Du silence cistercien au rite tridentin : ce que révèle la reprise de l’abbaye de Bellefontaine
La reprise de l’abbaye cistercienne de Bellefontaine par les bénédictins du Barroux illustre une mutation profonde du paysage monastique français, entre raréfaction des vocations et attrait renouvelé pour la liturgie traditionnelle. Les pères abbés de ces deux communautés dévoilent les coulisses d’une transition faite en douceur.
Les moines du Barroux sont actuellement plus de 60 à vivre dans leur abbaye du Vaucluse. Douze s'installeront à Bellefontaine au printemps 2026.
L’annonce, le 13 octobre, de la reprise prochaine de l’abbaye de Bellefontaine (Maine-et-Loire) par les moines du Barroux a pu sonner comme une surprise aux oreilles de nombreux catholiques. Comment cette communauté, solidement implantée dans les collines provençales du Vaucluse, en est-elle venue à vouloir essaimer dans l’Anjou ?
« Nous avions depuis longtemps un projet de fondation », explique à Famille Chrétienne Dom Louis-Marie, Père Abbé de l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux.
« Même si nous avions poussé un peu les murs et rajouté deux bancs dans la salle du chapitre, notre abbaye conçue pour 40 moines commençait à devenir vraiment trop petite pour les 62 frères que nous sommes actuellement. Et lorsque nous avons appris la situation de Bellefontaine, nous nous sommes dit que c’était un appel du Seigneur », poursuit le bénédictin.
Dans un climat souvent tendu, en France, autour de la célébration de la messe selon l’ancien missel, cette reprise ne manque pas d’étonner. Pourquoi les moines trappistes de Bellefontaine ont-ils accepté de céder leur monastère aux moines bénédictins connus pour leur attachement au rite traditionnel ?
Lovée sur les contreforts du mont Ventoux, à mi-chemin entre Vaison-la-Romaine et Carpentras, la communauté du Barroux a été fondée en 1970 par le moine Dom Gérard Calvet, qui souhaitait vivre selon la règle de saint Benoît dans la fidélité au rite tridentin. En 1988, elle quitta la Fraternité Saint-Pie X pour rejoindre le giron romain.
« C’est une communauté monastique en communion avec Rome », insiste le Père Samuel, supérieur de la communauté de l’abbaye de Bellefontaine. Les moines trappistes n'ont pas jugé ce grand écart des sensibilités être un obstacle à la reprise.
« Nous avons voté en communauté, confie le Père Samuel. Certains frères étaient un peu plus réticents mais tout de même la grande majorité était favorable. Un frère m’a même dit : “C’est une consolation de voir que la vie monastique va perdurer malgré notre départ.” L’essentiel est que cette histoire millénaire se perpétue, et que ce lieu de haute spiritualité, sans doute le plus ancien de tout l’Anjou, puisse continuer à rayonner et à témoigner de l’Évangile. »
« Cette décision nous a un peu étonnés »
Les treize religieux de Bellefontaine n’ont pas été les seuls à donner leur accord à cette implantation du Barroux dans les Mauges. Le supérieur des trappistes cisterciens de l’abbaye de Soligny a également donné un avis positif, tout comme Mgr Emmanuel Delmas, l’évêque d’Angers, pour qui « il fallait accueillir cette arrivée avec confiance », confie le Père Samuel.
« Il est vrai que cette décision nous a un peu étonnés, concède Dom Louis-Marie. Il y a vingt ans, lorsque nous avons fondé Sainte-Marie-de-la-Garde dans le diocèse d’Agen, nous avions sollicité une quarantaine de diocèses susceptibles de pouvoir nous recevoir, en vain », se souvient-il.
Force est de constater que le contexte ecclésial a changé depuis, en France.
« Il fut un temps où l’on nous voyait d’abord comme “tradis”, puis comme moines et enfin comme catholiques. Nous remarquons aujourd’hui que ces considérations se sont inversées. Les gens se sont rendu compte que nous étions catholiques tout simplement », poursuit le Père Abbé du Barroux.
« Mais surtout, je pense qu’il y a vingt-cinq ans, les communautés religieuses n’anticipaient pas du tout d’éventuelles fermetures » malgré la raréfaction des vocations. « Elles se trouvent désormais devant une réalité. Elles préfèrent, autant que possible, qu’une autre communauté religieuse puisse préserver cette vie monastique dans leur région. »
Une attirance vers le rite extraordinaire
Ce changement ne passera pas inaperçu dans la région.
« C’est certain que cela va changer à Bellefontaine, concède le Père Samuel. Ce ne sera peut-être pas les mêmes personnes qui vont fréquenter l’abbaye, mais on voit bien qu’il existe une attirance vers le rite extraordinaire, qui a été encouragé par les papes Jean-Paul II et Benoît XVI. »
Pour le supérieur de Bellefontaine, cette arrivée des moines du Barroux répond aussi à une demande de plus en plus grande.
« On voit des jeunes qui fréquentent autant la messe ordinaire que le rite extraordinaire, sans que cela ne leur pose problème. Je me demande si, dans ce monde très désacralisé, très sécularisé, il n’y a pas une aspiration à quelque chose de plus sacré. Que des communautés qui gardent ce rite ancien puissent aider davantage certaines personnes à prier, pourquoi pas ! Il ne faut pas s’enfermer dans une idéologie. Plusieurs manières de prier existent. »
Les moines du Barroux devraient prendre possession des lieux à partir du printemps prochain ou à l’été 2026 au plus tard. Les cisterciens leur céderont une abbaye de 120 hectares.
« Le Père Raphaël sera le prieur de cette communauté de douze moines dont les âges vont de 75 à 22 ans », détaille le Père Abbé du Barroux.
« Il sera secondé par le Père Roger, en tant que sous-prieur. Nous avons voulu une communauté homogène composée de cinq pères, quatre frères et trois jeunes dont deux en formation et un dernier en noviciat. »
Fidèle à la volonté de leur fondateur Dom Gérard, l’apostolat de cette fondation du Barroux sera plus limité que celui de la maison mère.
« Comme pour notre première fondation dans le diocèse d’Agen, ce seront uniquement des confessions, de l’accompagnement spirituel et des accueils de retraitants », annonce Dom Louis-Marie.
Les cisterciens trappistes quitteront, eux, définitivement l’abbaye de Bellefontaine le 13 novembre, jour de la Toussaint monastique, après y avoir perpétué la vie monastique depuis 1816.