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images/icones/carnet.gif  ( 982935 )« Le christianisme, seule religion qui se donne un dieu perdant » par Cristo (2024-12-26 12:54:42) 

article incomplet car réservé aux abonnés mais il y a déjà de quoi lire et réfléchir.


ENTRETIEN. « Le christianisme est la seule religion qui se donne un dieu perdant »
Le christianisme, qui met l’humanité au centre et proclame l’universalité de son essence, a radicalement transformé – et pour toujours – la pensée, le savoir, l’art, le droit et la politique au niveau mondial. De quelle manière ? Tentative d’éclaircissements avec Jean-François Colosimo, éditeur et essayiste, théologien spécialiste du christianisme et de l’orthodoxie. Huitième et dernier épisode de notre série consacrée à Jésus.

Jean-François Colosimo est l’auteur de "La Crucifixion de l’Ukraine. Mille ans de guerres de religions en Europe", paru le 28 septembre 2022 chez Albin Michel.

Ouest-France

Solange BIED-CHARRETON pour Lire Magazine.
Publié le 24/12/2024

Jean-François Colosimo, éditeur et essayiste, théologien spécialiste du christianisme et de l’orthodoxie. Il nous livre quelques clés sur le christianisme, son histoire et ses enjeux contemporains.

Comment expliquer que Jésus, reconnu comme le Messie par certains juifs, soit devenu une figure sinon la figure centrale du monde occidental, puis du monde tout court ?

Jean-François Colosimo. Si on la prend à son commencement, l’aventure chrétienne apparaît par avance condamnée. La Palestine romaine est alors une petite province reculée et réfractaire. Son peuple présente pour singularité de confesser le Dieu unique, inassimilable par le Panthéon, et de juger idolâtre le culte impérial, ce qui est intolérable pour César. La minuscule entreprise de conversion à visée universelle qui naît à Jérusalem autour de l’an 30 a pour premiers commis-voyageurs des rustauds illettrés, qui ne sont pas préparés à réaliser un tel projet global. D’ailleurs, ils sont vite rejetés par les publics auxquels ils s’adressent et, en premier lieu, par ce peuple élu dont ils sont issus. De plus, leur programme tient tout entier dans la supposée « Bonne Nouvelle » que Dieu s’est fait homme, qu’il est mort, qu’il est ressuscité, certes, mais après avoir été crucifié, un supplice réservé aux pires criminels, imposteurs, usurpateurs et blasphémateurs. Enfin, leur « logo », si l’on peut dire, est cette croix d’infamie qu’ils ont reconvertie en signe de salut. Un peu comme si les adeptes d’un condamné à mort américain au message apocalyptique distribuaient joyeusement des chaises électriques miniatures. À la vue d’un tel « business plan », quel cabinet financier recommanderait un investissement dans cette entreprise ?

Or, c’est justement le contraire qui s’est passé…

J.-F. C. Exact. Deux mille ans après le Golgotha, les chiffres réfutent le pronostic de départ. Les chrétiens forment à l’échelle planétaire, et de loin, le premier groupe religieux. Ils sont 2,5 milliards dans le monde, soit un Terrien sur trois, répartis sur les cinq continents. Ils sont majoritaires dans les trois quarts des pays recensés, concentrés en trois grandes confessions : catholiques pour une moitié, protestants pour un tiers et demi, orthodoxes pour un gros dixième. Surtout, en vingt siècles d’histoire, le christianisme ne s’est pas contenté de faire le tour du monde. Il a radicalement transformé la pensée, le savoir, l’art, le droit, la politique sur la totalité du globe et pour l’ensemble de l’humanité.

Comment expliquer ce résultat pour le moins paradoxal ?

J.-F. C. Il s’agit bien d’un paradoxe. Mais il découle d’un renversement théologique qui entraîne un bouleversement anthropologique. L’idée de l’Incarnation accomplit la révolution que présente déjà, dans la Bible, la notion de l’Alliance. Normativement, un peuple se donne un dieu pour se fonder, s’imposer, se perpétuer et il en change s’il vient à être battu ou soumis, prenant alors celui du vainqueur. Or, après la destruction du premier Temple, les juifs exilés à Babylone font le contraire. Pour eux, le pacte se révèle d’autant plus vrai qu’il est vivant. Et qu’il confronte deux libertés, divine et humaine. L’Éternel a créé le monde pour habiter l’histoire. Ce que vont rappeler à Israël ses prophètes, annonçant la venue d’un Sauveur que les futurs apôtres reconnaîtront en Jésus de Nazareth.

Précisément, comment appréhender le « phénomène Jésus » tel qu’il est rapporté dans les écrits de ses premiers disciples ?

J.-F. C. « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » demande-t-il lui-même à celles et ceux qu’il rencontre. Le Christ n’enseigne pas une sagesse ou une morale. Il prêche sur sa personne. Les Évangiles ne sont pas des biographies. Ils proclament la parole de celui qui se déclare la Parole divine. Et qui dit être Dieu infini venu dans notre finitude, le Fils du Père céleste fait chair pour éprouver toutes les limitations humaines afin d’en affranchir l’humanité. Le Verbe immortel accepte de naître, de grandir, de manger, de dormir, d’avoir des amis, de pleurer leur mort et de suer le sang à la perspective de la sienne. Jusqu’à épouser l’extrême de notre condition en se laissant être trompé, torturé, tué. Avec, entre-temps, ce cri, « Pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Cloué sur la croix, ne s’épargnant aucun abîme, il se découvre athée avant de descendre aux enfers pour nous en libérer. Tel est le sens de la résurrection. Dieu s’évide de sa puissance divine en s’humanisant pour que l’humanité s’emplisse de la vie divine. Le christianisme est la seule religion qui se donne un dieu perdant. C’est en cela qu’il n’engage pas la croyance mais la foi....

https://www.ouest-france.fr/culture/livres/lire-magazine/entretien-le-christianisme-est-la-seule-religion-qui-se-donne-un-dieu-perdant-f708e20c-bc6d-11ef-b01b-18b70b7523f7
images/icones/info2.gif  ( 982936 )Intéressant. La fin. par Ptitlu (2024-12-26 13:29:33) 
[en réponse à 982935]

Est-ce cela que saint Paul appelle la « folie » du christianisme ?

J.-F. C. Oui, une folie pour les Grecs, un scandale pour les juifs, martèle l’ancien persécuteur des chrétiens retourné en convertisseur des nations. Toutefois, il affirme également qu’il n’est plus ni Grec, ni Juif devant le tombeau vide au matin de Pâques. Les thèses vieillottes selon lesquelles le christianisme serait une hellénisation du judaïsme, que le Jésus de l’histoire s’opposerait au Christ de la foi, voire que le Nazaréen n’aurait pas existé et servirait de prête-nom à quelque mythe solaire, sont des fadaises pseudo-savantes comme il est désormais prouvé.

Les développements dogmatiques que l’Église fixera au cours des siècles sont tous contenus dans le Nouveau Testament. Ainsi que dans la Trinité. Les chrétiens ne sont ni des monothéistes, ni des polythéistes, mais confessent trois personnes en une même nature. Ce qui, incidemment, leur permet de récapituler les trois expériences fondamentales du divin : le Père ou le principe transcendant à l’instar de Yahvé dans le judaïsme, d’Allah dans l’islam ou de l’Un chez les platoniciens ; le Fils ou la présence incarnée face à face, à l’instar des déités païennes de l’Europe ou des avatars hindous et des bodhisattva de l’Asie ; l’Esprit ou le souffle invisible à l’instar – à défaut d’un meilleur terme –, des animistes ainsi que des mystiques mais aussi des enfants.On ne saurait trop forcer cette image, mais elle montre l’amputation culturelle que nous nous infligeons quand nous pensons n’avoir plus rien à apprendre ou à attendre du christianisme parce que nous estimons, à tort, tout en connaître.

Le message porté par Jésus n’est-il pas, lui non plus, fondamental pour comprendre l’importance de la diffusion du christianisme ?


J.-F. C. Oui, le christianisme a gagné parce qu’à la suite du Christ, il a modifié la condition humaine en la transfigurant. Il a affirmé que l’universalité, l’égalité, la fraternité font l’unité du genre humain. Il a défendu l’irréductibilité incessible de chaque personne humaine. Pourquoi, dès ses débuts, l’Empire romain s’acharne-t-il à éradiquer cette foi pourtant si minoritaire ? Parce que, d’une part, elle conteste la divinisation du politique et, d’autre part, contredit la hiérarchisation de la société. Les disciples de Jésus séparent Dieu et César, unissent les aristocrates et les esclaves, insistent pour dire que leur Royaume n’est pas de ce monde et pardonnent aux fauves de les dévorer dans le cirque. En bref, l’Empire a été vaincu par l’amour dont la forme suprême est le martyre, la mort volontaire à l’image du Christ : vivre c’est bientôt mourir mais, dans le don sans retour de soi, mourir c’est vivre à jamais. Ce que le philosophe Gabriel Marcel résume d’une formule limpide : « Dire à quelqu’un “je t’aime”, c’est lui dire “toi tu ne mourras pas” » (Le mort de demain, 1931). Cette espérance-là est eschatologique, c’est-à-dire qu’elle ne conçoit pas l’éternité comme un après mais comme un maintenant, irradiant d’ores et déjà le présent. Avec le christianisme, tout visage, tout nom prend une couleur immortelle et tout acte, une résonance éternelle. Sans lui, pas de triomphe, par exemple, du portrait sur la géométrie ou du droit sur la barbarie.


Né dans l’Antiquité, le christianisme serait-il une religion de la modernité ?

J.-F. C. Le monde païen est effrayé et révulsé par ce mouvement que les polémistes latins étiquettent comme sectaire et dangereux. Ils le considèrent comme asocial et apatride puisqu’il refuse la religion civile et dénie la famille biologique au nom d’une communion spirituelle. Athée puisqu’il désacralise le cosmos et place l’humanité au-dessus de la nature. Incestueux puisqu’il reconnaît un frère ou une sœur dans chaque individu, même inconnu. Anthropophage puisqu’il a pour rite principal de manger la chair et de boire le sang d’un Dieu-homme. Il y aurait là de quoi méditer pour les chrétiens d’aujourd’hui si épris de bienséance.

Plus sérieusement, le reproche de sectarisme, souvent reconduit, relève de l’aberration car, si nous connaissons la littérature antique, c’est parce que le christianisme naissant l’a assumée et transmise. De plus, que je sache, il n’est pas de secte qui ait produit un Michel-Ange. Quant à la modernité, le débat pourrait tenir dans la formule de Gilbert Keith Chesterton : « Le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles parce qu’isolées l’une de l’autre et vagabondant toutes seules. » (Orthodoxie, 1908).

Voilà qui mérite un éclaircissement. Comment jauger l’héritage du christianisme dans le monde d’aujourd’hui ?

J.-F. C. Il est immense. Et continu. Sous l’Antiquité tardive, à Constantinople, l’empereur-théologien Justinien est le premier à reconnaître les libertés communes et des droits distincts aux femmes dans son code législatif. Au mitan du Moyen-Âge, à Paris, à Bologne ou à Oxford, les ordres mendiants inventent la démocratie pour réguler leur vie communautaire et créent les universités qui ont pour principe irréfragable la liberté de pensée. À l’orée des Temps modernes, à Salamanque, les philosophes dominicains instruisent contre les conquistadors le « droit des gens » fondé sur la liberté de conscience qui est à la source des droits humains et du droit international. Dans le cours du XIXe siècle, en France, les catholiques sociaux, outre leur lutte pour la liberté de religion, d’association et d’enseignement, sont à la pointe du combat pour la liberté syndicale. Et ainsi de suite…

Cette fécondité n’a-t-elle pas pour conséquence une dissolution du christianisme dans la mondialisation libérale qu’il aurait préparée ?

J.-F. C. Le rapport, depuis le début, se révèle en permanence contradictoire : le chrétien est « au » monde, mais n’est pas « du » monde. Le philosophe Marcel Gauchet n’a pas tort de souligner la puissance de sécularisation du christianisme et d’en faire « la religion de la sortie de la religion » dans Le Désenchantement du Monde (1985).

J’ajouterai même qu’il recèle en lui une capacité d’areligion, voire d’irréligion. Son caractère sécularisé vaut toutefois pour l’horizontalité de son action : l’Église exerce une fonction caritative, mais ne se réduit pas à une organisation humanitaire. Elle vit essentiellement de la verticalité de sa contemplation.

À la fin du IIIe siècle, alors que l’Empire se convertit et qu’il devient à la mode d’être baptisé, des femmes, des hommes se rendent dans les déserts d’Égypte pour y vivre en solitaires. Ils veulent être les martyrs d’un temps sans plus de martyrs, les prophètes de la venue imminente du Royaume au moment où s’affadit son attente. Le monachisme qui naît alors est la colonne vertébrale, invisible mais indispensable, de l’expérience vécue du Christ comme d’un contemporain. Pour Blaise Pascal, le christianisme, ce sont les Écritures, les sacrements, les saints, les miracles. Le reste ne fait que découler de ces « mystères ».

Jésus dénonce le fait religieux, l’orthodoxie (discours dicté par une règle) et l’orthopraxie religieuses (pratiques dictées par une règle). Comment expliquer que tant de chrétiens donnent le sentiment, à l’image des pharisiens de l’Évangile, d’être « ceux qui s’estiment justes » (Luc V, 32) ?

Effectivement, le Christ récuse les sages, les scribes, les savants et fréquente les pécheurs, les prostituées, les publicains. Après lui, le personnage central de l’Évangile n’est autre que la femme ou l’homme qui, épuisé d’errer, appelle au secours et supplie d’être sauvé. Ceux-là, ils les préfèrent car ils n’ont plus d’illusion sur leur propre moralité, science ou pouvoir. Celles et ceux qui, à rebours, s’affichent comme des justes défigurent la foi comme aucun des caricaturistes qu’ils vomissent n’y réussira.Mieux vaut s’intéresser à tous ces témoins discrets qui, aux confins du monde, dans les périphéries de nos villes, dans les marges de nos lointains, s’occupent de tous ces humains dans lequel la loi du plus fort tend à voir une sous-humanité.

Quel regard portez-vous sur les chrétiens qui se communautarisent ?

J.-F. C. Ils confondent foi et identité. La même réaction au désordre global se produit au sein de l’islam, de l’hindouisme, du bouddhisme et en chaque corps religieux. C’est une faute grave mais, dans sa forme chrétienne, gravissime parce qu’elle néantise l’Évangile. Venu d’Orient, ayant tôt gagné le Caucase, l’Asie et l’Afrique avant même l’Europe centrale et nordique, le christianisme a certes fleuri tout un temps sur le Vieux Continent. Ce qui n’autorise pas à le travestir en une idéologie occidentaliste, conservatrice, craintive, punitive. Ou de le momifier en un legs culturel, un ordre social, une tranche historico-politique de surcroît mythifiés. Tout ce que Jésus dénonce et dont Paul se repent : le « zèle excessif pour les traditions de mes ancêtres » dont il s’accuse, car cette fixation a fait de lui un oppresseur paranoïde, s’est dissipée sur le chemin de Damas. On est chrétien par la rencontre avec le Christ. On ne peut pas l’être seulement par naissance ou par adhésion. Il n’y a que des convertis dans le christianisme réel.

Quel est l’avenir du christianisme en Europe ?

J.-F. C. Sa décroissance est indéniable en termes sociologiques. Voilà les chrétiens d’Europe revenus au laboratoire d’origine avec la difficulté qu’ils ne se confrontent plus à une culture préchrétienne mais post-chrétienne. D’où la tentation des forteresses de l’entre-soi qui conduirait à une trahison de la promesse dont ils ont la charge. La bonne attitude serait de bénir l’épreuve plutôt que de la maudire. La bonne interrogation serait de savoir ce qu’il reste de la foi lorsque l’on a perdu tout attribut de domination. Le bon choix serait de rejeter la dépression testamentaire et de renouer avec la jubilation attestataire. Surtout, la déchristianisation de l’Europe n’est qu’un aspect de la crise européenne. Partout ailleurs, la mission avance. En ce début de IIIe millénaire, le christianisme est la religion qui, en masse et au prorata, compte le plus de martyrs. Ils donnent leur vie sans emporter personne dans la mort, au nom de leur foi toujours, du bien commun souvent. Eux nous montrent que le christianisme ne fait que commencer.

Cet article a été initialement publié dans Lire Magazine en novembre 2024.


(Court, il ne sait pas faire. Et non, la mission n'avance pas dans le reste du monde : le nombre de catholiques croit moins que la démographie, le recours aux sacrements s'effondre, les évangéliques l'ont distancé en Amérique latine. Les renoncements des catholiques en Europe ont des conséquences dans le monde entier).
images/icones/nounours.gif  ( 982945 )Il y aurait beaucoup de choses à dire par Jean-Paul PARFU (2024-12-27 09:38:59) 
[en réponse à 982935]

Colosimo prétend défendre le christianisme. Mais il le fait dans un esprit un moderne, ou pour le moins maladroitement.

Selon lui, le christianisme serait bien parce qu'il unifierait, en quelque sorte, les croyances de l'humanité. Il ne serait pas un pur monothéisme. Les 3 Personnes auraient une même nature ; le christianisme séparerait Dieu et César, il serait à l'origine d'une forme d'athéisme et serait en plein essor ...