travers les secours prodigués avec efficacité, mais aussi dans la capacité de se faire proche, d'être solidaire de ceux qui souffrent, de manière que le geste d'aide soit ressenti non comme une aumône humiliante, mais comme un partage fraternel.
Pour cela, nous devons faire en sorte que, dans toutes les communautés chrétiennes, les pauvres se sentent « chez eux ». Ce style ne serait-il pas la présentation la plus grande et la plus efficace de la bonne nouvelle du Royaume? Sans cette forme d'évangélisation, accomplie au moyen de la charité et du témoignage de la pauvreté chrétienne, l'annonce de l'Évangile, qui demeure la première des charités, risque d'être incomprise ou de se noyer dans un flot de paroles auquel la société actuelle de la communication nous expose quotidiennement. La charité des œuvres donne une force incomparable à la charité des mots.
Les défis actuels
51. Par ailleurs, comment nous tenir à l'écart des perspectives d'un désastre écologique, qui fait que de larges zones de la planète deviennent inhospitalières et hostiles à l'homme? Ou devant les problèmes de la paix, souvent menacée, avec la hantise de guerres catastrophiques? Ou devant le mépris des droits humains fondamentaux de tant de personnes, spécialement des enfants? Nombreuses sont les urgences auxquelles l'esprit chrétien ne peut rester insensible.
Un engagement particulier doit concerner certains aspects de la radicalité évangélique, qui sont souvent les moins compris, au point de rendre impopulaire l'intervention de l'Église, mais qui ne sauraient pour autant être absents des rendez-vous ecclésiaux de la charité. Je veux parler ici du devoir de s'engager pour le respect de la vie de tout être humain depuis sa conception jusqu'à sa fin naturelle. De même, le service de l'homme nous impose de crier, à temps et à contretemps, que ceux qui tirent profit des nouvelles potentialités de la science, spécialement dans le domaine des biotechnologies, ne peuvent jamais se dispenser de respecter les exigences fondamentales de l'éthique, alors qu'ils font parfois appel à une solidarité discutable qui finit par créer des discriminations entre vie et vie, au mépris de la dignité propre à tout être humain.
Pour que le témoignage chrétien soit efficace, spécialement dans ces domaines délicats et controversés, il est important de faire un gros effort pour expliquer, de manière appropriée, les motifs de la position de l'Église, en soulignant surtout qu'il ne s'agit pas d'imposer aux non-croyants une perspective de foi, mais d'interpréter et de défendre les valeurs fondées sur la nature même de l'être humain. La charité se fera alors nécessairement service de la culture, de la politique, de l'économie, de la famille, pour que partout soient respectés les principes fondamentaux dont dépendent les destinées de l'être humain et l'avenir de la civilisation.
52. Il est clair que tout cela devra être réalisé selon un style spécifiquement chrétien: ce sont surtout les laïcs qui seront présents dans ces tâches, afin de réaliser leur vocation propre, sans jamais céder à la tentation de réduire les communautés chrétiennes à des services sociaux. En particulier, les relations avec la société civile devront être réalisées de manière à respecter l'autonomie et les compétences de cette dernière, selon les enseignements proposés par la doctrine sociale de l'Église.
On connaît les efforts accomplis par le Magistère ecclésial, surtout au cours du vingtième siècle, pour lire les réalités sociales à la lumière de l'Évangile et pour offrir, de manière toujours plus précise et plus organique, leur contribution à la solution de la question sociale, devenue désormais une question planétaire.
Ce versant éthique et social constitue une dimension absolument nécessaire du témoignage chrétien: on doit repousser toute tentation d'une spiritualité intimiste et individualiste, qui s'harmoniserait mal avec les exigences de la charité, pas plus qu'avec la « logique » de l'Incarnation et, en définitive, avec la tension eschatologique du christianisme. Si cette dernière nous rend conscients du caractère relatif de l'histoire, cela ne conduit en aucune manière à nous désengager du devoir de construire cette histoire. À ce propos, l'enseignement du Concile Vatican II demeure plus que jamais actuel: « Par le message chrétien, les hommes ne sont pas détournés de la construction du monde et ne sont pas poussés à négliger le bien de leurs semblables, mais bien plutôt ils sont liés de façon plus étroite par le devoir d'œuvrer dans ce sens ».36
Un signe concret
53. Pour donner un signe de cette orientation de la charité et de la promotion humaine, qui s'enracinent dans les exigences profondes de l'Évangile, j'ai voulu que l'Année jubilaire elle-même, parmi les nombreux fruits de charité qu'elle a déjà produits au cours de son déroulement — je pense en particulier à l'aide offerte à de nombreux frères plus pauvres pour leur permettre de prendre part au Jubilé —, laisse aussi une œuvre qui constituerait en quelque sorte le fruit et le sceau de la charité jubilaire. Beaucoup de pèlerins ont en effet, de différentes manières, versé leur offrande et, avec eux, de nombreux acteurs économiques ont aussi offert des soutiens généreux, qui ont servi à assurer une réalisation convenable de l'événement jubilaire. Une fois soldés les comptes des dépenses auxquelles il a fallu faire face au cours de l'année, l'argent que l'on aura pu épargner devra être destiné à des fins caritatives. Il est en effet important que soit éloigné d'un événement religieux aussi significatif toute apparence de spéculation économique. Tout ce qui sera en surplus servira à refaire aussi en cette circonstance l'expérience vécue tant d'autres fois au cours de l'histoire depuis que, aux débuts de l'Église, la communauté de Jérusalem offrit aux non-chrétiens le spectacle émouvant d'un échange spontané de dons, jusqu'à la communion des biens, en faveur des plus pauvres (cf. Ac 2,44-45).
L'œuvre qui sera réalisée sera seulement un petit ruisseau, mais il rejoindra le grand fleuve de la charité chrétienne qui traverse l'histoire. Ruisseau petit mais significatif: le Jubilé a poussé le monde à regarder vers Rome, vers l'Église « qui préside à la charité »,37 et à apporter à Pierre son offrande. Aujourd'hui, la charité qui s'est manifestée au centre de la catholicité se retourne en quelque sorte vers le monde, à travers ce signe qui veut demeurer comme le fruit et le souvenir vivant de la communion dont on a fait l'expérience à l'occasion du Jubilé.
Dialogue et mission
54. Un nouveau siècle, un nouveau millénaire, s'ouvrent dans la lumière du Christ. Mais tous ne voient pas cette lumière. Nous avons la mission admirable et exigeante d'en être « le reflet ». C'est le mysterium lunæ si cher à la contemplation des Pères qui, par cette image, voulaient montrer la dépendance de l'Église par rapport au Christ, Soleil dont elle reflète la lumière.38 C'était une manière d'exprimer ce que le Christ dit de lui-même en se présentant comme « la lumière du monde » (Jn 8,12) et en demandant à ses disciples d'être à leur tour « la lumière du monde » (Mt 5,14).
C'est là une mission qui nous fait frémir quand nous voyons la faiblesse qui si souvent nous rend opaques et remplis d'ombres? Mais cette mission est possible si, nous exposant à la lumière du Christ, nous savons nous ouvrir à la grâce qui fait de nous des hommes nouveaux.
55. C'est dans cette perspective que se pose aussi le grand défi du dialogue interreligieux, que nous devrons encore affronter au cours du nouveau siècle, dans la ligne indiquée par le Concile Vatican II.39 Au cours des années préparatoires au grand Jubilé, l'Église a essayé, notamment à travers des rencontres de portée hautement symbolique, d'établir une relation d'ouverture et de dialogue avec des responsables d'autres religions. Ce dialogue doit se poursuivre. Dans un contexte de pluralisme culturel et religieux plus marqué, tel qu'il est prévisible dans la société du nouveau millénaire, un tel dialogue est important pour assurer aussi les conditions de la paix et éloigner le spectre épouvantable des guerres de religion qui ont ensanglanté tant de périodes de l'histoire humaine. Le nom du Dieu unique doit devenir toujours plus ce qu'il est, un nom de paix et un impératif de paix.
56. Mais le dialogue ne peut être fondé sur l'indifférentisme religieux, et nous avons le devoir, nous chrétiens, de le développer en offrant le témoignage plénier de l'espérance qui est en nous (cf. 1 P 3,15). Nous ne devons pas craindre que puisse être lésée l'identité de l'autre par ce qui est en fait l'annonce joyeuse d'un don offert à tous et qui doit être proposé à tous dans le plus grand respect de la liberté de chacun: le don de la révélation du Dieu-Amour qui « a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique » (Jn 3,16). Tout cela, comme la Déclaration Dominus Iesus l'a aussi souligné récemment, ne peut faire l'objet d'une sorte de négociation dialogique, comme s'il s'agissait pour nous d'une simple opinion, alors que c'est pour nous une grâce qui nous remplit de joie, c'est une nouvelle que nous avons le devoir d'annoncer.
L'Église ne peut donc se soustraire à l'activité missionnaire envers les peuples, et il n'en demeure pas moins que la tâche prioritaire de la missio ad gentes est d'annoncer que c'est dans le Christ, « le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14,6), que les hommes trouvent le salut. Le dialogue interreligieux « ne peut pas simplement remplacer l'annonce, mais reste orienté vers l'annonce ».40 D'autre part, le devoir missionnaire ne nous empêche pas d'entrer dans le dialogue avec un cœur profondément ouvert à l'écoute. Nous savons en effet que, face au mystère de la grâce infiniment riche de dimensions et d'implications pour la vie et l'histoire de l'homme, l'Église elle-même ne finira jamais d'approfondir sa recherche, en s'appuyant sur l'assistance du Paraclet, l'Esprit de vérité (cf. Jn 14,17), qui doit précisément la conduire à la « plénitude de la vérité » (Jn 16,13).
Ce principe est à la base non seulement de l'inépuisable approfondissement théologique de la vérité chrétienne, mais aussi du dialogue chrétien avec les philosophies, les cultures, les religions. Souvent, l'Esprit de Dieu, qui « souffle où il veut » (Jn 3,8), suscite dans l'expérience humaine universelle, en dépit des nombreuses contradictions de cette dernière, des signes de sa présence, qui aident les disciples mêmes du Christ à comprendre plus profondément le message dont ils sont porteurs. N'est-ce pas dans cette attitude d'ouverture humble et confiante que le Concile Vatican II s'est attaché à « lire les signes des temps »?41 Tout en se livrant soigneusement à un discernement attentif pour recueillir les « signes véritables de la présence ou du dessein de Dieu »,42 l'Église reconnaît que, non seulement elle a donné, mais qu'elle a aussi « reçu de l'histoire et de l'évolution du genre humain ».43 Le Concile a aussi invité à adopter à l'égard des autres religions cette attitude d'ouverture et en même temps de discernement attentif. Il nous revient de marcher fidèlement dans la ligne de cet enseignement.
Dans la lumière du Concile
57. Chers frères et sœurs, quelles richesses le Concile Vatican II ne nous a-t-il pas données dans ses orientations! C'est pourquoi, en préparation au grand Jubilé, j'avais demandé que l'Église s'interroge sur la réception du Concile.44 Cela a-t-il été fait? Le Congrès qui a eu lieu au Vatican a été un moment de cette réflexion, et je souhaite qu'il en ait été de même, d'une manière ou d'une autre, dans toutes les Églises particulières. À mesure que passent les années, ces textes ne perdent rien de leur valeur ni de leur éclat. Il est nécessaire qu'ils soient lus de manière appropriée, qu'ils soient connus et assimilés, comme des textes qualifiés et normatifs du Magistère, à l'intérieur de la Tradition de l'Église. Alors que le Jubilé est achevé, je sens plus que jamais le devoir d'indiquer le Concile comme la grande grâce dont l'Église a bénéficié au vingtième siècle: il nous offre une boussole fiable pour nous orienter sur le chemin du siècle qui commence. "
2. Verbum Domini : Exhortation apostolique sur la Parole de Dieu dans la vie et dans la mission de l'Eglise (30 septembre 2010)
La Parole de Dieu et le dialogue interreligieux
La valeur du dialogue interreligieux
" 117. Conscients que Dieu Père, Fils et Saint-Esprit entre en dialogue avec l’humanité, l’Église reconnaît comme une part essentielle de l’annonce de la Parole, la rencontre avec tous les hommes de bonne volonté. Aujourd’hui, l’Église, en évitant toute forme de syncrétisme et de relativisme, recherche le dialogue avec les personnes appartenant aux diverses traditions religieuses selon les lignes indiquées par la Déclaration du Concile Vatican II Nostra aetate, développée par le Magistère ultérieur des Souverains Pontifes.[376] Le rapide processus de la mondialisation offre la possibilité de vivre dans un contact plus étroit avec des personnes de cultures et de religions diverses. Il s’agit d’une opportunité providentielle pour manifester comment un authentique sens religieux peut promouvoir entre les hommes des relations de fraternité universelle. Il est d’une grande importance que les religions puissent favoriser dans nos sociétés, souvent sécularisées, un regard qui voit en Dieu Tout-Puissant le fondement de tout bien, la source inépuisable de la vie morale, le soutien d’un sens profond de la fraternité universelle.
À titre d’exemple, dans la Tradition judéo-chrétienne, on rencontre l’attestation claire de l’amour de Dieu pour tous les peuples qu’il réunit, déjà dans l’Alliance étroite avec Noé, en une grande et unique étreinte symbolisée par l’«arc au milieu des nuages» (Gn 9, 13.14.16) et que, selon les paroles des prophètes, il entend rassembler en une unique famille universelle (cf. Is 2, 2ss; 42, 6; 66, 18-21; Jr 4, 2; Ps 47). De fait, des témoignages du lien intime existant entre le rapport avec Dieu et l’éthique de l’amour pour tout homme se retrouvent dans de nombreuses grandes traditions religieuses.
Le dialogue entre Chrétiens et Musulmans
118. Parmi les différentes religions, l’Église regarde «aussi avec estime les Musulmans, qui adorent le Dieu un».[377] Ces derniers se réfèrent à Abraham et rendent un culte à Dieu surtout par la prière, l’aumône et le jeûne. Nous reconnaissons que dans la tradition de l’Islam sont présents de nombreuses figures, des symboles et des thèmes bibliques. Dans la continuité de l’œuvre importante du Vénérable Jean-Paul II, je souhaite que les rapports inspirés par la confiance, qui se sont instaurés depuis plusieurs années entre Chrétiens et Musulmans, se poursuivent et se développent dans un esprit de dialogue sincère et respectueux.[378] Dans ce dialogue, le Synode a exprimé le souhait que puissent être approfondis le thème du respect de la vie en tant que valeur fondamentale, et celui des droits inaliénables de l’homme et de la femme et de leur égale dignité. En tenant compte de la problématique importante de la distinction entre l’ordre sociopolitique et l’ordre religieux, les religions doivent apporter leur contribution au bien commun. Le Synode demande aux Conférences épiscopales, là où cela apparaît opportun et profitable, de favoriser des rencontres pour que Chrétiens et Musulmans se connaissent mutuellement afin de promouvoir les valeurs dont la société a besoin pour une coexistence pacifique et positive.[379]
Le dialogue avec les autres religions
119. En cette circonstance, je voudrais par ailleurs manifester le respect de l’Église pour les religions traditionnelles et les antiques traditions spirituelles des différents continents qui contiennent également des valeurs qui peuvent favoriser la compréhension entre les personnes et les peuples.[380] Nous constatons fréquemment une syntonie avec des valeurs exprimées aussi dans leurs Livres religieux, comme par exemple le respect de la vie, la contemplation, le silence, la simplicité dans le Bouddhisme; le sens de la sacralité, du sacrifice et du jeûne dans l’Hindouisme; et encore les valeurs familiales et sociales dans le Confucianisme. Nous découvrons avec satisfaction aussi dans d’autres expériences religieuses, une attention sincère pour la transcendance de Dieu, reconnu comme Créateur, tout comme le respect de la vie, du mariage et de la famille et le sens fort de la solidarité.
Le dialogue et la liberté religieuse
120. Cependant, le dialogue ne serait pas fécond s’il n’incluait pas aussi un respect authentique envers chaque personne, afin qu’elle puisse adhérer librement à sa religion. Le Synode, alors qu’il encourage la collaboration entre les représentants des diverses religions, rappelle donc également «la nécessité que soit assurée de manière effective à tous les croyants la liberté de professer leur propre religion en privé et en public, ainsi que la liberté de conscience»:[381] en effet, «le respect et le dialogue requièrent la réciprocité dans tous les domaines, surtout en ce qui concerne les libertés fondamentales et plus particulièrement la liberté religieuse. Ils favorisent la paix et l’entente entre les peuples».[382] "
Bonne réception, bonne lecture, bonne journée à tous les deux, et à tous les liseurs du FC, bien sûr.
Scrutator.
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