Le Forum Catholique

http://www.leforumcatholique.org/message.php?num=980934
images/icones/carnet.gif  ( 980934 )La réforme de 1969: le témoignage inédit de Louis Bouyer par Signo (2024-10-16 23:30:30) 

La galaxie traditionaliste, pour critiquer la révolution liturgique de 1969, n'a pas énormément renouvelé ses références, qui demeurent, pour l'essentiel, le fameux Bref examen critique des cardinaux Ottaviani et Bacci, le témoignage de Mgr Lefebvre, ainsi que les ouvrages de l'abbé Barthe. Ces angles d'analyses ont, à mon sens, tendance à tourner un peu en rond. Le Bref examen quand à lui me paraît un texte aujourd'hui daté et même contestable sur certaines de ses affirmations.

Il existe pourtant un témoignage plus direct qui à mon avis mériterait d'être plus largement connu et diffusé. Il s'agit de celui de Louis Bouyer, ancien pasteur protestant devenu prêtre catholique, liturgiste et théologien de confiance de Paul VI. Il possède comme caractéristique, outre celle d'avoir été le directeur de thèse d'Hans Kung, celle d'avoir été nommé comme membre de la commission chargée de la conception de la réforme de 1969, sous la supervision de Bugnini qu'il a cotoyé de près et qu'il a donc connu personnellement. Son témoignage est d'autant plus intéressant que, loin d'être lefebvriste, il s'est montré un critique acerbe du traditionalisme catholique, notamment dans son pamphlet La décomposition du catholicisme, paru en 1968.

Or il s'avère que dans ses Mémoires, parues à titre posthume en 2014 aux éditions du Cerf, il dresse dans de nombreux passages ce qui constitue une critique d'une rare virulence des dérives du mouvement liturgique tardif, mais aussi de la réforme liturgique elle-même.
Démentant la réputation qu'on lui a faite d'être un maniaque des nouveautés en liturgie, il écrit, page 147:

Je dois ajouter d'ailleurs que ceux qui ne sont pas dupes de cette réputation, ne m'en tenant pas moins pour un liturgiste, au sens où ils l'entendent, verront aussi bien en moi, particulièrement mais pas seulement chez les disciples de Mgr Lefebvre, un des premiers responsables des misérables chienlits qu'on décore aujourd'hui du nom de «nouvelle liturgie», et contre lesquels j'ai été en fait un des premiers à m'élever, parfaitement en vain, bien entendu!



Témoignant toujours de ce qu'était devenu le mouvement liturgique à la fin des années 1950, il ajoute page 150:

Il était donc déjà bien clair que la majorité des prêtres s'intéressant au nouveau mouvement [liturgique] n'y venaient nullement dans la perspective de rendre à la liturgie traditionnelle toute sa signification obscurcie, toute sa réalité de vie, mais de lui substituer peu à peu une autre liturgie, ou, comme on disait alors, une «paraliturgie», plus conforme aux goûts, aux habitudes d'esprit de ce que les braves gens appelaient l'«homme d'aujourd'hui», mais qui représentait surtout un homo clericalis plus ou moins coupé de ses propres sources, bien avant que ce qu'on appellerait l'«ouverture au monde» eût été opposée à la conversion à l'Evangile.



Mais le témoignage le plus intéressant porte sur les conditions d'élaboration de la réforme liturgique elle-même, à laquelle le théologien a directement participé, sur demande expresse de Paul VI, comme membre du consilium chargé de la réforme des livres liturgiques. C'est un démontage en règle, probablement la critique la plus virulente de la réforme que j'ai eu l'occasion de lire, d'autant plus intéressante qu'elle provient de l'intérieur du cénacle qui l'a conçue. Le portrait qui y est fait de Bugnini et de son rôle est saisissant, et confirme les impressions qu'avait eu Mgr Lefebvre en côtoyant ce bien étrange personnage. Ainsi, parlant des membres de la commission, page 198:

Dans d'autres conditions, ils auraient pu accomplir un excellent travail. Malheureusement, d'une part, une fatale erreur de jugement plaça la direction théorique de ce comité entre les mains d'un homme généreux et courageux, mais peu instruit, le cardinal Lercaro. Il fut complètement incapable de résister aux manoeuvres du scélérat doucereux qui ne tarda pas à se révéler en la personne du lazariste napolitain, aussi dépourvu de culture que de simple honnêteté, qu'était Bugnini.



Plus loin:

Le pire fut un invraisemblable offertoire, de style Action catholique sentimentalo-ouvriériste, oeuvre de l'abbé Cellier, qui manipula par des arguments à sa portée le méprisable Bugnini, de manière à faire passer son produit en dépit d'une opposition presque unanime.



Et le reste du texte est du même acabit. Bouyer ne mâche pas ses mots. Qualifiée de «réforme à la sauvette», d'«invraisemblable composition», de «messe bâclée», par des «fanatiques archéologisant à tort et à travers», la réforme ne trouve guère de vertu à ses yeux. La narration des circonstances de rédaction de la deuxième prière eucharistique, terminée à la sauvette sur la table d'une terrasse du Trastevere juste avant de rendre la copie, est particulièrement consternante. La mention de la réforme du calendrier vaut la peine d'être intégralement citée:

Je préfère ne rien dire ou si peu que rien du nouveau calendrier, oeuvre d'un trio de maniaques, supprimant sans aucun motif sérieux la Septuagésime et l'octave de Pentecôte, et balançant les trois quarts des saints n'importe où, en fonction d'idées à eux! [...] Après tout cela, il ne faut pas trop s'étonner si, par ses invraisemblables faiblesses, l'avorton que nous produisîmes devait susciter la risée ou l'indignation... au point de faire oublier nombre d'éléments excellents qu'il n'en charrie pas moins, et qu'il serait dommage que la révision qui s'imposera tôt ou tard ne sauvât pas au moins, comme des perles égarées...



Puis vient le récit détaillé de la manière dont Bugnini (à propos duquel Bouyer évoque de mystérieux «commanditaires»... sans en dire plus) a manipulé et la commission et le pape en s'appuyant sur l'un contre l'autre, et inversement, pour faire passer des réformes objectivement indéfendables. Un dernier passage mérite d'être cité, car il montre le rôle qu'a joué la papolâtrie dans cette lamentable histoire:

A différentes reprises, soit à propos du sabordage de la liturgie des défunts, soit encore dans cette incroyable entreprise d'expurger les psaumes en vue de leur utilisation dans l'Office, Bugnini se heurta à une opposition non seulement massive, mais on peut dire à peu près unanime. Dans de tels cas, il n'hésita pas à nous dire: «Mais le pape le veut!...». Après cela, bien sûr, il ne fut plus question de discuter.



Je ne peux que conseiller à tous ceux que le sujet intéresse de se procurer et lire cet ouvrage qui vient compléter de manière plus qu'instructive ce que l'on savait déjà sur cette bien étrange réforme...
images/icones/iphone.jpg  ( 980938 )Mémoires de Mgr Bugnini par Nemo (2024-10-17 00:16:51) 
[en réponse à 980934]

Cet ouvrage de Mgr Bugnini est en effet très intéressant et sa publication n’avait en effet pas eu assez de retentissement. Mais les mémoires de Mgr Bugnini, c’est intéressant aussi. Mais j’ai rencontré aussi Mgr Martimort qui lui aussi disait que la réforme n’avait rien à voir avec ce qu’il espérait. L’abbé Jean-Yves Hameline, en privé, était également critique. Mais s’il n’y a qu’un livre à lire pour tout comprendre, c’est celui de l’abbé Cekada.
images/icones/carnet.gif  ( 980939 )Mgr Martimort par Halbie (2024-10-17 00:45:16) 
[en réponse à 980938]

Qu'aurait-il voulu ? Quand on lit ses articles (passionnants), on a pourtant le sentiment que l'aboutissement logique de ses idées est le Novus Ordo.
images/icones/carnet.gif  ( 980954 )Je seconde par Carillon 1758 (2024-10-17 13:52:37) 
[en réponse à 980939]

Effectivement il faut être un peu déconnecté pour ne pas comprendre la genèse et l'aboutissement de ces changements.
images/icones/1i.gif  ( 980948 )Feu l'abbé J.-Y. Hameline par Bibracte (2024-10-17 11:33:02) 
[en réponse à 980938]

est dernièrement devenu la coqueluche des liturgistes français, notamment des clercs de l'Institut Supérieur de Liturgie (à la Catho de Paris), qui n'auront jamais un mot contre la réforme. Il aurait été très intéressant d'avoir son véritable avis sur la question.
images/icones/iphone.jpg  ( 980957 )J.-Y. Hameline par Nemo (2024-10-17 14:53:58) 
[en réponse à 980948]

C’était avant tout un spécialiste de musique sacrée. Les discussions que j’avais avec lui étaient toujours passionnantes : on évoquait la beauté et la grandeur des cérémonies du passé avec émotion. Et elles se terminaient régulièrement de la même façon : “pensez-vous qu’il fallait abolir tout ça, ou bien pensez-vous que la dernière réforme soit un progrès, ou pensez-vous que tout ça puisse revenir” ? Et la réponse gênée presque agressive, comme s’il sortait brutalement d’un rêve : “Ah ça vous n’avez pas le droit de poser de telles questions” !
Clairement, comme pour Mgr Martimort, la liturgie qui avait prévalu partout ne correspondait pas à leurs voeux.
Ils avaient rêvé d’une nouvelle liturgie sans comprendre que ce n’était pas ce que leur entourage attendait de la réforme : bien davantage la disparition des règles et formules au profit de l’invention, la créativité, le spontané.
images/icones/carnet.gif  ( 980964 )Et plus gravement par Roger (2024-10-17 22:27:40) 
[en réponse à 980957]

Il le semble voir souvent dans la forme ordinaire (pas toujours évidemment) l'absence de toute dimension spirituelle ou simplement religieuse au profit d'un exercice pédagogique (lectures commentées) et amicale (un repas partagé).
images/icones/info2.gif  ( 980944 )merci de reprendre ce témoignage sur lequel par Luc Perrin (2024-10-17 11:17:03) 
[en réponse à 980934]

j'ai attiré l'attention avant même sa publication en 2014 à de nombreuses reprises. Il suffit de se reporter aux archives du F.C.
J'avais en effet copie - avec bien d'autres - des Mémoires encore inédits avant 2014, sauf le dernier chapitre. Il est juste de parler de Mémoires publiés depuis 10 ans.

J'ajoute que l'image donnée du Père Bouyer oratorien est un peu faussée dans votre présentation. Dès 1962, au début du Concile, Bouyer est dans une position critique notamment envers les néo-liturgistes français du C.P.L. devenu ensuite C.N.P.L., lui qui avait participé à sa création pourtant.

Bouyer est un réformateur incontestablement, engagé dans le Mouvement oecuménique, disciple de dom Lambert Beauduin, mais, comme Joseph Ratzinger et d'autres, c'est un réformateur prudent qui voit vite les dérives possibles vers le grand n'importe quoi. Il perçoit bien la sécularisation interne en cours comme disent les sociologues.

Avant ses Mémoires où hélas il se limite lui-même car dit-il certaines choses l'écoeurent par trop pour les coucher par écrit, dommage pour nous !, il avait déjà pris publiquement une posture très critique au point d'être marginalisé dans son ordre.
Il a été un des fondateurs de Communio (édition française).
Son essai de 1968 n'a aucunement pour cible le traditionalisme catholique, un lecteur pourrait retirer cette impression.
Bouyer est une figure lucide, très critique très tôt des dérives post-conciliaires : il a publié beaucoup à ce sujet, Religieux et clercs contre Dieu (1975), Le Métier de théologien (1979).

Il est de ce fait à ranger, outre Ratzinger Mgr Gamber ..., avec le courant du cardinal Fernando Antonelli (1896-1993) dont on ne dispose, hélas, que d'une partie du journal privé, l'autre ayant été détruite par les bugninistes. Les années publiées confirment la lecture critique de Bouyer par un autre grand acteur, dès la Commission pacellienne avec le Père Joseph LÖW cssr dont Antonelli dit qu'il a été le grand moteur des réformes pacelliennes et non le secrétaire peu versé dans la connaissance de la liturgie qu'était l'abominable lazariste Bugnini.

A consulter aussi donc :

Nicola Giampietro (trad. de l'italien), Le cardinal Ferdinand Antonelli et le développement de la réforme liturgique de 1948 à 1970 [« Il card. Antonelli e gli sviluppi della riforma liturgica dal 1948 al 1970 »], Artège, 1er juillet 2005, 556 p.

Il y a quelques autres témoignages des acteurs de 1964-1969 (des observateurs acatholiques aussi) mais je n'ai pas toutes les références sous la main.



images/icones/carnet.gif  ( 981013 )Une phrase mystérieuse de Bouyer sur Bugnini... par Signo (2024-10-18 21:22:00) 
[en réponse à 980944]

...qui mérite à mon avis d'être soulignée.

Page 200, le récit des manoeuvres par lesquelles Bugnini manipula et le consilium et le pape pour faire passer les aspects les plus radicaux de sa réforme est introduit par cette mystérieuse allusion:

Pour en finir avec cette triste histoire, je relèverai par quel subterfuge Bugnini obtint ce qui lui tenait le plus à coeur, ou plutôt ce que ceux qu'il faut appeler ses commanditaires arrivèrent à faire passer par son intermédiaire.



Voilà qui est intéressant. Bouyer en dit trop ou pas assez. Qui sont ces mystérieux «commanditaires»? Il donne l'impression de savoir quelque chose, mais ne donne aucune précision. Moi qui ai toujours été agacé par certaines obsessions de certains milieux tradis pour l'infiltration maçonnique dans l'Eglise, pour «Bugnini franc-maçon»... cette curieuse phrase remet à mon avis la question sur la table. A moins qu'il ne s'agisse plus prosaïquement que de lobbys très progressistes...
images/icones/nounours.gif  ( 980951 )La galaxie traditionaliste par Jean-Paul PARFU (2024-10-17 12:54:29) 
[en réponse à 980934]

Cher Signo, n'est pas ce milieu "intégrisant" et semi-débile que vous décrivez à longueur de posts.

Les remarques du père Boyer ont été depuis longtemps relevées et analysées, notamment dans des revues comme "Itinéraires", "Fideliter", "Si si no no" ou "Le courrier de Rome".

Informez-vous !
images/icones/bravo.gif  ( 980956 )Merci par Peregrinus (2024-10-17 14:38:18) 
[en réponse à 980951]

Comme l'a bien rappelé Luc Perrin dans ce fil, il a été question du témoignage de Bouyer plusieurs fois sur le Forum. On pourrait ajouter que l'abbé Celier l'avait également repris, avant même la publication des Mémoires de Bouyer, dans une Lettre à nos frères prêtres, me semble-t-il.

Il est du reste permis de ne pas adhérer totalement à tout ce qu'a pu écrire Bouyer, même sur les questions liturgiques (voir sur ce point le livre de l'abbé Cekada mentionné par Nemo), sans être pour autant un esprit étroit.

Peregrinus
images/icones/1g.gif  ( 980963 )Curieuse réaction par Signo (2024-10-17 20:20:31) 
[en réponse à 980951]

Je partage un témoignage dénonçant les méfaits de la réforme liturgique, et vous n'êtes pas content.

Je n'ai nullement employé les adjectifs infamants que vous me prêtez ("intégrisant", "semi-débile"). L'attitude de mépris à l'égard des traditionalistes, (dont je fais de plus en plus partie du reste, tout en refusant par principe l'appellation) que vous me prêtez, n'existe que dans votre imagination.

Par ailleurs il ne vous aura pas échappé que de nombreux nouveaux liseurs et internautes nous rejoignent ou nous lisent, dont certains sont très jeunes et ne connaissent probablement pas les publications que vous évoquez.