“Homme et prêtre” du père Michel-Marie Zanotti-Sorkine par Jacques Tremolet de Villers

Le Forum Catholique

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Diafoirus -  2011-07-21 16:09:53

“Homme et prêtre” du père Michel-Marie Zanotti-Sorkine par Jacques Tremolet de Villers

Nouvelles de la France qui vient

“Homme et prêtre”


L’exercice était périlleux, le risque considérable de céder, même involontairement, au narcissisme qui est la tentation de l’écrivain, de l’acteur, et, bien sûr, du clerc. Qui est plus « en scène », toute la journée – toute sa vie – que le prêtre, le prédicateur, le directeur spirituel, le confesseur ? L’homme de théâtre ou l’homme de tribune, le juge ou l’avocat, font figure, à côté de lui, de personnages de l’ombre. Le père Michel-Marie Zanotti-Sorkine cumulait tous ces handicaps, ou au moins nombre d’entre eux. Chanteur, un peu acteur, prêtre célèbre, homme de médias, son livre « homme et prêtre » sur ses « tourments, lumières et confidences » pouvait, à tout moment, sombrer dans l’autoportrait d’autant plus complaisant que celui qui se donne en spectacle, proteste de son indignité. On connaît le propos prêté aux capucins, « les jésuites ont l’intelligence, les dominicains la parole, les bénédictins le travail et l’oraison, mais pour l’humilité, nous sommes les seuls ».

Le Père Michel-Marie a été apprenti capucin, après avoir été apprenti dominicain, avant d’être prêtre séculier, curé de paroisse – mais il est aussi écrivain, homme de théâtre, chanteur de cabaret. Il est, par sa mère, juif russe et italien ; par son père, corse. Ses sermons qui font courir les fidèles de Marseille – et des environs – sont « attendus comme le messie » par ceux qui consultent son site internet. Sa soutane, populaire de la Plaine à la Canebière, est devenue une image presque familière des écrans et des journaux. Si on ajoute qu’il porte, au-dessus du col romain, un beau visage de Méditerranéen aux cheveux noirs, aux sourcils charbonneux sur un regard brûlant, avec, derrière la voix d’or, un sourire éclatant, raisonnablement, la raison s’écrie : c’est trop ! Il y a, derrière, tout cela, quelque chose de louche.

Eh bien non ! Michel-Marie Zanotti-Sorkine – non pas mis à nu, car, grâces lui soient rendues, il sait être pudique, tout en étant, comme doit l’être l’apôtre, exposé – brise toutes ces craintes, pulvérise ces réticences, par l’enthousiasme irrésistiblement communicatif, de sa foi, de son espérance et de sa charité.

Ce garçon de Vivario, en Corse – mon village dont, par pudeur, délicatesse et extrême sensibilité, il ne dit pas le nom, non plus que le quartier où je vois sa maison, avec son enclos, sa tonnelle, et, du balcon qui domine l’église, la place, les maisons, la vallée, et où, comme dans le psaume, les yeux se lèvent vers les sommets – a reçu, non pas l’appel du Seigneur – la vocation – mais « l’emprise » indiscutable, à l’âge de huit ans, dans une famille admirable de droiture et de probité, mais éloignée de toute pratique religieuse. Mes anciens, du même village, étaient ainsi. Droits, laïques, républicains, patriotes, et ô combien circonspects, pour ne pas dire plus, envers le clergé. Il attendra l’âge de trente-huit ans pour être ordonné, et qu’éclatât, comme on le voit aujourd’hui, le rayonnement de son ministère. Ce livre, de près de cinq cents pages (457) sous forme de questions et de réponses est le récit de cette vie. C’est aussi beaucoup plus. Car, à travers les tribulations et les consolations de Michel-Marie, c’est un morceau de l’histoire de l’Eglise de France, de la crise de l’Eglise, et de la crise du monde moderne, qui se révèle, en vérité, c’est-à-dire, non pas dans les analyses, les discours et les statistiques, mais au travers de la destinée d’un prêtre. « Poètes, témoins de leur temps », disait une maison d’édition de ma jeunesse. Quelle joie de pouvoir dire, enfin, d’un auteur, « prêtre, témoin de son temps » ! C’est une observation courante que la lecture des homélies des prêtres, moine ou prédicateurs, de ce que nous appelons le Moyen-âge, nous dit beaucoup de choses sur l’état de leur siècle, les malheurs ou les bonheurs de leur temps, alors que, de notre temps nous n’entendons le plus souvent que généralités, abstractions, considérations morales de nature universelle… Kant est passé par là. Kant est encore très présent, même là où on ne l’attendrait pas. Le Père Michel-Marie est à l’opposé de Kant, tout chair et sang, nature et surnature, racine et grâce. « Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme », pour se révéler à lui, pour le prendre tout entier, sans aucune réserve, sans aucun retour en arrière, passe par des êtres de chair et de sang ; par des prêtres, le Père Goulet, le Père Perrin, par des religieux et religieuses ; par ses parents, par des paysages, par des villes, par Tosca, qui lui apprit, à Paris, le chant, par le Père Marie Dominique Philippe à qui il vient exposer ses troubles de conscience. Je cite – il s’agit de Tosca – : « un soir accompagnée, il vaudrait mieux dire, car l’image rendue serait plus juste, couronnée de ses grands élèves, elle est arrivée, surgissant à ma stupéfaction, dans un piano-bar où j’étais engagé, elle a écouté pendant plus d’une heure toute une série de chansons que j’interprétais. Soudainement, elle s’est levée, et ôtant de ses épaules un foulard rempli de parfums, par ma chemise ouverte, elle le glissa dans ma poitrine. J’étais ému. C’était Tosca. »

Je continue, presque à la même page, « quant à la messe, j’allais le dimanche à Saint-Philippe du Roule, ou à la paroisse de La Trinité où l’Eucharistie était dignement célébrée, et, en semaine, je me rendais aussi dans une petite chapelle du Boulevard des Ternes, où la messe de saint Pie V, avant qu’elle ne devienne à la mode, était dite en catimini. Nous sommes dans les années 1982-1987, monseigneur Lefebvre n’était pas encore excommunié. Là, je retrouvais, derrière le silence et les gestes sacrés, « la largeur, la hauteur et la profondeur », comme disait Saint Paul, de la présence de Dieu, dominant l’âme humaine, et, par voie de conséquence, comprenant tout chemin humain. Ce n’était pas le rite devenu « extraordinaire » que je recherchais, mais le contact qu’il établissait immanquablement entre l’âme douloureuse et le sacrifice du Christ ».

Je me suis éloigné du Père Marie Dominique Philippe, mais c’est le charme de ce livre, de partir sans cesse ailleurs et, en fait, au plus profond, par des voies qui ne sont pas les voies d’un discours de déduction logique, mais d’un raisonnement en étoiles.

Je reviens au Père Marie Dominique Philippe : « sans attendre, face à lui, ma question fut précise et rapidement prononcée, “Mon Père, je veux être prêtre, et cela depuis l’enfance. Cependant je poursuis une activité artistique à Paris, et me voilà sur le point d’être engagé comme chanteur, dans un très grand cabaret. Qu’en pensez-vous ? Cette proposition ne viendrait-elle pas du démon ?” Un temps d’arrêt sur fond d’intériorité, et c’est la réponse : “Elle vient peut-être de l’Esprit-Saint !”. J’étais sidéré par ce coup de canon ! Je ne savais plus que dire, seulement penser : D’où lui vient cette autorité qui le place au-dessus des idées reçues. Mais pour toute réponse, c’est un sourire qu’il m’envoie, plus jeune que son âge, auréolant ces trois phrases à venir : “Ne vous inquiétez pas ! Je vous aiderai. La Vierge Marie s’occupe de tout” ».

J’arrête là mes citations, données seulement pour vous inciter à lire et relire ce livre, qui est beaucoup plus qu’un livre. Il y a quatre jours, dans mon village, à Vivario, nous parlions, mon épouse et moi, du père Michel-Marie, à son grand frère, Guy Zanotti, qui était là. Avec un sourire si proche, il disait, en aidant son propos des gestes de la main, « vous savez, mon frère, il est branché directement au torrent de la foi (dans la montagne corse, nous savons ce que c’est que le débit d’un torrent). Il y a des fidèles chez qui la foi coule comme un petit robinet encrassé… chez lui… et un geste pour dire dans le silence, le diamètre du canal où s’engouffre le torrent ».

L’image dit ce qu’elle peut. Elle n’est quand même pas suffisante. Car dans le canal, le tuyau ou toute canalisation, l’impétuosité du torrent disparaît… canalisée. Or, ce qu’a gardé le père Michel-Marie, jaillissant au fond de lui, c’est cette impétuosité de la foi débordante. C’est par elle que les digues de la peur, de la vanité, du retour sur soi – du narcissisme, comme on dit aujourd’hui – sont pulvérisées.

La foi du Père Zanotti ressemble à l’eau qui jaillit des montagnes corses où il a grandi, somptueuse, déferlante, bouillonnante, irrésistible, en même temps que scintillante, transparente et rafraîchissante… allez vous baigner dans cette eau… vous en ressortirez plus fort, plus doux, plus serein, avec le désir de prier, de chanter, d’agir, de bénir et de rire.

• Père Michel-Marie Zanotti-Sorkine, Homme et prêtre – Tourments, lumière et confidences, Ed. Ad Solem, 457 p., 31 euros.

JACQUES TREMOLET DE VILLERS


Article extrait du n° 7393 de Présent
du Mercredi 20 juillet 2011

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