Le "mythe" du progrès et la mentalité contemporaine...

Le Forum Catholique

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origenius -  2011-07-17 21:26:00

Le "mythe" du progrès et la mentalité contemporaine...


L'idée de "progrès" semble si répandue de nos jours, qu'on pourrait croire que rien ni personne ne lui échappe, et qu'elle est comme l'émanation d'un véritable "inconscient collectif" de l'humanité moderne. Et comme cette idée a en fait tous les caractères d'une superstition, d'une conviction obscure, irrationnelle, et dont on serait en peine de déterminer l'origine historique (1), on peut penser qu'il en est bien ainsi, que cette "intuition", ou plutôt cette suggestion, est bien issue de "tréfonds" dont il reste à savoir s'ils sont bien ceux de la "conscience humaine".

On peut d'abord remarquer que s'il en était bien ainsi, cette idée de progrès, loin d'être une nouveauté propre à l'Occident, serait la chose la plus commune, et la plus "normale" à toute époque et en tout lieu, ce qui n'est pas : bien au contraire, c'est l'idée opposée qui est normale et universelle.

Si, selon les doctrines cycliques traditionnelles, un Age d'Or comparable à celui que connut l'humanité primitive, est à venir, ce n'est certes pas comme fruit d'un "progrès" positif ou d'une évolution quelconque, mais au contraire au terme d'une dégénérescence telle que la "fin du monde" devra précéder la création des cieux nouveaux et de la nouvelle terre.(2)

Il y aurait donc une véritable inversion à confondre avec quelque principe traditionnel que ce soit cette idée de "progrès", comme d'ailleurs à confondre le parodique "inconscient collectif" avec le "génie de l'espèce", nature et fin propre de l'homme véritable : simple remarque qui devrait suffire à faire comprendre quelle est la nature véritable de l'idée moderne de progrès, et de l'"inconscient collectif" lui-même.

Cette idée est proprement une inversion et cet "inconscient" n'est rien d'autre que la "face sombre" de l'humanité, d'où émanent au fur et à mesure d'une déchéance de plus en plus grande, des suggestions de plus en plus nocives, et d'autant plus enivrantes qu'elles sont en quelque sorte le reflet parodique des réalités dont l'homme moderne lui-même n'a pas perdu toute connaissance.

Cette hantise du progrès en fait d'une conscience, mais d'une conscience en mode inverse, de la chute adamique, conscience d'autant plus vive et d'autant plus sensible à la suggestion parodique que la chute elle même est plus rapide et plus accentuée...
Il y a là une sorte de "cercle vicieux", dont l'aspect inéluctable et désespérant est lui-même source d'une "fascination" redoutable à ceux qui, sans tomber dans le piège du "progrès", en viendront de leur côté à croire que cette "chute", purement "accidentelle", affecte l'humanité en elle-même, que le péché, est co-naturel à l'homme dont le destin, dès lors, ne peut être que la perdition ourdie par quelque mauvais démiurge.

C'est ainsi que les uns, les sectateurs aveugles du progrès, et les autres, qui voient dans la chute la fin naturelle de la créature, succombent également à la superstition de l'"inéluctable cours des choses", dans une égale ignorance de la nature de l'homme, et dans un égal et volontaire oubli de sa fin véritable. Car la nécessité ne réside pas dans les "choses", dans les "faits", qui n'ont rien en eux-mêmes gui puisse asservir la liberté de l'esprit, si ce n'est de l'esprit idolâtre, adorant ce qu'il a "créé".

Moins encore, le mal ne réside dans la Nature, dont "Dieu vit que cela était bon" (excepté le deuxième "jour", puisqu'il fait œuvre de séparation), ou même dans l'aspect matériel de celle-ci ; comme l'affirme le divin Denys : "aucun mal ne procède dans l'âme à partir de la matière". Et cela parce que cet esprit et cette matière irréductibles à une substance identique, n'ont de rapport logique. De ce rapport même, de plus, aucun mal ne procède ; bien au contraire, l'univers connaissable, le kosmos noètos, est une manifestation de l'Intelligible en Soi, c'est à dire de Dieu Même.(3)

On voit bien ici combien funeste est la fascination de la Chute, qu'elle soit positive ou négative : elle emmène à croire que cette chute, considérée comme fatale, participe de la Réalité, alors que cette chute n'est rien d'autre au contraire que l'oubli de cette même Réalité, dont la connaissance est pourtant la fin véritable de l'homme.

Une telle fascination est justement de ces prestiges qui, en prêtant au "monde" une réalité objective, bonne ou mauvaise, entraînent à l'oubli de la seule Réalité de l'Image et Ressemblance, et détournent vers ce terne miroir d'un "moi" toujours changeant un regard fait pour la contemplation immuable de la splendeur du Verbe.

Cette contemplation, encore qu'elle puisse s'appuyer sur les "signes" intelligibles manifestés dans le temps et l'espace, n'a pas pour objet ce qui est limité à l'illusoire prestige du "monde" : le fait que les prophéties "constatent" le déploiement du mensonge dans ce qui est en somme son domaine, n'a rien pour détourner de la contemplation, rien surtout qui puisse laisser croire que l'extension de l'oubli dans un monde de pure relation soit une "réalité à venir". Car l'oubli est une défectuosité, et toute l'existence d'un mal non substantiel réside dans la "forme" inintelligible que lui prête le regard idolâtre.

Il n'est pas si extraordinaire pourtant de voir un millénarisme hétérodoxe s'appuyer sur les prophéties authentiques, et c'est une banalité de dire que les hérésies n'ont rien de réel en propre, et qu'elles ne se maintiennent par ailleurs que grâce à une déviation des vertus naturelles du Croyant. C'est encore grâce à ces vertus que se répand l'idée de progrès, et que, par un paradoxe qui n'est qu'apparent, elles affectent d'abord ce qu'on appelait naguère le "sens religieux", sens que nous renonçons à définir, mais qui évoque assez bien les vertus dont nous voulons parler : l'amour et la crainte révérencielles, s'adressant à Dieu comme Immanent et comme Transcendant.

C'est par une inversion reconnaissable de ces vertus que l'on voit les uns, oublieux de la distance que la défectuosité du péché met en eux, tendre en tout domaine vers une "unité" chimérique : tout leur semble converger vers un "oméga" dont l'homme déchu, et le plus déchu, serait la voie.

Les autres, au contraire, incapables de voir dans cette défectuosité un accident qui n'affecte ni la véritable nature, ni la fin véritable de l'homme, sombrent dans un irrémédiable dualisme, et, selon qu'ils sont entraînés vers l'un ou l'autre pôle de leur folie, choisissent soit le suicide, soit quelque révolte dérisoire contre un démiurge de leur façon.

Mais tous participent également au "mythe" (4) de la Chute, à cette grande "parodie" dont l'avènement de l'Antéchrist, puis la séparation nouvelle de la lumière d'avec les ténèbres, doivent marquer la fin. De cette participation, nous avons délibérément souligné ici les deux aspects dont nous semblaient procéder bien d'autres erreurs, et de multiples "courants" qui bien qu'opposés en apparence, tendent au même but.

Ce n'est pas qu'il ne soit facile à chacun de reconnaître les "signes des temps", mais il est des vérités qu'il est du devoir de chacun de répéter sans cesse, à sa façon et selon le rang qu'il occupe ou la fonction qu'il exerce, quoi qu'on ait pu en penser ; la nôtre n'est pas de crier "malheur à toi, Jérusalem !". Cette Jérusalem est un néant en regard de la véritable Jérusalem, véritable patrie et demeure de l'Homme Noble ; et s'il est bon de considérer les signes des temps, c'est en ce qu'ils rappellent à notre faiblesse ce qu'est le temps même, ce en quoi nous lui sommes soumis, et ce en quoi nous lui sommes étrangers :

"L’Écriture appelle temps ce qui est sujet au devenir, à la destruction, ce qui est soumis à la corruption et au changement. C'est pourquoi nous qui sommes dans les limites du temps, la parole divine affirme pourtant que nous sommes appelés à participer perpétuellement à cette éternité qui exclut toute altération, et demeure dans la perfection de si Identité". (Saint Denys, Div. Nom)


Avec Jean-Claude (in memoriam..)

Cordialement

Origenius (Juin 1977)


NOTES :


(l) Cette idée, contrairement au paralogisme cartésien par exemple, ne semble avoir été forgée par personne, homme ou école philosophique, et ne s'est entourée d'un vocabulaire spécifique que par l'apport des "sciences de l'évolution" ; l'une
et l'autre idée, celle d'évolution et celle de progrès se confondent d'ailleurs tellement dans la mentalité moderne qu'il est bien difficile de déterminer ce qui appartient en propre à chacune.

Le mot de "progrès" en tout cas, dans son usage classique, est bien précisé ; on peut parler du progrès d'une armée en territoire ennemi, vers une position stratégique ; du progrès d'un étudiant dans la maitrise d'un art défini, etc. ..on pourra même parler en considérant que la vie spirituelle connaît des "états" bien particuliers, de progrès dans une voie de Réalisation.
Le mot de "progrès" tout court n'a aucun sens, à proprement parler. Mais certains auteurs, sortant de l'usage classique, utilisent ce mot dont l'"orientation" est supposée par le contexte, lui-même appauvri et univoque en référence à une "idéologie" ; c'est ainsi que Voltaire, qui nous dit quelque part que le "progrès de la raison est rapide dans nos cantons"...écrira ailleurs :
"Les disputes de religion qui agitèrent les esprits en Allemagne, dans le Nord, en France et en Angleterre, retardèrent les progrès, au lieu de les hâter"...

On en déduit ici aisément que le progrès de la raison est le "progrès" par excellence, subsidiairement que les protestants y sont plus sujets que d'autres. Tout cela, sans être trop classique est encore assez précis, et ne suggère quand même pas le pandémonium de notions infra-rationnelles que le mot évoque aujourd'hui.

Ces considérations de vocabulaire, dont on voudra bien nous excuser, ne sont peut-être pas tout à fait inutiles, et elles permettent des rapprochements significatifs : ainsi, dans le langage de l’École, progrès se dit du processus logique des causes, lequel ne peut être indéfini et doit s'arrêter à la cause première. Si quelque chose d'indéfinissable pouvait être l'antithèse de quoi que ce soit, on pourrait penser que ce principe aristotélicien non réfuté jusqu'à ce jour aurait trouvé la sienne dans l'idée qui nous occupe.

(2) Il n'est pas étonnant de voir ressurgir aujourd'hui certains aspects millénaristes du messianisme temporel dévié, propres aux milieux juifs quoique répugnant totalement à la mentalité juive traditionnelle. Ce qui est plus curieux à plus d'un titre, c'est que l'on voit s'appuyer sur de telles déviations les fables les plus extravagantes du "judéo-christianisme" répandues dans un clergé qui laisserait trop croire que le nouvel Israël n'est guère plus fidèle que l'ancien.

On croirait même, dans certains cas, que certains font tous leurs efforts pour créer une atmosphère "taxilienne" de Judéo-maçonnisme, efforts malheureusement couronnés de succès. Il est quand même désolant de voir que, malgré les avertissements et malgré d'amères leçons, bien des catholiques se montrent bien disposés à avaler deux fois les mêmes couleuvres.
Il n'y a décidément rien de changé depuis les beaux jours de la R.I.S.S, et si certaines collusions semblent se survivre, ce qui est encore plus vivace, c'est l'inépuisable crédulité des uns et des autres.

(3) Rien n'est plus amusant que de lire les auteurs modernes stupéfaits de voir les musulmans, malgré leur "fanatisme" bien connu, recevoir de très bonne grâce l'héritage du "naturalisme" grec, ou du moins ce que ces auteurs croient tel !

Ne pouvant concevoir que les sciences naturelles soient autre chose que profanes, et obnubilés par un "miracle grec" dont il serait temps de voir qu'il est bien peu de choses, ils entrent dans les plus divertissantes considérations en constatant que ces mêmes musulmans ont développé ces sciences, utiles à la foi comme au bonheur terrestre, d'une façon admirable. Il leur suffirait de voir que ce fameux "naturalisme" matérialiste est, où qu'il se trouve, une pure et simple anomalie, ce qui leur éviterait le ridicule de croire que toute l'histoire de la Grèce tient en quelques dizaines d'années, ou que les innombrables chimistes, cosmographes, naturalistes et astronomes musulmans dont la chronique a gardé le souvenir, étaient autant de "libres penseurs", abominés du croyant et maudits par les ulémas.

(4) Nous voulons entendre cette participation au sens établi par Mircea Eliade ; disons en passant qu'on peut regretter que cet auteur, dont les intuitions sont si souvent remarquables, n'ait pas tiré meilleur parti de celles-ci, et se soit maintenu, malgré lui peut-être, dans la déplorable obédience "jungienne".



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