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« Vatican II a vidé les églises » : six idées reçues sur le concile
Le 8 décembre 1965, le concile Vatican II s'achevait. 60 ans après, « La Vie » revient sur les idées reçues à propos des décisions prises par les pères conciliaires : églises désertées ? Laxisme liturgique ? Relativisme religieux ? Soumission à la modernité ? Ce n’est pas aussi simple…
Par Sixtine Chartier
Publié le 06/10/2022 à 08h48, mis à jour le 08/12/2025
[N.B. Cet article a été initialement publié en octobre 2022 pour le soixantième anniversaire de l'ouverture du concile]
Événement majeur, le concile Vatican II est vite devenu un point de référence pour analyser les transformations du catholicisme contemporain. Quels ont été ses effets réels ?
Entre la lettre des textes conciliaires et leur réception sur le terrain, La Vie a tenté de séparer le vrai du faux – une façon de sortir de la légende, noire ou dorée, pour rétablir la vérité historique, 60 ans après l’ouverture de ce qui a été appelé à l’époque « le concile de l‘ère spatiale ».
1. Des églises vidées
L’idée traîne dans les esprits depuis longtemps. Sulfureuse pour la majorité des catholiques, elle est surtout formulée par les traditionalistes : le Concile a vidé les églises. Parmi ses artisans, on s’est longtemps contenté de rejeter l’idée en bloc, sans prendre le temps de l’analyse.
En 2018, l’historien Guillaume Cuchet jette un pavé dans la mare en s’emparant de la question. Dans Comment notre monde a cessé d’être chrétien. Anatomie d’un effondrement (Seuil), il postule à partir des enquêtes statistiques du chanoine et sociologue Fernand Boulard (sur la période 1945-1965) qu’un « krach » religieux (illustré surtout par la chute brutale de la pratique religieuse) s’est produit à la moitié des années 1960, « à la faveur de Vatican II ». Juste avant mai 1968 et l’encyclique Humanæ vitæ, condamnant l’usage de la pilule contraceptive, qui ont amplifié la vague.
Sans être la cause de la crise, le Concile en serait le déclencheur – une distinction subtile empruntée aux économistes. « Le Concile était censé moderniser l’Église pour la mettre en phase avec le “monde moderne” et la relancer pastoralement, explique Guillaume Cuchet à La Vie. Le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’a pas touché les bénéfices de l’opération quantitativement. » Le qualitatif, toujours présumé, est plus difficile à appréhender pour l’historien.
Cette « ironie de l’histoire » a été perçue assez tôt, y compris au Vatican, comme le révèle cette phrase de Paul VI en 1972, citée par Andrea Riccardi dans L’Église brûle. Crise et avenir du christianisme (Cerf) : « On croyait que, après le Concile, il y aurait une journée ensoleillée dans l’histoire de l’Église. Il est venu à la place une journée de nuages, de tempête, de ténèbres, de recherche et d’incertitude. »
Coïncidence malheureuse ou conséquence directe de Vatican II ? Difficile à dire. « Les polémiques vont bon train dans l’Église pour essayer de comprendre ce qui a dysfonctionné, indique Guillaume Cuchet. Est-ce qu’on n’aurait pas dû moderniser ? Est-ce qu’on l’a mal fait ? trop ? pas assez ? Pour dire les choses rapidement, la crise est venue de la coïncidence (impossible à anticiper) entre une réforme religieuse profonde (le Concile et ses modalités d’application françaises) et une mutation sociale qui ne l’était pas moins (exode rural, société de consommation, télévision, évolutions de la condition féminine, hausse du niveau scolaire, etc.), qui a commencé à produire tous ses effets culturels au même moment – Mai 68 est venu dans la foulée). »
À grands traits, l’historien penche plutôt pour « la sortie de la pratique obligatoire sous peine de péché mortel, si prégnante dans l’ancien catholicisme » comme un « événement majeur qui a desserré tout le système d’un coup » et donc ouvert la voie à une chute de la pratique, plutôt que pour une prétendue déstabilisation des fidèles due à la réforme liturgique, à haut risque, certes, mais « plutôt bien accueillie ».
Il faut aussi mesurer le tournant qu’a représenté la Seconde Guerre mondiale dans la société, estime l’historienne Agnès Desmazières, qui travaille au Centre Sèvres sur la discipline du clergé au XXe siècle. « En particulier en France, la Résistance a fait se côtoyer croyants et non-croyants dans certains milieux intellectuels et elle a posé la question de la conscience, analyse-t-elle. Ces changements sociaux importants touchent aussi les prêtres et les religieux, provoquant dans leurs rangs des départs importants qui alarment les autorités ecclésiales dès avant Vatican II. » Des germes d’un changement social profond qui produira ses effets dans l’immédiat après-Concile.
2. Tout est permis en liturgie
La réforme liturgique est l’un des signes les plus spectaculaires des changements opérés par Vatican II dans l’Église catholique, au point qu’on en a parfois fait l’alpha et l’omega du Concile. On la résume souvent à ses deux traductions les plus visibles : l’abandon du latin au profit des langues vernaculaires et le retournement du prêtre.
En réalité, ces deux éléments sont la partie émergée de l’iceberg d’une réforme qui voulait donner davantage de place au « peuple ». Son maître mot ? La « participation active » des fidèles afin qu’ils « n’assistent pas à ce mystère de la foi comme des spectateurs étrangers et muets ».
Si on s’en tient à la lettre du Concile, la Constitution sur la sainte liturgie – premier texte promulgué par les pères conciliaires en 1963 – est en fait plus mesurée que ce qu’on imagine au regard de la créativité qui s’est exprimée dans certaines paroisses françaises. « En réalité, ce texte était un compromis, qui maintenait la langue latine, mais la réforme, inaugurée déjà pendant Vatican II, a incité à aller plus loin dans l’usage de la langue du pays par souci pastoral », indique Agnès Desmazières.
On aurait tort d’imaginer que le principe fut appliqué sur le mode de la révolution copernicienne ; certains changements s’étaient opérés auparavant. « La réforme liturgique est lancée dès les années 1950, indique David Gilbert, prêtre de la communauté Saint-Martin et professeur d’histoire à l’Institut catholique de Paris. Dans certaines paroisses, la messe était déjà célébrée en français, face au peuple. Cela peut expliquer pourquoi ce fut l’un des premiers textes votés : les idées des pères conciliaires étaient déjà assez claires. »
Néanmoins, la période de latence entre les décisions du Concile, vite traduites sous forme de fascicules provisoires (dès 1964), et la publication officielle du nouveau missel sous sa forme solennelle (1974) est chaotique. « C’est une course contre la montre pour éviter une trop grande créativité ou une application anarchique de la réforme », affirme l’historien Florian Michel, spécialiste de cette question. En vain : des recueils non officiels de prières eucharistiques circulent et favorisent cette fameuse « créativité » que d’aucuns condamnent comme des « excès ». Un mouvement dont il est néanmoins difficile de mesurer l’ampleur réelle.
3. Une ère de relativisme religieux
La reconnaissance du principe de la liberté religieuse par la déclaration Dignitatis humanæ, à la fin du Concile, est l’une des grandes évolutions doctrinales permises par Vatican II. Renouveau dans la continuité, elle est présentée par les pères conciliaires comme un « développement de la doctrine des souverains pontifes les plus récents » : « En matière religieuse nul (n’est) forcé d’agir contre sa conscience ni empêché d’agir, dans de justes limites, selon sa conscience. »
Cela tombe sous le sens aujourd’hui, mais la rupture est importante : elle semble mettre sur le même plan le croyant et l’incroyant, et, schématiquement, dans l’esprit des anciens, la vérité et l’erreur. « Relativisme ! », clament les catholiques intégristes sous la bannière de Marcel Lefebvre. En réalité, c’est d’abord le sort des Églises persécutées sous régime communiste – cette « Église du silence » à laquelle La Vie consacre sa deuxième une sur le concile en 1962 – qui préoccupe les pères conciliaires, particulièrement Paul VI.
D’autre part, « avec Gaudium et Spes (le texte « sur l’Église dans le monde de ce temps », ndlr), le texte consacre un nouveau rapport à la personne, en dialogue avec le monde, indique Agnès Desmazières. Dans un contexte de déculturation du christianisme déjà amorcée, l’Église acte sa découverte de la dignité de l’incroyant, qui n’est plus forcément celui qui a choisi de ne pas croire, mais quelqu’un qui n’a pas reçu une éducation chrétienne. »
En ce sens, il serait faux de dire que Vatican II a abandonné l’idée d’une évangélisation. Au contraire, les discussions à Rome et dans la presse révèlent le souci d’une « Église missionnaire » tournée vers tous les humains, sans faire de distinction entre eux selon leur niveau de croyance – c’était du moins l’intention.
Dans les faits, la greffe avec le monde n’a vraiment pas pris. « La liberté religieuse existait déjà en France depuis le XIXe siècle, propose Guillaume Cuchet. Le fait que le Concile se rallie plus ou moins à la conception qu’en avaient les “modernes” était un événement dans la doctrine, mais pas dans la réalité. Tout se passe comme si, pour produire un effet proportionné à son importance théorique, le texte s’était appliqué là où on ne l’attendait pas, non pas ad extra, dans les rapports avec l’État, mais ad intra, dans les rapports du croyant avec ses devoirs religieux et les dogmes de la foi. On s’est senti soudainement plus ou moins autorisé à faire le tri, à se “bricoler” une religion personnelle… »
4. L’abandon des fins dernières
Le concile a-t-il « vidé l’enfer » ? « Vatican II ne parle guère de l’enfer ni, d’une manière générale, des fins dernières (mort, jugement particulier, enfer, paradis), indique Guillaume Cuchet. Ce silence, qui vient de loin, s’impose avec le Concile. Les évêques français le constatent dans leur réponse de 1966 à la lettre du cardinal Alfredo Ottaviani (secrétaire de l’ex-Saint-Office) sur les “erreurs” répandues dans l’Église depuis le Concile. C’est une rupture majeure dans les contenus prêchés et vécus de la foi, mais cette prédication des fins dernières s’est évanouie probablement parce qu’elle est déjà sérieusement minée de l’intérieur avant qu’on lui donne le coup de grâce. »
« Vatican II fait passer l’Église d’une optique de salut individuel à une dimension plus collective, estime quant à elle Agnès Desmazières. En somme, le salut ne se construit pas seulement en allant à la messe, mais en exerçant la charité. »
5. L’Église modernisée
Plus que celui de « modernisation », c’est le concept d'« aggiornamento » qui a été employé par le pape Jean XXIII pour qualifier le but du Concile, lors d’un discours qui a surpris tout le monde, le 25 janvier 1959. « Il avait l’avantage d’éviter de parler de “réforme “, qui rappelait Luther ou de “modernisation”, qui sonnait de façon trop séculière », suggère Guillaume Cuchet. On voit aussi beaucoup circuler les termes de « développement » et de « ressourcement », dans la perspective de la continuité avec les origines, chère au catholicisme.
Mais résumer le Concile à une vaste entreprise de réconciliation de l’Église avec la modernité serait caricatural. « En fait, l’Église passe son temps, déjà au XIXe siècle, à passer des compromis avec une modernité qu’elle n’a pas, en toute hypothèse, vocation à bénir systématiquement, non plus qu’à vomir, du reste », nuance Guillaume Cuchet, qui appelle à « étudier le problème dossier par dossier ».
« Au XIXe siècle, explique-t-il, elle bénit le progrès technologique dans l’ensemble, mais elle peine à s’accommoder du principe de la liberté de conscience, mais pas forcément de sa réalité. » L’historien reconnaît néanmoins que « Vatican II correspond bien à un moment, rare dans l’histoire de l’Église, où celle-ci a tâché de penser de façon globale sa modernisation, et elle l’a fait dans un esprit d’ouverture qui contrastait avec son attitude antérieure ».
6. La place des laïcs revalorisée
Vatican II consacre deux grands textes aux laïcs, c’est-à-dire à ceux qui ne sont pas prêtres ou, par extension, religieux : Apostolicam actuositatem, sur l’apostolat des laïcs, qui encourage la création de conseils pastoraux dans les paroisses et les diocèses, et Gaudium et Spes. Ce dernier est l’un des textes les plus représentatifs du fameux « esprit du Concile » qui inaugure un nouveau rapport de l’Église au monde.
« C’est le texte auquel les laïcs ont le plus participé, indique Agnès Desmazières, car il devait exprimer le langage du monde. Une grande première dans l’histoire des conciles. » D’autre part, la création du diaconat permanent, ouvert aux laïcs de sexe masculin, a eu des effets contrastés. « Alors qu’on le destinait surtout aux pays de mission, en manque de prêtres, il a été peu utilisé dans ce cas de figure et survalorisé en Europe, avec une tendance à cléricaliser des hommes mariés », constate l’historienne.
Quant à la question des femmes, elle est posée au Concile. « Des femmes laïques ont été nommées auditrices au Concile et ont eu un rôle considérable dans la rédaction des textes, confie Agnès Desmazières. Leur contribution a malheureusement décliné après le synode des évêques de 1971, au profit des religieuses. »
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