Comment Mgr Valentin, l’évêque de Carcassonne et Narbonne, perçoit les dominicaines enseignantes de Fanjeaux: "Je ne crois pas qu’on puisse vivre en essayant de se mettre à l’abri des évolutions du monde"
Antoine Carrié, lindependant.fr 19/06/2025
Mgr Bruno Valentin : "J’aimerais qu’un dialogue soit possible, qu’on avance vers plus de communion. Mais je constate qu’aujourd’hui, ce n’est pas possible."
Évêque du diocèse de Carcassonne et Narbonne depuis avril 2023, Mgr Bruno Valentin rappelle les profondes différences de vues avec la communauté créée dans l’Aude en 1975. Une "ligne de fracture" fondée sur des divergences théologiques qui empêche aujourd’hui tout rapprochement, et mène notamment l’évêque à une vigilance affirmée sur l’usage des lieux de culte.
Quelles sont, aujourd’hui, les relations entretenues par le diocèse de Carcassonne et Narbonne avec les dominicaines enseignantes de Fanjeaux ?
Les dominicaines enseignantes de Fanjeaux, c’est une communauté avec laquelle je n’ai aucun lien d’appartenance. J’ai été les voir une fois en trois ans. C’est une communauté indépendante, qui s’est créée ici il y a 50 ans, qui est dans la mouvance de Mgr Lefebvre, qui a participé à la rupture initiée par Mgr Lefebvre (*) et qui aujourd’hui vit indépendamment du diocèse. Donc j’ai avec elle quelques relations d’ordre de bon voisinage.
Vu leur statut et leur position dans l’Église, aucune volonté de rapprochement n’est donc manifeste ?
Une volonté, si. Parce que dans le rôle qui est le mien d’évêque, je ne peux pas me résoudre aux divisions. Maintenant, ce n’est pas possible. Ce n’est pas possible parce que, d’abord, la communauté ne le souhaite pas, fondamentalement. Et puis parce que les divergences sont des divergences de fonds et qu’il ne faudrait surtout pas céder à la tentation de bâtir une sorte d’entente de façade. Moi je veille beaucoup, aussi bien avec elle qu’avec les prêtres qui sont à Saint-Joseph des Carmes (prieuré rattaché à la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, Ndlr), à ce qu’on ne masque pas aux fidèles que la réalité, c’est qu’on n’est pas unis. Et donc on ne peut faire comme si on l’était.
Comment jaugez-vous le poids de cette communauté et de sa structure scolaire ?
Cela dépend de l’échelle à laquelle vous vous situez. À l’échelle du Lauragais, c’est très conséquent. Vous avez là deux grosses écoles qui sont dynamiques. Les sœurs ont des vocations. Elles viennent de racheter, comme vous le savez, l’ancienne maison de retraite de Montréal. Les informations qui circulent, c’est au total, entre l’achat et la rénovation complète, de l’ordre de 4,5 M€ de travaux. Donc oui, on sent une communauté dynamique et qui a les moyens. Après, ce sont des écoles qui font l’objet d’un choix très spécifique de la part des parents. Et donc on vient de loin pour y participer : de toute la France, parfois même de toute l’Europe. Il y a un effet de concentration, qui fait que si vous dézoomez du Lauragais, ça reste des communautés relativement marginales.
Cette puissance financière et ce développement peuvent-ils être perçus comme une menace sur l’unicité de l’Église audoise ?
L’unicité, non, parce qu’encore une fois, la rupture, elle est là, elle existe depuis 50 ans, et donc ça ne va pas aggraver la situation, c’est un état de fait. Après, ce que je ne veux pas, c’est qu’on nourrisse des confusions et qu’on ne dise pas la vérité aux fidèles. Ça, c’est important. Moi j’y tiens beaucoup, les gens doivent savoir où ils vont. Après ça, ils sont libres d’aller où ils veulent, mais ils doivent savoir où ils vont ; donc ils doivent savoir que dans ces écoles, dans ces lieux de culte, ils ne sont pas dans des lieux en pleine communion avec l’Église catholique d’aujourd’hui. Il faut que les choses soient claires.
Et pour les fidèles, avez-vous le sentiment que c’est clair ?
Non, il y a une forme de confusion possible. J’en discutais encore il n’y a pas très longtemps avec des anciens de Montréal. Ils voient des sœurs qui reviennent dans une maison où ils ont déjà connu des sœurs autrefois. Ils voient une messe qui leur rappelle la messe de leur enfance. Donc toutes ces raisons font que ce n’est pas spontanément clair. Mais on doit la vérité aux gens.
Pour arriver à cette clarté, de quels outils disposez-vous ?
C’est d’abord l’usage des lieux de culte. J’ai régulièrement des demandes de sacrements à la collégiale de Montréal, à l’église de Fanjeaux. Et je refuse systématiquement, puisque dans les églises relevant l’autorité du diocèse, ne peuvent officier que des prêtres en communion avec l’évêque du diocèse. Ce n’est pas une question d’ostracisme, c’est une question encore une fois de prise de conscience : je dis aux gens, vous fréquentez ces communautés, c’est votre liberté, mais dans ce cas-là, vous allez dans les chapelles qui les animent. Vous ne pouvez pas me demander d’avoir accès à une église du diocèse avec un prêtre qui n’est pas en communion avec l’évêque, comme si au fond c’était pareil. Donc je suis très vigilant sur la question de l’usage des églises, c’est un point important.
Et comment éclairer les fidèles, ou même des personnes éloignées de l’Église, sur ce qui vous sépare ?
Je comprends très bien que du point de vue des gens, ce n’est pas facile de faire la différence, parce qu’on a tendance à fixer les lignes de partage à partir des questions de goût liturgique : latin, pas latin. En fait, ce n’est pas ça les lignes de partage, elles sont beaucoup plus profondes que ça. C’est l’ensemble de la compréhension de l’Église et de la place des chrétiens dans le monde, issu du Concile Vatican II, qui constitue la ligne de partage, sur des points fondamentaux, comme la liberté de conscience : peut-on, oui ou non, reconnaître la liberté de conscience et la liberté religieuse ? Le Concile Vatican II dit oui. C’est un des points de rupture avec Mgr Lefebvre. Donc il y a le visible qui est compréhensible par tout un chacun, en poussant la porte de l’église, avec la liturgie. Mais ce n’est pas la liturgie qui est la vraie ligne de fracture. C’est vraiment la théologie et donc des sujets qui sont très concrets : rapport avec les musulmans, compréhension de l’œcuménisme, prise en compte de la liberté de conscience. Sur des points aussi fondamentaux que ça, aujourd’hui, on n’a pas les mêmes convictions. Donc, c’est important. Comme disait Coluche, qu’est-ce qu’ils ont à se disputer entre la messe en français et la messe en latin ? Ils n’ont qu’à en faire qu’une et comme ça, ils arrêteront de nous emmerder. Il avait raison de pointer du doigt le côté grotesque d’un affrontement qui ne serait porté que sur des histoires de langue et de style liturgique. En fait la rupture elle est plus profonde.
La communauté de Fanjeaux se distingue aussi, notamment dans les enseignements dispensés, sur la question de la place donnée aux femmes : là aussi, y a-t-il une rupture avec le diocèse que vous représentez ?
Je ne peux pas vous dire grand-chose de leur type d’éducation. Parce que, comme je vous l’ai dit, ils ne sont pas dans le giron du diocèse. Moi j’ai un regard très précis sur ce qui se fait dans les écoles catholiques du diocèse qui sont sous mon autorité, dont je nomme les chefs d’établissement et dont j’accompagne le projet pédagogique. Donc, parce qu’ils n’ont pas de lien avec moi, je connais très mal la réalité de ce qu’ils enseignent. Je ne peux pas vous en dire plus. Après, que ces communautés et les familles qui les rejoignent se caractérisent par un rapport à la société qui soit plus traditionnel, plus attaché aux équilibres d’autrefois, oui, c’est certain.
Et ça, c’est entendable ou conciliable avec une église qui se voudrait moderne ?
Je ne crois pas qu’on puisse monter des contre-sociétés. Je ne crois pas qu’on puisse vivre en essayant de se mettre à l’abri des évolutions du monde. Je pense que c’est un modèle qui ne peut pas perdurer. Il n’y a qu’un seul monde, il n’y a qu’une seule société. Et le défi pour les chrétiens c’est de vivre dans cette société comme elle est. Les rapports hommes-femmes, ça en fait partie, et constitue la société dans laquelle on est. Le pape François a beaucoup soulevé ces questions-là. Encore une fois, moi j’aimerais qu’un dialogue soit possible, qu’on avance vers plus de communion. Mais je constate qu’aujourd’hui, ce n’est pas possible. Et surtout, je ne le ferais jamais en transigeant sur la clarté. Comme vous l’avez entendu, que ce soit l’accès aux églises, que ce soit le message qui est celui de l’Église aujourd’hui, il n’y a aucune négociation possible.
(*) En 1988, il est excommunié par le pape Jean-Paul II pour avoir, contre l’avis préalable de Rome, sacré quatre évêques traditionalistes.
Source:
L’Indépendant