notez que c'est la grosse presse qui en vient à (se) poser la question : on progresse
Faut-il s’agenouiller pour prier ? Le débat qui anime les catholiques
De plus en plus de fidèles catholiques adoptent cette posture pour se recueillir. Un marqueur identitaire ? Pas si simple.
par Jérôme Cordelier
Rédacteur en chef
Publié le 08/01/2026 à 09h30
Ces catholiques intermittents ont été pour le moins surpris, lors de la messe de Noël dans une grande église parisienne, de voir figurer sur la feuille de célébration une invitation à s’agenouiller à plusieurs moments de la cérémonie. « On ne l’a pas pris comme une injonction, mais on a trouvé cela bizarre, disent-ils. C’est une pratique qui nous semblait désuète… »
Désuète ? Pas tant que cela. Bien au contraire même, elle est aujourd’hui de plus en plus courante. « Oui, c’est une pratique qui se répand, observe l’anthropologue Alfonsina Bellio, directrice d’études à l’École pratique des hautes études (EPHE) et à la tête du Groupe Sociétés, Religions, Laïcités du CNRS. Les chrétiens adoptent trois positions durant les offices. Ils sont assis pour l’écoute de la parole, debout pour les louanges, la joie de louer Dieu, et à genoux pour marquer un moment d’adoration, en particulier au moment le plus sacré de la célébration, celui de la consécration juste avant la communion, quand l’hostie devient le corps du Christ. »
Le pape Léon XIV en prière le 6 janvier devant la grande porte de la basilique Saint-Pierre de Rome pour la clôture de l'année sainte. © (ALBERTO PIZZOLI/ALBERTO PIZZOLI/AFP)
Vatican II avait remis les catholiques debout, seraient-ils en train de s’agenouiller ? Signe de recueillement dans le respect du sacré, cette posture marquerait-elle aussi une volonté de revenir à des pratiques liturgiques antérieures à la réforme conciliaire ? En clair, la génuflexion, un marqueur identitaire au même titre que la messe en latin ?
« On peut y voir, en effet, une forme de réflexe identitaire, constate Alfonsina Bellio. C’est une pratique que suivent de plus en plus de jeunes dans des paroisses qui adoptent le rite tridentin ante Vatican II, à savoir le culte en latin. Mais elle se développe aussi dans des paroisses plus ouvertes. D’après mes observations et les témoignages que j’ai pu récolter, la génuflexion est aussi considérée par ceux qui la pratiquent pour la paix, l’harmonie qu’elle procure, un moment où l’on se met en connexion avec Dieu. Elle n’est pas vécue comme une imposition liturgique mais comme un acte assumé, un recueillement spirituel, une méditation. La diffusion “massive” de cette pratique n’est pas cantonnée à un cadre identitaire. Le phénomène s’inscrit dans une quête plus large vers une spiritualité qui favorise un dialogue direct avec Dieu, et dont témoigne notamment, par exemple, le succès du documentaire Sacré-Cœur. »
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Entre fidèles debout et à genoux, les paroisses sont-elles en train de se transformer en assemblées « à deux vitesses » ? « Il y a tout un débat sur l’agenouillement qui dure depuis Vatican II, explique le religieux dominicain Sylvain Detoc, théologien (il vient de publier Au bon plaisir de Dieu, éditions du Cerf). C’est une vieille tension qui existe. Chacun doit pouvoir faire ce qu’il veut. La position traditionnelle de la prière chrétienne est d’être debout. C’est la coutume de l’Église depuis l’antiquité chrétienne. Un canon du concile de Nicée (325) demande aux fidèles de ne pas s’agenouiller les dimanches du temps après Pâques en signe de respect pour la résurrection du Christ, terme qui en grec signifie être debout. Il y a une cohérence à prier debout, ce n’est pas indigne. Dans plusieurs ordres monastiques, on ne s’agenouille pas, la posture pour adorer est l’inclination profonde. »
Une règle de base ? « Pas forcément, poursuit le frère Sylvain Detoc. Dans plusieurs passages de la Bible, les fidèles s’agenouillent, voire se prosternent. Les coutumes évoluent dans le temps et dans l’espace. Et ce n’est pas grave. Les tensions sont inhérentes au fonctionnement chrétien. Comme le professait Saint Irénée de Lyon, au IIe siècle : puisque nous avons la même foi, ce n’est pas un drame si l’on suit des coutumes différentes. Chaque conférence épiscopale module les normes liturgiques qu’elle reçoit de Rome en fonction des usages locaux. Dans des centaines de pays, s’agenouiller à la messe est une pratique normale. Chez nous, beaucoup pensent que Vatican II a voulu mettre tout le monde debout, mais rien n’est imposé. Il m’est arrivé de voir un curé demander à l’assistance à ne pas s’agenouiller, en invoquant le canon de Nicée, et une autre fois, un célébrant exiger que les fidèles ne restent pas debout, dans les deux cas, ce fut un tollé ! Soyons pragmatiques et composons avec les histoires de chacun. Le bon sens pastoral est d’éveiller le désir de prier ensemble. » Debout, assis, à genoux… mais côte à côte.
https://www.lepoint.fr/postillon/faut-il-sagenouiller-pour-prier-SGR5FQ5G2NHB5H7CGSIEE2XJ5U/