CHAPITRE XII
Comme l'amour produit le zèle.
Quand donc nous aimons ardemment les choses mondaines et temporelles, la beauté, les honneurs, les richesses, les rangs, ce zèle, c'est-à-dire, l'ardeur de cet amour, se termine pour l'ordinaire en envie, parce que ces basses choses sont si petites, particulières, bornées, finies et imparfaites, que quand l'un les possède, l'autre ne les peut entièrement posséder; de sorte qu'étant communiquées à plusieurs, la communication en est moins parfaite pour un chacun.
Mais quand en particulier nous aimons ardemment d'être aimés, le zèle, ou bien lardeur de cet amour, devient jalousie, d'autant que l'amitié humaine, quoiqu'elle soit vertu, si est-ce qu'elle a cette imperfection à raison de notre imbécillité, qu'étant départie plusieurs, la part d'un chacun en est moindre.
C'est pourquoi l'ardeur ou zèle que nous avons d'être aimés, ne peut souffrir que nous ayons des rivaux et compagnons ; et si nous nous imaginons d'en avoir, nous entrons soudain en la passion de jalousie, laquelle, certes, a bien quelque ressemblance avec l'envie, mais ne laisse pas pour cela d'être fort différente d'avec elle.
1° L'envie est toujours injuste, mais la jalousie est quelquefois juste, pourvu qu'elle soit modérée; car les mariés, par exemple, n'ont-ils pas raison d'empêcher que leur amitié ne reçoive diminution par le partage?
2° Par l'envie nous nous attristons que le prochain ait un bien plus grand ou pareil au nôtre, encore qu'il ne nous ôte rien de ce que nous avons; en quoi l'envie est déraisonnable, nous faisant estimer que te bien du prochain soit notre mal.
Mais la jalousie n'est nullement marrie (peinée) que le prochain ait du bien, pourvu que ce ne soit pas le nôtre; car le jaloux ne serait pas marri que son compagnon fût aimé des autres femmes; pourvu que ce ne fût pas de la sienne.
Voire même, à proprement parler, on n'est pas jaloux d'un rival, sinon après qu'on estime d'avoir acquis l'amitié de la personne aimée; que si avant cela il y a quelque passion, ce n'est pas jalousie, mais envie.
3° Nous ne présupposons pas de l'imperfection en celui que nous envions, ains au contraire nous l'estimons avoir le bien que nous lui envions; mais nous présupposons bien que la personne de laquelle nous sommes jaloux soit imparfaite, changeante, corruptible et variable.
4° La jalousie procède de l'amour; l'envie, au contraire, provient du manquement d'amour.
5° La jalousie n'est jamais qu'en matière d'amour; mais l'envie s'étend en tontes matières de biens, d'honneur, de faveurs, de beauté.
Que si quelquefois on est envieux de l'amour qui est porté à quelqu'un, ce n'est pas pour l'amour, ains pour les fruits qui en dépendent.
Un envieux se soucie peu que son compagnon soit aimé du prince, pourvu qu'il ne soit pas favorisé ni gratifié ès occurrences.
Source : Livres-mystiques.com
Que Jésus Miséricordieux vous bénisse
ami de la Miséricorde