CHAPITRE XVIII
Comme l'amour se sert de la crainte naturelle, servile et mercenaire.
Mais enfin, quand nous craignons d'offenser Dieu, non point pour éviter la peine de l'enfer ou la perte du paradis, mais seulement parce que Dieu étant notre très bon père, nous lui devons honneur, respect, obéissance.
Alors notre crainte est filiale, d'autant qu'un enfant bien né n'obéit pas à son père en considération du pouvoir qu'il a de punir sa désobéissance, ni aussi parce qu'il le peut exhéréder (déshériter), ains seulement parce qu'il est son père.
En sorte qu'encore que le père serait vieil, faible et pauvre, il ne laisserait pas de le servir avec égale diligence; ains, comme la pieuse cigogne (Les Romains avaient fait de cet oiseau l'emblème de la piété filiale.), il l'assisterait avec plus de soin et d'affection.
Ainsi que Joseph, voyant le bonhomme Jacob son père, vieux, nécessiteux et réduit sous son sceptre, il ne laissa pas de l'honorer, servir et révérer avec une tendreté plus filiale, et telle que ses frères l'ayant reconnue, estimèrent qu'elle opérerait encore après sa mort, et l'employèrent pour obtenir pardon de lui, disant :
Votre père a commandé que nous vous disions de sa part: Je vous prie d'oublier le crime de vos frères, et la malice qu'ils ont exercée envers vous.
Ce que ayant oui, il se prit à pleurer, tant son coeur filial fut attendri, les désirs et volontés de son père décédé étant représentés.
Ceux-là donc craignent Dieu d'une affection filiale, qui ont peur de lui déplaire purement et simplement, parce qu'il est leur Père très doux, très bénin et très aimable.
Toutefois quand il arrive que cette crainte filiale est jointe, mêlée et détrempée avec la crainte servile de la damnation éternelle ou bien avec la crainte mercenaire de perdre le paradis, elle ne laisse pas d'être fort agréable à Dieu, et s'appelle crainte initiale c'est-à-dire crainte des apprentis qui entrent ès exercices de l'amour divin.
Car comme les jeunes garçons qui commencent à monter à cheval, quand ils sentent leur cheval porter un peu plus haut, ne serrent pas seulement les genoux, ains se prennent à belles mains à la selle; mais quand ils sont un peu plus exercés ils se tiennent seulement en leurs serres (en serrent les jambes):
de même les novices et apprentis au service de Dieu, se trouvant éperdus parmi les assauts que leurs ennemis leur livrent au commencement, ils ne se servent pas seulement de la crainte filiale, mais aussi de la mercenaire et servile, et se tiennent comme ils peuvent pour ne point déchoir de leur prétention.
Source : Livres-mystiques.com
Que Jésus Miséricordieux ovus bénisse
ami de la Miséricorde