CHAPITRE X
Des divers degrés de cette quiétude, et comme il la faut conserver.
Or, tous ces esprits sont ordinairement sujets d'être troublés en la sainte oraison. Car si Dieu leur donne le sacré repos de sa présence, ils le quittent volontairement pour voir comme ils se comportent en icelui, et pour examiner s'ils y ont bien du contentement, s'inquiétant pour savoir si leur tranquillité est bien tranquille, et leur quiétude bien quiète (calme; si que, tellement lue) :
si que, en lieu d'occuper doucement leur volonté à sentir les suavités de la présence divine, ils emploient leur entendement à discourir sur les sentiments qu'ils ont; comme une épouse qui s'amuserait à regarder la bague avec laquelle elle aurait été épousée, sans voir l'époux même qui la lui aurait donnée. Il y a bien de ta différence, Théotime, entre s'occuper en Dieu qui nous donne du contentement, et s'amuser au contentement que Dieu nous donne.
L'âme donc à qui Dieu donne la sainte quiétude amoureuse en l'oraison, se doit abstenir, taut quelle peut, de se regarder soi-même ni son repos, lequel, pour être gardé, ne doit point être curieusement regardé car qui l'affectionne trop, le perd; et la juste règle de le bien affectionner, c'est de ne point l'affecter (atteindre, compromettre).
Et comme l'enfant qui, pour voir où il a ses pieds, a ôté sa tête du sein de sa mère, y retourne tout incontinent, parce qu'il est fort mignard (gracieux); ainsi faut-il que si nous nous apercevons d'être distraits par la curiosité de savoir ce que nous faisons en l'oraison, soudain nous remettions notre coeur en la douce et paisible attention de la présence de Dieu, de laquelle nous étions divertis.
Néanmoins il ne faut pas croire qu'il y ait aucun péril de perdre cette sacrée quiétude par les actions du corps ou de l'esprit qui ne se font ni par légèreté ni par indiscrétion.
Car comme dit la bienheureuse mère Térèse, c'est une superstition d'être si jaloux de ce repos, que de ne vouloir ni tousser, ni cracher, ni respirer, de peur de le perdre, d'autant que Dieu qui donne cette paix, ne l'ôte pas pour tels mouvements nécessaires, ni pour les distractions et divagations de l'esprit, quand elles sont involontaires; et la volonté étant une fois bien amorcée à la présence divine, ne laisse pas d'en savourer les douceurs, quoique l'entendement ou la mémoire se soit échappé et débandé après des pensées étrangères et inutiles.
Il est vrai qu'alors la quiétude de l'âme n'est pas si grande comme si l'entendement et la mémoire conspiraient avec la volonté; mais toutefois elle ne laisse pas d'être une vraie tranquillité spirituelle, puisqu'elle règne en la volonté, qui est la Maîtresse de toutes les autres facultés.
Certes, nous avons vu une âme extrêmement attachée et jointe à Dieu, laquelle néanmoins avait l'entendement et la mémoire tellement libres de toute occupation intérieure, qu'elle entendait fort distinctement ce qui se disait autour d'elle, et s'en ressouvenait fort entièrement, encore qu'il lui fût impossible de répondre ni de se déprendre de Dieu auquel elle était attachée par l'application de sa volonté :
mais je dis tellement attachée, qu'elle ne pouvait être retirée de cette douce occupation sans en recevoir une grande douleur qui la provoquait à des gémissements, lesquels même elle faisait au plus fort de sa consolation et quiétude; comme nous voyons les petits enfants grommeler et faire des petits plaints (plaintes) quand ils ont ardemment désiré le lait, et qu'ils commencent à téter; ou comme fit Jacob, qui en embrassant la belle et chaste Rachel, jetant un cri, pleura de la véhémence de la consolation et tendreté qu'il sentait.
Si que cette âme de laquelle je parle, ayant la seule volonté engagée, et l'entendement, mémoire, ouïe et imagination libres, ressemblait, comme je pense, au petit enfant qui alaitant pourrait voir, ouïr et même remuer le bras, sans pour cela quitter son cher tétin.
Source : Livres-mystiques.com
Que Jésus Miséricordieux vous bénisse
ami de la Miséricorde