CHAPITRE X
Exhortation au sacrifice que nous devons faire à Dieu
de notre franc arbitre (libre arbitre, liberté).
Pour moi, je préfère le père en la longanimité: mais aussi je donne hardiment le prix de la magnanimité au fils. Car d'un côté c'est voirement une merveille, mais non pas si grande, de voir qu'Abraham déjà vieil et consommé en la science d'aimer Dieu, et fortifié de la récente vision et parole divine, fasse ce dernier effort de loyauté et dilection envers un maître duquel il avait si souvent senti et savouré la suavité et providence.
Mais de voir Isaac au printemps de son âge, encore tout novice et apprenti en l'art d'aimer son Dieu, soffrir sur la seule parole de son père au glaive et au feu, pour être un holocauste d'obéissance à la divine volonté : c'est chose qui surpasse toute admiration.
D'autre part néanmoins, ne voyez-vous pas, Théotime, qu'Abraham remâche et roule plus de trois jours dans son âme l'amère pensée et résolution de cet âpre sacrifice? N'avez-vous point de pitié de son coeur paternel, quand montant seul avec son fils, cet enfant, plus simple qu'une colombe, lui disait : Mon Père, où est la victime? et qu'il lui répondait: Dieu y pourvoira, mon fils.
Ne pensez-vous point que la douceur de cet enfant, portant le bois sur ses épaules et l'entassant par après sur l'autel, fit fondre en tendreté (tendresse) les entrailles de ce père? O coeur que les anges admirent, et que Dieu magnifie! Hé, Seigneur Jésus, quand sera-ce donc que vous ayant sacrifié tout ce que nous avons, nous vous immolerons tout ce que nous sommes? Quand vous offrirons-nous en holocauste notre franc arbitre, unique enfant de notre esprit? Quand sera-ce que noue le lierons et étendrons sur le bûcher de voire croix, de vos épines, de votre lance, afin que, comme une brebiette, il soit victime agréable de votre non plaisir, pour mourir et brûler du feu et du glaive de votre saint amour?
O franc arbitre de mon coeur! que ce vous sera chose bonne d'être lié et étendu sur la croix du divin Sauveur! Que ce vous est chose désirable de mourir à vous-même, pour ardre (brûler, du latin ardere) à jamais en holocauste au Seigneur! Théotime, notre franc arbitre n'est jamais si franc que quand il est esclave de la volonté de Dieu, comme il n'est jamais si serf que quand il sert à notre propre volonté: jamais il n'a tant de vie que quand il meurt à soi-même, et jamais il n'a tant de mort que quand il vit à soi.
Nous avons la liberté de faire le bien et le mal: mais de choisir le mal, ce n'est pas user, ains abuser de cette liberté. Renonçons à cette mal heureuse liberté et assujettissons pour jamais notre franc arbitre au parti de l'amour céleste ; rendons-nous esclaves de la dilection, de laquelle les serfs sont plus heureux que les rois.
Que si jamais notre âme voulait employer sa liberté contre nos résolutions de servir Dieu éternellement et sans réserve, ô alors, pour Dieu, sacrifions ce franc arbitre, et le faisons mourir à soi, afin qu'il vive à Dieu. Qui le voudra garder pour l'amour propre en ce monde pour le même amour en l'autre.
Qui lui donnera la liberté en ce monde, l'aura serf et esclave en l'autre; et qui l'asservira à la croix en ce monde, l'aura libre en l'autre, où étant abîmé en la jouissance de la divine bonté, sa liberté se trouvera convertie en amour, et l'amour en liberté, mais liberté de douceur infinie: sans effort, sans peine et sans répugnance quelconque, lions aimerons invariablement à jamais le Créateur et Sauveur de nos âmes.
Source : Livres-mystiques.com
Que Jésus Miséricordieux vous bénisse
ami de la Miséricorde