Cher Frédéric,
Lorsque, dans les affaires civiles, un jugement sans appel est rendu, que reste-t-il aux parties ? Une seule chose. Sous peine de révolte et de toutes les conséquences de la révolte, elles doivent s’exécuter. Il en est de même dans les questions de doctrine. Lorsqu’une autorité infaillible a décidé un fait en litige, il reste une seule chose. Sous peine d’une révolte bien plus grave, et de toutes les conséquences de cette révolte, il faut prendre pour règle de conduite l’arrêt du tribunal suprême.
Un procès était engagé entre nous et les premiers chrétiens. Il s’agissait de savoir qui avait tort ou raison : des premiers chrétiens qui faisaient le signe de la croix, qui le faisaient très souvent, qui le faisaient bien ; ou des chrétiens modernes, qui ne font plus le signe de la croix, qui le font rarement, qui le font mal.
La cause a été soigneusement examinée ; les débats ont été publics, les plaidoyers entendus. Constituée en tribunal souverain, l’élite de l’humanité, ayant pour assesseurs : la foi, la raison, l’expérience, les peuples, même païens, a prononcé en faveur des chrétiens de la primitive Église. Que nous reste-t-il ? Il nous reste à renouer la glorieuse chaîne de nos antiques traditions, si malheureusement rompue, et à faire résolument le signe de la croix, à le faire souvent et à le bien faire.
Faire résolument, ostensiblement le signe de la croix. Et pourquoi ne le ferions-nous pas ainsi ? Pourquoi rougirions-nous de le faire ? Remarque bien, mon cher ami, que faire ou ne pas faire le signe de la croix, n’est pas une chose facultative. Qui le fait s’honore, qui ne le fait pas se déshonore.
En faisant le signe de la croix, nous avons derrière nous, autour de nous, avec nous, tous les grands hommes et tous les grands siècles de l’Orient et de l’Occident, toute l’immortelle nation catholique, l’élite de l’humanité. En ne le faisant pas, nous avons derrière nous, autour de nous, avec nous, les petits hérétiques, les petits mécréants, les petits ignorants, les petites et les grosses bêtes.
En faisant le signe de la croix, nous nous couvrons, nous et les créatures, d’une armure invincible. En ne le faisant pas, nous nous désarmons et nous nous exposons, nous et les créatures, aux plus graves périls.
L’homme et le monde vivent nécessairement sous l’in4uence de l’Esprit du bien, ou sous l’influence de l’Esprit du mal. Maître de l’homme et des créatures, l’Esprit du mal leur fait sentir ses malignes influences : le corps et l’âme, l’esprit et la matière en sont viciés. Sur cette vérité fondamentale a vécu le genre humain.
Aussi, depuis dix-huit siècles surtout, les chefs de l’éternel combat n’ont qu’une voix, pour nous crier de nous couvrir, nous et les créatures, du signe de la croix : bouclier impénétrable aux flèches enflammées de l’ennemi : Scutum in quo ignitæ diaboli extinguuntur sagittæ. Et, soldats infidèles à la consigne, nous jetterions volontairement notre armure ! Et, la poitrine nue, nous resterions stupidement exposés aux coups mortels de l’armée ennemie ! Tout cela pour ne pas déplaire aux autres : et quels autres ?
Mais ils disent : Le monde actuel ne fait plus le signe de la croix, et il ne s’en porte pas plus mal. Est-ce bien sûr ? Quelle est aujourd’hui la santé publique de l’homme et de la nature ? Chaque jour, n’entends-tu pas répéter en Allemagne, comme en France, comme partout : Il n’y a plus de santé ? Ce mot, devenu populaire, n’est-il qu’un mot ?
… Au jugement de l’Église et de tous les siècles chrétiens, l’acte extérieur, le trait d’union le plus universel et le plus ordinaire qui met l’homme et les créatures en contact avec la Vie, c’est le signe de la croix. Or, vous vous en moquez : vous ne le faites pas : vous ne voulez plus le faire.
En ce qui vous concerne, vous le remplacez, ainsi que la prière et les pèlerinages d’autrefois, par les bains de mer, par les eaux tièdes, chaudes, froides, sulfureuses, ferrugineuses, de Vichy, de Suisse, d’Allemagne, des Pyrénées.
Pour les créatures, par l’engrais artificiel, par l’échenillage, par le drainage, par le soufrage. Très bien ; seulement il fallait faire l’un et ne pas omettre l’autre : Hæc oportuit facere et illa non omittere.
Ainsi, contempteur de la sagesse divine et de la sagesse humaine, le monde actuel croit qu’on peut violer impunément une loi, religieusement observée depuis le christianisme, et respectée même des païens qui l’avaient formulée par cette maxime célèbre : Il faut prier pour jouir de la santé physique et morale : Orandum est ut sit mens sana in corpore sano. Ne nous plaignons pas ; nous avons ce qui est, et ce qui doit être.
Quand la santé physique de l’homme et de la nature, veufs du signe de la croix, serait aussi florissante qu’on le prétend, resterait la santé morale, bien plus importante que la première. Or quel est l’état sanitaire des âmes dans le monde actuel ? La réponse me conduirait trop loin.
Je te rappelle seulement que l’homme moral, comme l’homme physique, est dans l’alternative inévitable de vivre sous l’influence salutaire du bon Esprit, ou sous l’in4uence malfaisante du mauvais Esprit. Le signe de la croix nous place sous la première, l’absence du signe de la croix nous abandonne à la seconde. Tel est encore l’enseignement de l’Église, confirmé par la pratique des siècles chrétiens.
Cette expérience de dix-huit cents ans n’est rien pour vous. Vous ne voulez plus du signe libérateur. Vous n’y avez plus de foi. Vous n’en marquez plus ni votre front, ni vos lèvres, ni votre cœur, ni vos aliments. Eh bien : le démon y marquera le sien. Sur tous ces fronts, sur toutes ces lèvres, sur tous ces cœurs, sur tous ces aliments, on verra, sans avoir besoin de microscope, le signe de la bête.
…
Regarde autour de toi, mon cher ami ; cherche les fronts, les lèvres, les cœurs, les tables, où se conservent la sainteté, la dignité, la sobriété de l’homme et du chrétien ; les vies mortifiées et pures ; les vies fortes contre les tentations; les vies dévouées à la charité et à la vertu ; les vies qui peuvent sans rougir se révéler aux amis et aux ennemis : tu ne les trouveras que sous la protection du signe de la croix.
Ce que je te dis aujourd’hui, accepte-le comme un fait d’expérience. Demain je t’en donnerai les raisons et les preuves.
Faire le signe de la croix souvent est la deuxième conséquence pratique du jugement rendu. Et pourquoi ne le ferions-nous pas ? Pourquoi chacun, en ce qui le concerne, ne reviendrait-il pas à la pratique de nos pères ? Ils ne se croyaient pas en sûreté, même un instant, même dans les actions les plus ordinaires de la vie, s’ils n’étaient protégés par le signe salutaire.
Sommes-nous plus forts qu’eux ? Nos tentations sont-elles moins nombreuses ou moins vives, nos dangers moins pressants, nos obligations moins grandes ? Chaque fois que nos pères sortaient de leurs demeures, leurs yeux étaient offensés par la vue de statues, de peintures, d’objets obscènes, d’usages et de fêtes, où l’Esprit du mal éclatait de toutes parts.
Quels discours, quelles conversations, quels chants frappaient leurs chastes oreilles ? Sous toutes les formes les plus séduisantes, le sensualisme et le naturalisme des idées et des mœurs, publiques et privées, étaient une conspiration permanente contre le surnaturalisme de leur vie, contre leur esprit de mortification, de simplicité, de pauvreté, de détachement.
Puis, ils avaient à défendre leur foi contre les sarcasmes, les mépris et les sophismes de la plèbe et de la philosophie païenne. Ils avaient à en répondre devant les juges et à la certi3er dans les amphithéâtres. Pour se sauver de tant de périls, quel était leur secret ? Le signe de la croix, toujours le signe de la croix.
Et nous, catholiques du dix-neuvième siècle, quelle est notre condition ? Tout ou presque tout ce qui nous entoure, n’est-il pas redevenu païen ? Où trouver un mot d’Évangile dans la plupart des hommes et des choses ? Comme celles d’autrefois, les villes de l’Europe actuelle ne sont-elles pas inondées de statues, de tableaux, de gravures, d’objets capables d’allumer, dans les âmes les plus froides, les feux impurs de la concupiscence ?
Dans les rues, dans les salons, dans les lectures quotidiennes, de quoi sont frappées nos oreilles ? Pour être complètement païen dans son luxe de table, d’ameublement, de logement, de vêtement et de jouissances, que manque-t-il au monde actuel ? L’esclavage et la richesse. Les instincts sont les mêmes qu’au temps des Césars !
Un pareil spectacle n’est-il pas un piège continuel ? Malheur à qui ne le verrait pas ! Malheur surtout à qui ne veillerait pas, nuit et jour, sur son cœur et sur ses sens ! S’il est difficile de défendre nos mœurs, quelle guerre nous avons à soutenir pour sauvegarder notre foi !
Ne vivons-nous pas à une époque où les idées fausses, les mensonges, les sophismes circulent dans la société, nombreux comme les atomes de l’air ? Partout sont les amphithéâtres où nous devons combattre pour l’Église, pour nos croyances, pour nos traditions, pour nos usages, pour le surnaturalisme chrétien. L’arène n’est jamais fermée ; un combat n’est pas 3ni qu’un autre recommence.
Placés dans les mêmes conditions que nous, les premiers chrétiens n’ont connu qu’une arme victorieuse, une arme universelle, familière à tous, et dont ils faisaient un usage continuel : c’est le signe de la croix. En avons-nous une meilleure ?
…