CHAPITRE VIII
Histoire mémorable pour faire bien concevoir en quoi gît la force et excellence de l'amour sacré.
Il est donc vrai, mon Théotime, que ce ne nous est pas assez d'aimer Dieu plus que notre propre vie, si nous ne l'aimons généralement, absolument, et sans exception quelconque, plus que tout ce que nous affectionnons ou pouvons affectionner.
Mais, ce me direz-vous, notre Seigneur a-t-il pas assigné l'extrémité de l'amour qu'on peut avoir pour lui, quand il dit que plus grande charité ne peut-on avoir que d'exposer sa vie pour ses amis? Il est certes vrai, Théotime, qu'entre les particuliers actes et témoignages de l'amour divin, il n'y en a point de si grand que de subir la mort pour la gloire de Dieu.
Néanmoins il est vrai aussi que ce nest qu'un seul acte et un seul témoignage qui est voirement le chef-doeuvre de la charité, mais outre lequel il y en a aussi plusieurs autres que la charité requiert de nous, et les requiert d'autant plus ardemment et fortement, que ce sont des actes plus aisés, plus communs et ordinaires à tous les amants, et plus généralement nécessaires à la conservation de l'amour sacré.
O misérable Saprice ! oseriez-vous bien dire que vous aimiez Dieu comme il faut aimer Dieu, puisque vous ne préfériez pas sa volonté à la passion de la haine et rancune que vous aviez contre le pauvre Nicéphore?
Vouloir mourir pour Dieu, c'est le plus grand, mais non pas certes le seul acte de la dilection que nous devons à Dieu; et vouloir ce seul acte, en rejetant les autres, ce n'est pas charité, c'est vanité.
La charité n'est point bizarre, et toutefois elle le serait extrêmement, si voulant plaire au bien-aimé ès choses d'extrême difficulté, elle permettait qu'on lui déplût ès choses plus faciles. Comme peut vouloir mourir pour Dieu celui qui ne veut pas vivre selon Dieu? Un esprit bien réglé ayant volonté de subir la mort pour un ami, subirait sans doute toute autre chose, puisque celui-là doit avoir tout méprisé, qui auparavant a méprisé la mort.
Mais l'esprit humain est faible, inconstant et bizarre ; c'est pourquoi quelquefois les hommes choisissent plutôt de mourir que de subir d'autres peines beaucoup plus légères, et donnent volontiers leur vie pour des satisfactions extrêmement niaises, puériles et vaines.
Agrippine ayant appris que l'enfant quelle portait serait voirement (certainement) empereur, mais qu'il la ferait par après mourir : qu'il me tue, dit-elle, pourvu qu'il règne. Voyez, je vous prie, le désordre de ce coeur follement maternel: elle préfère la dignité de son fils à sa vie.
Caton et Cléopâtre aimèrent mieux souffrir la mort que de voir le contentement et la gloire de leurs ennemis en leur prise; et Lucrèce choisit de se donner impiteusement (impitoyablement) la mort, plutôt que de supporter injustement la honte d'un fait auquel, ce semble, elle n'avait point de coulpe.
Combien y a-t-il de gens qui mourraient volontiers pour leurs amis, qui néanmoins ne voudraient pas vivre en leur service, et obéir à leurs autres volontés ! Tel expose sa vie, qui n'exposerait pas sa bourse. Et quoiqu'il s'en trouve plusieurs qui, pour la défense de l'ami, engagent leurs vies, il ne s'en trouve qu'un en un siècle qui voulût engager sa liberté, ou perdre une once de la plus vaine et inutile réputation ou renommée du monde, pour qui que ce soit.
Source : Livres-mystiques.com
Que Jésus Miséricordieux vous bénisse
ami de la Miséricorde