CHAPITRE V
Exemple très amiable sur ce sujet.
Quelle suavité, Théotime, de cet époux céleste envers cette douce et fidèle amante ! Mais vous voyez cependant que les occupations nécessaires à un chacun selon sa vocation ne diminuent point l'amour divin, ains l'accroissent, et dorent, par manière de dire, l'ouvrage de la dévotion.
Le rossignol n'aime pas moins sa mélodie quand il fait ses pauses, que quand il chante : les coeurs dévots n'aiment pas moins l'amour quand il se divertit pour les nécessités extérieures, que quand il prie: leur silence et leur voix, leur contemplation, leur occupation et leur repos chantent également en eux le cantique de leur dilection.
CHAPITRE VI
Quil faut employer toutes les occasions présentes en la pratiqua du divin amour.
Il y a des âmes qui font de grands projets de faire des excellents services à notre Seigneur par des actions éminentes et des souffrances extraordinaires; mais actions et souffrances desquelles l'occasion n'est pas présente, ni ne se présentera peut-être jamais, et sur cela pensent d'avoir fait un traité de grand amour; en quoi elles se trompent fort souvent, comme il appert, en ce qu'embrassant par souhait, ce leur semble, des grandes croix futures, elles fuient ardemment la charge des présentes qui sont moindres.
N'est-ce pas une extrême tentation d'être si vaillant en imagination, et si lâche en l'exécution?
Eh ! Dieu nous garde de ces ardeurs imaginaires qui nourrissent bien souvent, dans le fond de nos coeurs, la vaine et secrète estime de nous-mêmes ! Les grandes oeuvres ne sont pas toujours en notre chemin, mais nous pouvons à toutes heures en faire des petites excellemment, c'est-à-dire avec un grand amour.
Voyez ce saint, je vous prie, qui donne un verre d'eau pour Dieu au pauvre passager altéré, il fait peu de chose, ce semble, mais l'intention, la douceur, la dilection dont il anime son oeuvre, est si excellente, qu'elle convertit cette simple eau en eau de vie, et de vie éternelle.
Les avettes picotent dans les lis, les flambes (iris) et les roses; mais elles ne font pas moins de butin sur les menues petites fleurs du romarin et du thym, ains elles y cueillent non seulement plus de miel, mais encore de meilleur miel, parce que dedans ces petits vases le miel se trouvant plus serré, s'y conserve aussi bien mieux.
Certes ès bas et menus exercices de dévotion, la charité se pratique non seulement plus fréquemment, mais aussi pour l'ordinaire plus humblement, et par conséquent plus utilement et saintement.
Ces condescendance aux humeurs d'autrui, ce support des actions et façons agrestes et ennuyeuses du prochain, ces victoires sur nos propres humeurs et passions, ce renoncement à nos menues inclinations, cet effort contre nos aversions et répugnances, ce cordial et doux aveu de nos imperfections, cette peine continuelle que nous prenons de tenir nos âmes en égalité, cet amour de notre abjection, ce bénin et gracieux accueil que nous faisions au mépris et censure de notre condition, de notre vie, de notre conversation, de nos actions:
Théotime, tout cela est plus fructueux à nos âmes que nous ne saurions penser, pourvu que la céleste dilection le ménage; mais nous l'avons déjà dit à Philothée.
Source : Livres-mystiques.com